COMITE VALMY

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"la vision américaine de l’ordre du monde préoccupe la Fédération de Russie"

Medvedev : premier discours annuel à la Fédération par Hélène Nouaille et Alain Rohou

vendredi 7 novembre 2008, par Comité Valmy


Parmi ceux que n’ont pas touchés les excès de l’Obamania, il y a les dirigeants chinois, qui auraient préféré l’expérience et la prévisibilité de John McCain, les Turcs (1) et – parmi d’autres - les Russes, qui se rallieraient certainement au commentaire du conseiller diplomatique du président français, Jean-David Levitte : le président américain élu “ ne porte pas une vision différente du monde (...) ”, propos rapportés par le Monde du 5 novembre. Le premier discours annuel (2) adressé par le président russe à la Fédération témoigne de cette réserve : pas de trêve ni d’état de grâce accordés à celui qui a repris, au cours de sa campagne, le discours anti russe habituel à son prédécesseur.

Faut-il risquer de biaiser le message du président russe en mettant d’abord l’accent sur les élections américaines ? Nous en prenons le risque, parce que la vision américaine de l’ordre du monde préoccupe la Fédération de Russie, supposée devoir être “contenue”, menacée sur ses frontières, depuis des lunes – depuis des lustres - et que l’épisode géorgien a matérialisé en conflit armé des manoeuvres jusque là menées au travers des “organisations non gouvernementales” financées par Washington (3) pour appuyer, dans l’ancienne aire d’influence soviétique, les factions qui lui seraient, une fois parvenues au pouvoir, débitrices. L’expérience nous montre, avec le président géorgien Mikhaïl Saakhaschvili par exemple, que la promotion de la démocratie fait partie d’un l’habillage commode et non prioritaire.

Le contexte de ce premier discours est mauvais pour l’économie russe, chahutée, comme en témoignent les déboires des deux bourses de Moscou, (MICEX et RTS), par la crise qui affecte la planète, ce qui interrompt une course saluée par la Banque mondiale : “ La performance de l’économie russe depuis la crise de 1998 a été impressionnante. Entre 1998 et 2007, le PNB russe a connu une croissance estimée à 69 %, le revenu réel de la population a crû de 82 % et les taux de pauvreté ont été plus que divisés par deux, pour descendre à 14 %. La croissance a été de plus en plus soutenue par la demande intérieure, appuyée par les liquidités importantes générées par les principales exportations de matières premières russes – pétrole, gaz, métaux ” (4).

Pourtant, même si “ la crise mondiale de liquidités met sous pression le système bancaire russe, les fondamentaux macro économiques restent solides, incluant les troisièmes réserves de change dans le monde, qui excédaient 560 milliards de dollars à la fin du mois de septembre 2008 ”. La croissance était encore de 8 % tout au long du premier semestre 2008. Mais, depuis le mois de juillet, “ avec la chute brutale des prix du pétrole, de nombreux secteurs témoignent du ralentissement de la croissance économique ” (4). A quoi s’ajoute le rapatriement des capitaux étrangers (deleveraging), crise oblige, dont le Fonds monétaire international avertit qu’il pourrait s’accentuer et mettre à mal les économies émergentes.

Le président Medvedev attribue sans ambiguïté la situation à l’état d’esprit américain après la chute de l’Union soviétique : “ La crise financière mondiale a débuté comme une ‘crise locale’ sur le marché intérieur américain”. Si la Russie, qui a bénéficié de son intégration à l’économie mondialisée, est prête à prendre ses responsabilité, avec d’autres, pour répondre aux difficultés actuelles, il faut néanmoins “ mettre en place des mécanismes qui puissent bloquer les décisions erronées, égoïstes et parfois tout simplement dangereuses prises par quelques membres de la communauté internationale. Il serait dénué de sens de cacher que la tragédie de Tskhinvali a été rendue en partie possible par la suffisance de l’administration américaine qui a fermé ses oreilles aux critiques et préféré la voie des décisions unilatérales ” (5).

Dans le droit fil des positions prises par la Russie présidée par Vladimir Poutine devant leur unilatéralisme, Dimitri Medvedev stigmatise sans détours les pratiques des Etats-Unis en matière financière : “ Ils ont laissé leur bulle financière grossir pour stimuler leur croissance domestique mais ne se sont pas souciés de coordonner leurs décisions avec les autres joueurs sur le marché mondial et ont négligé même le sens de la mesure le plus élémentaire. Ils n’ont pas écouté les nombreux avertissements de leurs partenaires (y compris les nôtres). Le résultat est qu’ils ont causé des dommages, à eux-mêmes et aux autres ”. C’est bien la double prétention américaine à défendre d’abord ses intérêts et à conduire les affaires du monde que la Russie continue de contester.

