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Erdogan, MBS,
leadership islamique et prix du silence
Par Pepe Escobar

vendredi 23 novembre 2018, par Comité Valmy


Erdogan, MBS, leadership islamique et prix du silence

Les liens de la Maison des Saoud avec le massacre de Khashoggi sont exploités au maximum par le président turc dans le cadre du débat sur le leadership du monde islamique et sur l’impact potentiel de la crise sur la stratégie américaine et saoudienne au Moyen-Orient.

Cela a été présenté sous la forme d’un message clair et explicite qui a fait écho dans toute l’Eurasie : Les présidents Erdogan et Poutine, dans une salle comble à Istanbul lundi, entourés de notables, ont célébré l’achèvement de la section offshore de 930 kilomètres du gazoduc TurkStream au fond de la mer Noire.

Ce n’est rien de moins qu’un repère clé dans ce terrain accidenté que j’ai appelé » Pipelineistan » au début des années 2000. Il a été construit par Gazprom en seulement deux ans et demi malgré la pression massive de Washington, qui avait déjà réussi à faire dérailler le prédécesseur de TurkStream, le South Stream.

TurkStream est projeté sur deux lignes, chacune capable de fournir 15,75 milliards de mètres cubes de gaz par an. La première approvisionnera le marché turc. La seconde couvrira 180 km des frontières occidentales de la Turquie et alimentera le sud et le sud-est de l’Europe. Les premières livraisons sont attendues d’ici la fin de l’année prochaine. Les clients potentiels comprennent la Grèce, l’Italie, la Bulgarie, la Serbie et la Hongrie.

Appelez ça le doublé de Gazprom. Nord Stream 1 et 2 desservent le nord de l’Europe, tandis que TurkStream dessert le sud de l’Europe. Les pipelines sont des cordons ombilicaux en acier. Ils représentent le meilleur de la connectivité liquide tout en réduisant de manière décisive les risques de frictions géopolitiques.

La Turquie est déjà approvisionnée en gaz russe par Blue Stream et le gazoduc Trans-Balkan. Fait significatif, la Turquie est le deuxième marché d’exportation de Gazprom après la Chine.

Le discours de Erdogan, qui soulignait avec force les avantages de la sécurité énergétique de la Turquie, a été écouté et rediffusé dans un Istanbul pluvieux et encombré d’ultralibéraux. Assister à cette percée géopolitique et géoéconomique a été particulièrement éclairant, car j’étais en train de discuter de la géopolitique turque avec des membres de la gauche turque progressiste.

Même l’opposition à ce qui, en Europe, est couramment défini comme l’ » illibéralisme asiatique » de Erdogan, concède que la connectivité commerciale entre la Turquie et la Russie – dans le domaine de l’énergie, dans le domaine militaire par la vente du système de missiles S-400, dans la construction de centrales nucléaires – a été menée avec une compétence remarquable par Erdogan qui veille toujours à envoyer directement et indirectement à Washington des messages selon lesquels les intérêts nationaux turcs ne seront pas sacrifiés.

Le gros lot : devenir le leader de l’islam

Maintenant, juxtaposez cette entente cordiale entre l’ours et le (aspirant) sultan avec le drame palpitant d’Istanbul. Ibrahim Karagul – n’ayant jamais peur d’apporter une touche Rabelaisienne – est toujours utile en tant que miroir reflétant l’état des lieux des cercles AKP autour d’Erdogan.

Pour cette élite politique, une percée dans la « Mort aux mille fuites orchestrées par Erdogan » est imminente, ce qui prouverait que Mohammed bin Salman (MBS) a directement ordonné le meurtre et le découpage de Jamal Khashoggi.

Le consensus parmi les dirigeants de l’AKP – confirmé par des universitaires indépendants de gauche – est que l’axe US-Israël-Maison des Saoud-EAU est au centre des négociations visant à dégager le MBS de toute culpabilité.

Cela inclut des éléments clés dans le lourd « package » que Erdogan présente à l’axe, qui consiste essentiellement à acheter le silence d’Ankara – la fin du blocus saoudien sur le Qatar et l’extradition de Fetullah Gulen, décrit dans le spectre politique turc comme le chef du FETO (Organisation terroriste fetullah).

Le Kremlin et le ministère russe des Affaires étrangères sont bien conscients que le jeu aux grands enjeux va bien au-delà de la « Pulp Fiction » d’Istanbul et du processus de paix d’Astana pour la Syrie – soigneusement gérés à la fois par Poutine et Erdogan aux côtés de l’Iranien Rouhani. Le grand trophée n’est rien de moins que le leadership du monde islamique.

Il n’y a rien de mieux que quelques arrêts dans certains lieux emblématiques du pouvoir impérial ottoman, ou une conversation animée au Old Book Bazaar d’Istanbul, pour se rappeler qu’il s’agissait du siège de la Umma islamique pendant des siècles – un rôle usurpé par ces parvenus du désert arabe.

Alastair Cooke a parfaitement saisi l’implication de la Maison des Saoud dans l’assassinat de Khashoggi et la manière dont cela soulève des questions sur le statut de l’Arabie Saoudite en tant que « simple gardien de la Mecque et de Médine ». Ceci est en effet propagé dans tous les médias turcs alignés sur Erdogan. Et Cooke note que ce statut « dépouillerait le golfe de son importance et de sa valeur pour Washington ».

Mes conversations en cours avec des universitaires turcs kémalistes progressistes – oui, ils constituent une minorité – ont révélé un processus fascinant. La machine Erdogan a perçu une occasion unique d’enterrer simultanément la crédibilité islamique fragile de la Maison des Saoud tout en consolidant le néo-ottomanisme turc, mais avec un cadre Ikhwan (NDT : Frères Musulmans).

Et c’est la raison pour laquelle Erdogan et les médias turcs dénoncent sans relâche ce qui est interprété comme un complot concocté par MBZ (le maître marionnettiste de MBS), Tel Aviv et l’administration Trump.

Personne ne peut éventuellement prédire la fin de la partie. Mais elle implique la forte possibilité d’une Turquie dominante dirigée par Erdogan sur l’ensemble des terres de l’Islam, alliée au Qatar et aussi à l’Iran. En outre, tous ces pays entretiennent des relations géopolitiques et économiques très étroites avec la Russie. Attendez-vous à un grand feu d’artifice.

Pepe Escobar
21 novembre 2018

Photo : Le président turc Recep Tayyip Erdogan et le président russe Vladimir Poutine lors d’une réunion à Téhéran le 7 septembre 2018. Photo : AFP / Kirill Kudryavtsev

Traduction Avic – Réseau International

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