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L’aristocratisme contre la démocratie
Valentin Martin

lundi 17 septembre 2018, par Comité Valmy


Arendt et Heidegger

L’aristocratisme contre la démocratie

La dénonciation d’une « nouvelle aristocratie » est devenue un poncif de l’argumentation politique. Il est vrai que de nombreux arguments, anachronismes mis de coté, vont dans le sens d’un parallélisme entre l’aristocratie d’ancien régime et la nouvelle aristocratie. Hier aux cotés de l’ordre des ecclésiastiques, l’ordre des nobles, qui comptaient environ 300000 personnes s’accaparaient les richesses, contrôlaient la vie politique et économique de leurs seigneuries, étaient avec le roi considérés comme de « droit divin », jouissaient d’un certain nombre de privilèges (exemption d’impôts, du travail, port de l’épée, droit à la chasse), se faisaient justice eux-mêmes, et jouissaient d’une domesticité nombreuse. Et la grande majorité du tiers-état (95% de la population), éloignée du pouvoir politique et accablée de travail, peinait à se nourrir.

Aujourd’hui, une poignée de familles monopolisent les deux tiers des valeurs du CAC 40. Leurs fortunes, dopées par les privatisations et la libéralisation des flux de marchandises, de capitaux et de main d’œuvre, s’accroissent chaque année, creusant un fossé toujours plus profond avec les plus pauvres. Le patrimoine des 500 premières fortunes françaises s’approchent des 650 milliards, soit 30% du PIB de la France. Les dix premières fortunes ont vu leur fortune quadrupler en dix ans (Challenge, 5 juillet 2018). Ils possèdent d’immenses domaines s’apparentant à des châteaux, ont, grâce à l’économie numérique, une foule de domestiques qui leur livrent, en un seul clic nourriture, biens de consommation, services et divertissement. Ils ne travaillent pas, en dehors de la gestion de leur capital. Ils jouissent de privilèges (exemption de l’ISF, droits de chasse étendus même à des espèces menacées). Ils disposent de forces de sécurité privées. Ils monopolisent le pouvoir politique, soit par l’existence de « baronnies locales », mais surtout par le lobbying à Bruxelles et par le financement de partis, hommes politiques, associations, syndicats et médias.

Le peuple français est privé de pouvoir (référendums bafoués), appauvri, spolié de ses possessions communes (privatisations), souvent bradées à l’étranger et précarisé au point de se voir à nouveau confronté à la malnutrition. En 2018, 15% des Français peine à se nourrir selon ATD quart monde.

Tout cela est très connu, de même que sont connus les responsables de cet état de fait : la mondialisation marchande et financière, sanctifiée par l’ouverture des frontières et le pouvoir donné à des organisations transnationales, comme l’UE.

La vraie question ne nous semble plus être le débat sur l’existence de cette aristocratie, ni même sur les causes de son existence, mais plutôt celle-ci : comment le peuple français qui a su résister et triompher de tant d’épreuves et de guerre, fort d’une philosophie et d’une culture qui lui ont fait détester les injustices et les tyrannies et aspirer à un progrès social et intellectuel, peut-il encore avec résignation accepter cela ?

Paul Ricoeur

Un des éléments de réponse nous semble tenir dans la philosophie dominante en France depuis la deuxième moitié du XXè s., qui vint d’Allemagne puis des États-Unis, et qui a été instillée dans les points stratégiques de la vie intellectuelle française. Par sa prégnance, elle rend aujourd’hui difficile à quiconque de penser en dehors de ses cadres : c’est la pensée de l’aristocratisme. Il nous faut en comprendre les mécanismes en examinant ce qu’en disent ses « athlètes », notamment Heidegger, Arendt et Ricoeur.

Une des bizarreries intellectuelles les plus frappantes du 20è s fut certainement le triomphe de l’ heideggerianisme. En l’espace de quelques années la quasi-totalité des auteurs français s’y sont convertis. On peut avec raison se demander avec Dominique Janicaud dans Heidegger en France : « Comment des esprits aussi fins et intelligents que les plus grands intellectuels français, de Sartre à Lacan, ont-ils pu se laisser prendre aux pièges jargonnants d’un paysan souabe, profondément nazi ? » Heidegger est donc un auteur charnière qui influença toute une brochette d’intellectuels français de l’extrême-gauche à l’extrême-droite, qu’il nous faut examiner (1).

