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Comment les Kurdes imposent leur
domination aux chrétiens dans le Nord syrien
par Caroline HAYEK | OLJ

lundi 8 octobre 2018, par Comité Valmy


Des combattants kurdes en position dans le village assyrien de Tel Jumaa, le 25 février 2015, dans la province de Hassaké en Syrie. Rodi Said/Reuters

Comment les Kurdes imposent leur domination
aux chrétiens dans le Nord syrien

Fermeture d’écoles, arrestations, intimidations...
Les Assyriens et autres minorités dans le Rojava sous haute pression.

Les chrétiens du nord-est de la Syrie ne savent plus à quel saint se vouer. Minoritaires dans une région dominée aujourd’hui par les forces kurdes, les Assyriens sont en proie à une répression de la part des autorités de la province autonome de facto. À la faveur de leur lutte contre l’EI, les Kurdes ont pu accroître leur domination dans l’Est syrien et ainsi gagner en autonomie vis-à-vis du régime avec lequel ils entretiennent des relations ambivalentes. Les Forces démocratiques syriennes (FDS, à majorité kurdes et soutenues par Washington) jouent leur propre carte en Syrie dans le but d’établir le grand Rojava, une zone autonome a la frontière syro-turque. C’est plus précisément dans le canton d’el-Jeziré que le ton est monté entre la minorité religieuse et les FDS, notamment à cause de la promulgation de plusieurs décrets cet été, jugés « nuls et non avenus » par les différentes Églises, concernant la gestion des écoles privées. Des opposants assyriens sont, depuis, la cible de la police du gouvernement autonome.

Fin août, plusieurs établissements se sont vu fermer leurs portes par les autorités en place, avant que la population et les chefs communautaires ne manifestent leur indignation et leur refus de se plier aux lois du Rojava. Après avoir mis la main sur près d’une centaine d’écoles gouvernementales afin d’y imposer leur programme scolaire, les Kurdes espéraient parvenir à faire plier les écoles chrétiennes à Qamechli, à Darbassiya et à Malikiya. Le parti de l’Union syriaque, qui a rejoint la coalition kurde du PYD (Parti de l’union démocratique, considéré par Ankara comme la branche syrienne du PKK terroriste), a été envoyé pour imposer ses propres enseignants et un même corpus scolaire aux directeurs de ces écoles qui accueillent des enfants de toutes les communautés religieuses. « Ils veulent désormais qu’on refuse les enfants kurdes sous prétexte qu’ils iront dans leurs propres écoles. Et le dernier décret en date stipule que tout fonctionnaire de la région autonome qui enverrait ses enfants dans des écoles suivant le programme de l’État devra payer une amende d’un million de livres syriennes et recevra une peine de prison de trois mois », déplore Mgr Benham Hindo, évêque syro-catholique de Hassaké, contacté par téléphone. « Nous refusons de nous soumettre à leurs diktats et continuerons à résister à la domination kurde. Ils veulent nous voler notre terre, notre langue et notre culture, en somme nous faire partir », poursuit-il.

