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Russie : comment le management
entretient la crise du politique
par Karine Bechet-Golovko

mercredi 7 novembre 2018, par Comité Valmy


Russie : comment le management
entretient la crise du politique

L’arrivée massive d’une vision quelque peu primitive de la théorie du management en Russie met en danger l’évolution politique positive qui s’est amorcée ces dernières années. Sans même parler du culte du manager remplaçant le politicien sous l’effet des étranges "leaders de Russie" lancés l’année dernière, il s’agit en général de l’impossibilité pour cette classe de penser le politique. Ce que démontre le dernier rapport analytique du très influent groupe Minchenko Consulting. Face à l’angoisse de la baisse de popularité et du recul des instruments politiques classiques alors que le calendrier impose une incontournable transmission de pouvoir, dont il est impossible de reculer l’échéance encore une fois, seules des techniques de cryogénisation sont avancées. Niant un problème idéologique dont ils ne peuvent se saisir, ces consultants managériaux opèrent une fuite en avant. Qui peut devenir dangereuse pour la stabilité du pays.

Le groupe Minchenko Consulting vient de sortir son nouveau rapport analytique "La nouvelle réalité politique et les risques d’une vague anti-élite en Russie". Bref, ce groupe très proche du pouvoir vient d’affirmer ce que nous écrivons depuis longtemps : 1) il existe un combat idéologique très fort qui traverse le pouvoir en Russie ; 2) le clan néolibéral montant est particulièrement impopulaire et risque d’entraîner le système russe actuel dans sa chute.

Sauf que Minchenko Consulting étant justement un des maillons de la propagation du néolibéralisme en Russie, à savoir de la déstructuration des mécanismes étatiques et du remplacement des mécanismes politiques par la technologie managériale, il ne propose pas une reprise en considération des attentes populaires, ce qui est finalement la raison d’être de l’Etat dans un système se revendiquant démocratique, mais propose des techniques de contournement de ce qu’il requalifie de "populisme", positionnant par là même le pouvoir en opposition à la population. Situation aussi inconfortable que risquée, mais seule situation objectivement possible si le virage néolibéral est assumé. Le management devant alors être la technologie qui repoussera le conflit. Sans pour autant pouvoir l’éviter.

L’argument "populiste" au lieu de "populaire"

Ainsi, la vague de contestation des élites établies serait une sorte "d’effet Brexit", autrement dit de cette vague de contestation des élites en Occident. Les partis politiques traditionnels ne permettent plus aux électeurs de se reconnaître, ce qui permet la montée du populisme . Le combat entre les forces politiques traditionnelles et antisystémiques prend une nouvelle ampleur avec la montée de la guerre de l’information, des fakes news, etc. En Russie, 42% des personnes interrogées ne peuvent citer un parti qui corresponde à leurs attentes ; 72% ont une perception négative du système politique ; pour 28% les partis politiques défendent surtout les intérêts des riches et des oligarques, ensuite du pouvoir (17%) et enfin en troisième place les intérêts des dirigeants des partis eux-mêmes (12%). Les auteurs de l’analyse en déduisent qu’un nouveau parti, pour mobiliser les gens, doit être classiquement populiste. Autrement dit, il ne doit pas être composé d’oligarques, mais de "simples gens" et sur initiative populaire. Dans cette logique, ni le PC ni le LDPR ne sont aptes à capter le vote contestataire. Ils semblent faire totalement l’impasse sur les aspirations de la population.

L’on voit ainsi apparaître dans le discours cette montée "des populismes", reproduisant le discours occidental face la montée de la contestation populaire des politiques menées. Donc, pour ce groupe aussi, la contestation des choix de politique intérieure est du "populisme". L’on retrouve ici toute la logique managériale de la transformation des valeurs et création par ce qui est dit d’une "nouvelle réalité" qui est la seule acceptable :


Un autre trait du discours managérial tient à l’illusion performative, que l’on peut résumer ainsi : il suffit que je dise les choses pour qu’elles soient. Le storytelling en est une modalité : il s’agit en effet, en racontant des histoires, de créer une « fiction vraie ».

Les revendications populaires sont rebaptisées "populistes" par le discours utilisé. Et puisqu’elles sont appelées ainsi, elles sont ainsi. Cela devient alors un fait acquis. Or, s’il est impensable de lutter contre les aspirations populaires, rien n’empêche de s’attaquer au populisme. Ce que propose la suite du rapport.

La légitimation des instruments de lutte,
puisqu’il s’agit de "populisme"

Les instruments de lutte détenus par le pouvoir contre, comme l’appelle le rapport, le "dragon du populisme" sont bien connus de par le monde : "lui couper les ailes", "initier la confrontation", "faire peur au dragon", "nourrir le dragon", "créer beaucoup de petits dragons", "devenir soi-même un dragon" et "faire grandir son propre dragon".