Heidegger et le surhomme

Heidegger prétend rétablir le sens de la vie (l’être) oublié par la société moderne. C’est le devoir de « ceux qui pensent » de le rappeler à « ceux qui ne pensent pas ». Ainsi Heidegger en tant que recteur de l’université de Fribourg se chargea d’éduquer « la noblesse » du Troisième Reich qui doit jouer le rôle d’une « troupe de gardiens dans le peuple éduqués politiquement » et organiser la société derrière le Führer. « Il nous faut, aujourd’hui, ne pas négliger la fondation d’une tradition politique et l’éducation d’une noblesse politique. »(2) Dans un ouvrage très proche de cette thèse, La nouvelle Noblesse du sang et du sol, le ministre nazi Walter Darré expliquait qu’il y avait des « fuhrer-nés » (geborene Führer).

Selon Heidegger, l’homme moderne imprégné par le marxisme est en effet obsédé par l’aspect matériel des choses (l’étant). Intellectuellement, il se contente d’une description scientifique et rationnelle de la nature et de la société, initiée par Descartes, les Lumières et la Révolution française et reprise par Marx. Cette foule de « dasein » (être-là) a perdu le contact poétique avec l’essence des choses. C’est pourquoi, « celui qui pense », le maître, est celui qui doit ordonner à celui qui obéit, l’esclave. « Il [le surhomme] a la tache de prendre en charge de régner sur la terre. » (3) (p.304)

En effet, la pensée n’a rien à voir avec la raison, c’est même son ennemi : « la Raison tant magnifiée depuis des siècles est l’adversaire le plus opiniâtre de la pensée » (ibid, p.322). A sa place est intronisée la Volonté qui caractérise le surhomme : « Vouloir c’est vouloir être maître... Le serviteur ne pourrait pas aspirer à sortir du rôle d’esclave pour devenir lui-même un maître. » (ibid, p.282) Le « maître » est donc celui qui « en veut ». « Le surhomme c’est l’homme qui est homme à partir de la réalité déterminée par la volonté de puissance et pour cette réalité » (ibid, p.304). Le maître assoit donc son pouvoir sur l’esclave par sa volonté de puissance...

Finalement, en termes plus simples rapportés au contexte où Heidegger écrit, l’État nazi c’est l’être, alors que l’étant c’est le peuple. « « Un État est seulement lorsqu’il devient l’être historique de l’étant que l’on nomme peuple. » (cité par Faye, 217)

Cette anthropologie, expurgée au préalable de ses énoncés les plus polémiques (qu’Emmanuel Faye a bien mis en valeur), a été reprise quasiment textuellement par l’élève et amante de Heidegger, Hanna Arendt.

Arendt contre l’ « animal laborans »

Jouant du recul sur la deuxième guerre mondiale, et de son statut incontestable de victime, Arendt analyse à sa façon l’émergence du totalitarisme. Selon Emmanuel Faye (4), elle disculpe les élites dirigeantes nazies, et accuse l’idéologie des Lumières et du marxisme, soutenue par la « populace » et la masse des philistins. Ainsi, dans Eichmann à Jérusalem, le procès d’Eichmann est en fait celui du technicien, de l’ouvrier s’intéressant aux moyens mais se désintéressant des fins, de la raison technicienne, coupée du sens de la vie et de la pensée. Le responsable finalement du totalitarisme c’est l’ « animal laborans », le travailleur décérébré à qui la société moderne a voulu accorder trop de pouvoir. La dénonciation du totalitarisme est en fait un paravent pour accabler à nouveau de tous les maux la figure du sous-homme, dasein ou « animal laborans ».

Dans « Condition de l’homme moderne », elle explique que la condition de l’homme moderne est marquée par le triomphe du travailleur, de « l’employé » aspirant à plus de démocratie. Dans le chapitre « Le triomphe de l’homo laborans », l’animal laborans apparaît comme dénué des « facultés supérieures de l’homme ». Celui-ci, par la bassesse de ses motivations (survivre, faire vivre sa famille), ressemble au ver à soie : « Tout ce dont on avait besoin, c’était de travailler, d’assurer son existence et celle de sa famille... pour les mêmes raison qui contraignent le ver à soie, en réagissant à des impulsions semblables, à produire de la soie. » (Condition de l’homme moderne, p.400)

Cet homme-là est totalement étranger à la contemplation et à la pensée. « Ils acquiescent à un type de comportement hébété, tranquillisé et fonctionnel. » Elle va jusqu’à décrire ce type d’homme moderne comme un « mutant biologique » que l’on pourrait regarder du point de vue de Sirius comme un « corps équipé de carapace d’acier ». Cet homme-là commet aussi le péché de faire confiance aux hommes de science, qui n’ont pas saisi l’essence profonde des choses. « Ils manquent du caractère révélatoire de l’action comme de la faculté de produire des récits et de devenir historique, qui à eux deux forment la source d’où jaillit le sens, l’intelligibilité qui pénètre et illumine l’existence humaine ». (p.403)

Ces thèses, relayées et soutenues par la CIA (5), eurent un succès considérable dans le contexte de la Guerre froide, notamment auprès des heideggeriens de France, comme Ricoeur.