Ainsi, à “ l’aube d’une nouvelle direction américaine ” par le “ phare de l’Amérique ” annoncée par Barack Obama nouvel élu (6) la réponse est-elle immédiate. La Russie tient pour acquise la légitimité d’un monde “polycentrique”. Et elle le montre. Tout, dans la structure même du discours russe souligne combien Moscou s’est senti agressé, acculé, méjugé dans l’affaire géorgienne : le train de mesures décrites par Dimitri Medvedev y est étroitement corrélé, des efforts et ajustements entrepris à l’intérieur du pays jusqu’aux décisions défensives de protection de l’intégrité du territoire qui ont tellement inquiété les partenaires des Russes. Non seulement il n’est plus question de démanteler de nouveaux éléments de la défense nucléaire mais “ nous déploierons le système des missiles Iskander dans la région de Kaliningrad pour être capables, si nécessaire, de neutraliser le système de missile anti missile ” que les Américains veulent installer en Pologne, République tchèque et Hongrie.

Nous avons traité ici de l’opposition des Russes à l’initiative américaine (7), de leur appel à une Union européenne non consultée, embarrassée et peu réactive. Mais si tout à son espoir de détente et d’ère nouvelle avec l’élection américaine, la presse occidentale à ignoré le sujet, il se trouve que Robert Gates, le Secrétaire américain à la Défense, a lui même entrouvert une porte que l’on croyait verrouillée : “ il est tout acquis à une reprise des tests nucléaires ” relève Ria Novosti le 1er novembre dernier. “ Dans un discours clé au Carnegie Endowment for International Peace, il a déclaré que les Etats-Unis ne pouvaient pas maintenir leur force de dissuasion, réduire leur armement ou les moderniser sans reprendre les tests ” (8). Bien que minimisant la portée de cette déclaration (“ Peut-être que la raison en est que l’Administration changeant à Washington, le chef du Pentagone est anxieux de dire au nouveau président que cela pourrait être utile ”), l’agence souligne, dans les détails, qu’elle ajoute à l’incertitude du lendemain.

Incertitude alimentée par les rumeurs initiées par le quotidien russe Vedomosti, et reprises par l’ensemble de la presse occidentale : nous y donnons exceptionnellement une place ici parce qu’elles marquent combien l’instabilité générale de la période est troublante quand le futur proche est illisible. Dans son discours, Dimitri Medvedev annonce diverses modifications de la Constitution russe destinées d’une part à améliorer la représentativité des minorités, faciliter la décentralisation, d’autre part à assurer une plus grande stabilité au pouvoir. Il est donc question de prolonger le mandat présidentiel à six ans (renouvelables) au lieu de quatre. Ce qui, relayé par l’AFP puis par France info, conduit à l’interprétation suivante, partagée par l’ensemble des médias.

“ L’annonce de M. Medvedev, faite mercredi lors de son premier discours à la Nation, serait un élément du plan pour organiser le retour de l’actuel Premier ministre au sommet de l’Etat. "Le plan (...) incluait le choix d’un successeur qui mettrait en oeuvre les changements constitutionnels et les réformes sociales impopulaires pour que Poutine puisse revenir au Kremlin pour longtemps", assure le quotidien des affaires Vedomosti, s’appuyant sur des sources anonymes. "Medvedev pourrait démissionner disant qu’en raison du changement à la Constitution, des élections peuvent avoir lieu en 2009 (...). “La campagne électorale de Poutine a en gros déjà commencé", a noté l’une des sources de Vedomosti, prévoyant que le Premier ministre russe prononcera un discours aux forts accents électoraux le 20 novembre lors du congrès de son parti, Russie unie ” (9).

Voilà qui fait bavarder. Mais dans la réalité, que changerait un retour de Vladimir Poutine à la première place en termes de géopolitique russe ? Il n’y a pas de désaccord politique entre les deux hommes, tous deux veulent affirmer le rôle de leur pays dans le monde, réassurer leur influence et leur sécurité en Asie centrale (10) et dans le Caucase, défendre les intérêts russes dans leurs échanges avec leurs grands partenaires, de la Chine (et l’Inde) à l’Union européenne, de l’Afrique et du Moyen-Orient à l’Amérique latine. Aucun des deux ne veut d’un monde conduit par la puissance américaine, quel qu’en soit le président. Tous deux font la même proposition de nouvel accord sur la sécurité européenne, discutée, souvenons-nous (11) entre les “ trois branches de la civilisation occidentale ” dans un cadre “ véritablement égalitaire ”.