Police assyrienne

De nombreuses voix dissidentes se sont élevées contre ces agissements jugés « hostiles », mais elles ont rapidement été réprimées par la force. Un intellectuel assyrien et coordinateur au sein du système éducationnel syriaque, Issa Rachid Issa, a ainsi été passé à tabac le 22 septembre par la Sutoro, force de police assyrienne, intégrée aux Asayech, la police kurde. Le directeur d’une école de Malikiya, Charbel Michel Saliba, a quant a lui été détenu pendant cinq heures le 1er octobre. Une autre personnalité, Sleiman Youssef, un journaliste et activiste de Qamechli, opposant au régime de Damas, a été emmené la veille par la police, sans la moindre explication. « Vers 20h dimanche dernier, trois pick-up ont débarqué devant chez nous et des hommes armés de la Sutoro ont demandé après mon père. Ils ont mis à sac la maison sans que l’on comprenne ce qu’ils voulaient y trouver, puis ils sont partis avec les ordinateurs et nos téléphones portables et ont emmené notre père », raconte Serin Youssef, l’un de ses fils, témoin de la scène, contacté via Facebook. « Cela fait des années que notre père s’oppose ouvertement dans ses écrits au Parti syriaque et aux Kurdes, refusant de vivre sous leur joug, mais c’est la première fois qu’ils s’en prennent à lui de la sorte », déplore son autre fils Emarceen, refugié en Allemagne, également contacté par L’OLJ. Le journaliste avait ouvertement dénoncé la fermeture des écoles assyriennes de la région et fait part d’actes d’intimidation de la part des autorités en place. « Les soutiens de notre père sont nombreux, mais beaucoup ont peur de critiquer les autorités », confie Serin. Alors que le sort des écoles, rouvertes provisoirement, est aujourd’hui suspendu à la décision de prochains pourparlers au sein d’une commission initiée par Mgr Hindo avec les autorités, la détention arbitraire de Sleiman Youssef est venue jeter plus d’huile sur le feu. En fin de soirée hier, on apprenait la libération du journaliste assyrien. Contacté par L’OLJ, le PYD n’a pas donné suite.

« Les Kurdes ont fait porter le chapeau de la fermeture des écoles au Parti syriaque. Nous traitons aujourd’hui directement avec Saleh Muslim (fondateur du PYD) afin de régler la question à travers une commission », précise l’évêque de Hassaké. Cherchant à calmer les esprits, la Sutoro affirme dans son dernier communiqué vouloir protéger toutes les communautés religieuses et défendre la liberté de pensée. « La plupart des chrétiens ne sont pas d’accord avec l’attitude du Parti syriaque, qu’ils perçoivent comme un groupe de traîtres allant contre les intérêts de leur communauté, même s’ils affirment le contraire », renchérit Emarceen. « Les chrétiens de la région ne veulent ni des Kurdes ni du régime, dont le comportement est similaire », estime le jeune homme.

Mgr Hindo accuse les forces kurdes de vouloir soumettre à tout prix les populations locales. Un comportement qui ne date pas d’hier. Dans cette région contrôlée par les Kurdes depuis plusieurs années, cohabitent des minorités arabes, assyriennes, syriaques et d’autres communautés plus petites comme les Arméniens, les yézidis, les Turkmènes et les Circassiens. « Le 18 août 2015, un sniper des forces kurdes m’a tiré dessus, j’en garde la trace. Et aujourd’hui encore, notre évêché est entouré par de nouveaux snipers », fustige Mgr Hindo, qui dit rejeter l’autorité du gouvernement kurde. Selon lui, tout indique qu’un projet pour faire fuir les chrétiens de la région est toujours en cours.

Le 23 février 2015, le groupe État islamique s’empare de près de 14 villages assyriens, jetant des milliers de personnes sur les routes. « L’armée syrienne était à 500 mètres de la route de montagne où sont passés les convois de Daech (acronyme arabe de l’EI) mais pas une seule rafale de kalachnikov n’a été tirée pour extirper les gens de leur sommeil », accuse Mgr Hindo. Un sentiment d’abandon exprimé vis-à-vis d’un régime qui « ne peut rien faire » aujourd’hui par rapport aux ambitions hégémoniques des Kurdes. « J’ai même envoyé un mémorandum à Sotchi – ayant été invité mais n’ayant pas pu y aller – dont la plus grande partie traite de la question des Kurdes », ajoute l’évêque. La communauté internationale, « inerte face au sort des chrétiens syriens », est également pointée du doigt. L’évêque syro-catholique ne parvient plus aujourd’hui à avoir un décompte fiable de ses ouailles. « Nous avons tous les jours des demandes de copie de certificat de baptême, car les gens ne pensent qu’à une chose, c’est partir », déplore Mgr Hindo.

Caroline HAYEK
5 octobre 2018


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