Ricoeur contre le « travailleur-consommateur »

Considérant « Condition de l’homme moderne » d’Arendt comme un « chef d’œuvre », Paul Ricoeur en a préfacé l’édition française. Il fut lui-même très sensible à la rhétorique du maître d’Arendt, Heidegger, notamment lorsque, conférencier aux cercles Pétain, pendant l’Occupation il enseignait la pensée allemande dans les camps de prisonniers français (6).

Dans cette préface, il vient en renfort d’Arendt pour justifier son aristocratisme. En effet, écrit-il, l’homme moderne « travailleur-consommateur », ne produit que des choses éphémères. Son existence est « futile » et ne fait que suivre les cycles de la nature, comme la naissance et la mort. Sa vie est du coté de la « vie » au sens de « zoé » celle des animaux (zoon), et non pas de la « vie » au sens de « bios », celle qui a un sens, une histoire et qui mérite une « biographie ». La principale préoccupation du travailleur est la consommation. Il bouffe : « L’activité appelée « travail » tire son caractère temporel de la nature transitoire des choses produites en vue de subsister. » (7) « L’absence de durée, dès lors, caractérise le niveau de l’ « animal laborans » ». A part « épuiser » les ressources, le travailleur-consommateur « ne laisse rien derrière lui ».

Les affaires de ces hommes sont « fragiles », instables, et marquées par le caractère précaire et imprévisible des intérêts particuliers. Face à cette masse se dresse « les héros de l’histoire » qui parviennent, soi par leur caractère de penseur, d’artiste ou d’homme d’action, qui, eux pensent, à faire émerger de la durabilité et du sens dans ce monde éphémère. Ils mènent une « entreprise d’immortalisation ». Aussi le héros doit occuper le domaine public, à la place des « ingénieurs sociaux » ou de la « populace ». Le pouvoir populaire risquerait en effet de violer le domaine de l’intimité et de la vie : la propriété, « la vie cherchant refuge dans la privauté et l’intimité », et de nous conduire au totalitarisme.

Aujourd’hui, on retrouve mot pour mot ce discours aristocratiste, notamment pour stipendier le « populisme », rejeton conceptuel du « totalitarisme ». Il est clair que nos dirigeants, nos « héros modernes » se sont construits autour de cet aristocratisme, verbalisé par ces intellectuels « penseurs de l’essence ». Macron, qui se vante d’avoir assisté Paul Ricoeur, d’avoir appris à ses cotés à « repenser le vingtième siècle », est nanti de cette idée aristocratiste, ce qui explique ses réformes en faveur des riches, ses dérives langagières envers le « gaulois réfractaire » par exemple, et la dictature mise en place par le biais de l’UE pour mater les peuples réfractaires.

Toute la question est de savoir dans quelles mesures cette anthropologie héritière des anti-Lumières et du nazisme pourra encore longtemps être intégrée, intériorisée et acceptée par le peuple.

Valentin Martin
Comité Valmy

Notes
(1) Notamment Sartre, Kojeve, Koyré, Lévinas, Merleau-Ponty, Lacan, Edgar Morin, Jean Hypolyte, Maurice de Gandillac, Alquié, Louis Althusser, Deleuze. Foucault, Ricoeur... Voir Heidegger en France, Dominique Janicaud, Hachette, 2001
(2) Emmanuel Faye, Heidegger, l’introduction du nazisme dans la philosophie, Albin Michel, p.200 et suivantes.
(3) Chemins qui ne mènent nulle part, Gallimard, chapitre « Le mot de Nietzsche « Dieu est mort », Tel. (textes écrits entre 1934 et 1946)
(4) E. Faye, Arendt et Heidegger, Albin Michel, 2016
(5) http://www.comite-valmy.org/spip.php ?article4185
(6) Paul Ricoeur fit aussi une conférence au Centre catholique des intellectuels français sur le texte de Heidegger : « Le mot de Nieztsche « Dieu est mort » ».
(7) Condition de l’homme moderne, préface de Paul Ricoeur, Calmann Lévy, 1961, p.18 et suivantes.


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