Dans la réalité, la Russie est le seul des grands pays aujourd’hui qui annonce clairement qu’elle souhaite un monde “polycentré” et des structures internationales qui reflètent cette multilatéralité – dans tous les domaines, en droit, dans le domaine de la monnaie, dans les équilibres régionaux – ce qui n’est pas illégitime. D’autres le souhaitent sans le dire, certains le craignent et regardent d’où souffle le vent. Or les Etats-Unis jusqu’ici ont écarté cette hypothèse. Le nouveau président, Barack Obama, porte-t-il une vision différente du monde ? Non, pense-t-on visiblement à Moscou.

C’est ce que discours à l’Assemblée fédérale affirme : la Russie n’a pas d’intentions belligérantes. Mais elle ne se laissera pas contraindre. Il serait utile de l’entendre.

Hélène Nouaille Collaboration Alain Rohou

Notes :

(1) Rue89, le 4 novembre 2008, Marie Antide, Sympathie pour Barack Obama : l’exception turque http://www.rue89.com/paristanbul/2008/11/04/sympathie-pour-barack-obama-l-exception-turque “ 70% des personnes interrogées disent ne pas porter un réel intérêt à la présidentielle américaine et ne pas éprouver le besoin de faire un choix. Parmi les 30% restant de personnes concernées, 22% des sondés soutiennent Barack Obama, les autres s’étant prononcés en faveur du candidat McCain ”.

(2) L’article 84 de la constitution russe prévoit chaque année une présentation devant l’Assemblée fédérale, par le Président, de l’état de son pays et des axes de sa politique, intérieure et extérieure.

(3) Deux ONG américaines et leur programme en Russie (en anglais) :
- International Republican Institute, Chairman of the Board John McCain (Républicain) http://www.iri.org/eurasia/russia.asp

- NDI National Democratic Institute, Chairman of the Board Madeleine K. Albright (Démocrate) http://www.ndi.org/worldwide/eurasia/russianf/russianf.asp

(4) The World Bank, Russian Federation, Country Brief 2008 (en anglais) : http://web.worldbank.org/WBSITE/EXTERNAL/COUNTRIES/ECAEXT/RUSSIANFEDERATIONEXTN/0,,contentMDK:21054807 menuPK:517666 pagePK:1497618 piPK:217854 theSitePK:305600,00.html

(5) Dimitri Medvedev, le 5 novembre 2008, Discours à l’Assemblée fédérale de la Fédération de Russie (en anglais) http://kremlin.ru/eng/speeches/2008/11/05/2144_type70029type82917type127286_208836.shtml

(6) Barack Obama, le 4 novembre 2008, Discours de victoire (verbatim en français) : http://tempsreel.nouvelobs.com/speciales/international/20081105.OBS9611/le_discours_de_victoire_barack_obama.html

(7) Voir Léosthène n° 287/2007 (14 mars 2007) Missiles : l’appel russe à l’Union européenne http://www.leosthene.com/spip.php ?article573 n° 284/2008 (3 mars 2007) Bouclier antimissile US : l’Europe touchée au coeur http://www.leosthene.com/spip.php ?article570 n° 401/2008 (31 mai 2008) Défense antimissile : une néo dissuasion pour une néo guerre froide http://www.leosthene.com/spip.php ?article843

(8) Ria Novosti, le 1er novembre 2008, Robert Gates shows nuclear impatience http://en.rian.ru/analysis/20081101/118086970.html Et aussi : Carnegie Endowment for International Peace, le 28 octobre 2008 Gates : Nuclear Weapons and Deterrence in the 21st Century http://carnegieendowment.org/events/index.cfm ?fa=eventDetail&id=1202&&prog=zgp,zru&proj=znpp,zusr

(9) Site de France Info le 6 novembre 2008 Poutine préparerait son retour à la présidence de la Russie (presse) http://www.france-info.com/spip.php ?article208496&theme=69&sous_theme=69

(10) Voir sur le sujet l’intervention d’Alexandre Kniazev le 6 novembre 2008, La Russie en Asie centrale http://fr.rian.ru/analysis/20081106/118171606.html

(11) Léosthène n° 416/2008, (23 juillet 2008) Sécurité européenne : la Russie à l’ouverture http://www.leosthene.com/spip.php ?article854


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