L’on appréciera le langage-slogan du management, tout dans l’image et dans la communication. Mais le problème de la perte de confiance dans le système politique russe est une réalité. Celui-ci est concentré autour d’une seule personne, celle du Président, s’appuie sur un parti revendiquant un monopole de la gestion politique. Or, il voit la popularité de V. Poutine chuter sous l’effet des vagues de réformes et discours néolibéraux, qui passe de 59% en décembre 2017 à 37% en octobre 2018 et celle du parti Russie Unie suivre la même courbe, passant aux mêmes dates de 53% à 35%, sans pour autant que la popularité perdue ne soit reportée sur d’autres forces ou figures politiques, l’opposition étant totalement illégitime (voir les données officielles de WCIOM).

Or, pour résoudre un véritable problème politique, qui repose sur un virage idéologique ne correspondant pas aux attentes de la population, ce qu’illustre le faible soutien populaire apporté à la politique socio-économique menée, ces groupes néolibéraux ne peuvent proposer que des "recettes", des technologies de manipulation et de gestion de la situation. Car ils n’arrivent manifestement pas à saisir cette situation délicate se trouvant dans le contexte politique plus large d’une Russie sans présidence Poutine. Au lieu de n’y voir qu’une évolution normale, une transmission du pouvoir, le discours mis en place révèle le degré de panique de ces pseudos-élites. Je cite :


"En ce qui concerne les stratégies de modélisation de la "Douma transitionnelle" de 2021, qui doit devenir l’un des instruments de garantie de la transition stable du pouvoir en 2024, tous les moyens précités peuvent être utilisés dans la pratique d’une manière ou d’une autre".

Heureusement, le rapport soutient qu’une confrontation directe ou une répression ne seraient pas des moyens très efficaces. Mais, ce qui est très intéressant, le groupe conseille d’utiliser ce qu’ils appellent la rhétorique populiste dans les élections locales, ce qui est indispensable pour gagner. Donc, après la difficulté aux dernières élections de gouverneurs, qui avaient déjà démontré l’échec des policy makers (voir notre texte ici) la leçon a été tirée : il ne s’agit pas de modifier la politique en fonction des attentes de la population, mais d’adapter le discours aux attentes de la population pour accéder au pouvoir. Au moins ont-ils l’honnêteté (ou l’impudence ?) de rendre ce rapport public ...

Il est également proposé de noyer ces revendications populaires grâce à la modification de la législation. Ainsi, il est envisagé de reformater le parti Russie Unie, en l’orientant vers "le populisme", de créer des petits partis dociles captant cet électorat, etc. Je cite :


"Ces scénarios peuvent être en partie réalisés grâce à la modification de la législation sur les élections, notamment en inscrivant dans les bulletins de vote les blocs politiques. Cela permettra de refaire l’image du "parti du pouvoir" et de rapidement constituer une coalition de partis de gauche populiste sur le mode "Rodina-2003". Une autre possibilité réaliste est la relance du parti Russie Juste aujourd’hui en crise, sur le mode d’un parti anti-systémique."

Orwell en aveu d’impuissance ?

La conclusion laisse sans voix : sur fond de l’augmentation du mécontentement populaire, il n’est pas à exclure que la "Douma transitionnelle" ne puisse remplir son rôle et alors que le mécontentement ne s’exprime en dehors du vote. Aveu d’impuissance.

A la lecture de ces propositions orwelliennes, en effet, l’explosion populaire est le scénario à attendre si la vie politique naissante en Russie va continuer à être écrasée sous le poids des techniques managériales primaires, aujourd’hui mises en oeuvre. Remplacer le politique par le management pour tenter de contenir le mécontentement populaire ne résout pas le problème, il permet à la cocotte-minute d’exploser un peu plus tard - mais beaucoup plus fort.

La méthode la plus sûre serait de mener une politique qui corresponde non pas aux vues d’une certaine minorité, mais aux aspirations d’une majorité. C’est tellement banal, que j’ai presque honte de l’écrire ...

A moins que le problème ne soit plus idéologique, qu’il y ait justement volonté de certains groupes de pressions et clans politiques de faire maintenir ce cours politique, impopulaire, de déstructuration de l’Etat, de culte forcené et irrationnel du numérique comme une fuite en avant cachant mal cette incapacité à saisir le monde, de culte d’un business salvateur et tout-puissant, donc légitime à remplacer l’Etat - à terme. Volonté de continuer à s’enfoncer dans l’impasse, qui est niée en tant que telle. L’idée du zastoï néolibéral russe dont nous avions parlé semble se confirmer.

Karine Bechet-Golovko
mardi 6 novembre 2018

Russie politics


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