COMITE VALMY

Accueil du site > COMITE VALMY ANALYSES ET PROPOSITIONS - > Iles Kouriles : les relations russo-japonaises déstabilisées par un Traité (...)

Iles Kouriles : les relations russo-japonaises déstabilisées par un Traité qui a perdu tout son sens
par Karine Bechet-Golovko

vendredi 11 janvier 2019, par Comité Valmy


Iles Kouriles : les relations russo-japonaises déstabilisées par un Traité qui a perdu tout son sens

En relançant les négociations autour d’un mythique Traité de paix entre la Russie et le Japon, celle-ci a ouvert la boîte de Pandore des îles Kouriles du Sud et de la question de leur souveraineté. En bonne logique, il est vrai, que tout conflit doit être réglé, le règlement acté, afin de poursuivre. Mais les conflits sont différents, pas seulement militaires, les Etats qui négocient ne sont pas toujours souverains. La détérioration des relations russo-japonaises qui peut découler de ce processus montre avant tout que seuls les vainqueurs peuvent conclure des traités. Et les imposer. La défaite ne se négocie pas.

Régulièrement, la question de la souveraineté des îles Kouriles du Sud revient sur le devant de la scène (voir notre texte ici), surtout depuis que la Russie a officiellement déclaré vouloir clore ce différend historique, conclure un Traité de paix sans conditions préalables. Et régler ensuite la question territoriale. Evidemment, ça ne passe pas. Si le Japon signe cet acte, il reconnaît sa défaite et la perte des quatre îles en jeu, ce que, politiquement, il ne peut se permettre. Ce que les Etats-Unis, qui gouvernent le Japon, ne peuvent l’autoriser à faire, même s’il le voulait.

Pour revendiquer de part et d’autre la souveraineté sur les quatre îles (Itouroup, Kounachir, Chikotan et Habomai), le Japon se fonde sur le Traité de paix et d’amitié conclu avec la Russie en 1855, établissant les frontières entre les deux pays, complété en 1875, suite auquel la Russie obtient totalement Sakhaline et le Japon les îles Kouriles du Sud. De cette manière, le Japon nie totalement la Seconde Guerre mondiale, sa défaite et les conséquences territoriales de cette défaite. Rien n’a existé depuis la fin du 19e siècle jusqu’à ce jour.

Pour sa part, la Russie se fonde sur la perte par le Japon des quatre îles Kouriles, entrées en possession de l’URSS après la défaite du Japon et la victoire de l’URSS. Mais la tutelle américaine sur le Japon, ou plutôt sa prise de pouvoir, brouille les cartes. Ces îles sont devenues une carte entre les mains des Etats-Unis dans son jeu contre l’URSS, puis la Russie. Jeu qui n’a pas pris fin. La carte a donc toujours autant de prix.

Alors que la Russie propose d’accélérer le processus de conclusion d’un Traité de paix, le Japon s’empare de l’idée de récupérer au moins deux des quatre îles, celles qui sont les moins peuplées. Abe déclare même qu’il acceptera la présence des populations russes habitants sur ces îles, qu’il ne demandera pas de compensation pour "l’annexion" des quatre îles Kouriles. Et pour rassurer la Russie, le Premier ministre japonais de souligner que, certes les Etats-Unis n’ont rien promis, que la protection militaire américaine du Japon "entre dans les intérêts de la Russie" (pourquoi ?), mais qu’ils n’utiliseront pas ces îles pour y placer des bases militaires. Afin de confirmer - et nuancer - la déclaration de son subordonné, le commandant militaire des forces armées américaines au Japon, Jerry Martinez, déclare soutenir pleinement ce processus, précisant :

"Right now there is no plan for the United States to put forces on those islands."

Abe se comporte ici comme un petit commerçant : on ne demandera pas d’argent, mais on ne paiera pas non plus pour les infrastructures qui y ont été construites, on laisse les populations, on fait du commerce, etc. Comme si la question était réglée. De toute manière, l’enjeu est ailleurs, il n’est pas financier. A ce jour, les Etats-Unis n’envisagent pas d’y implanter de bases militaires, mais les choses peuvent changer ... L’expérience l’a montré avec les bases de l’OTAN. Même sans cela, les attaques contre la frontière russe sont choses courantes aujourd’hui, ces îles sont stratégiquement fondamentales.

La réaction de la Russie ne s’est pas faite attendre, l’ambassadeur japonais a été convoqué par le ministère russe des Affaires étrangères, pour que la position russe lui soit rappelée :

la Russie « a mis l’accent sur sa position de principe, qui reste inchangée, selon laquelle le problème du Traité de paix trouvera sa solution à condition de créer un climat foncièrement nouveau dans les relations russo-japonaises, qu’elle [cette solution, ndlr] doit être soutenue par les peuples des deux pays et se fonder sur une reconnaissance inconditionnelle par Tokyo des résultats de la Seconde Guerre mondiale dans leur intégralité, y compris de la souveraineté de la Russie sur les îles Kouriles du Sud » .

Plusieurs conclusions peuvent d’ors et déjà être avancées :

1. On ne négocie pas une défaite, le vainqueur l’impose au vaincu. La négociation ne peut avoir lieu qu’entre vainqueurs et ici les Etats-Unis ont repris la main avec le temps.
2. L’on ne négocie qu’avec une partie ayant la capacité d’exprimer une volonté propre. Négocier avec un Etat mis sous tutelle par ses adversaires, comme l’est le Japon, revient à leur donner gratuitement une carte maîtresse.
3.Lorsqu’un vaincu négocie sa défaite, il conteste le fait même de sa défaite, il entre sur le terrain politique pour y gagner ce qu’il a perdu par les armes.
4.Lorsqu’un Traité n’a pu être conclu à la suite d’un conflit, c’est la pratique qui le remplace. Les circonstances de fait ayant changé, la régulation juridique envisagée à l’époque ne peut plus être acceptée par les parties en présence, personne n’acceptera volontairement d’acter 75 ans plus tard une défaite.

La conclusion d’un Traité de paix si longtemps après la fin militaire du conflit n’a aucun sens. Tout d’abord, parce que s’il n’a pas été signé immédiatement, cela signifie que le conflit n’est pas résorbé, qu’il a simplement changé de forme, muté. Ensuite, dans tous les cas, la réalité s’est organisée autour d’une nouvelle situation de fait, a intégré l’absence de ce Traité et a dépassé le problème. Les relations entre le Japon et la Russie se sont développées en tenant compte de cette donnée. La réintroduire revient à rebattre les cartes. Si le Japon a besoin de réguler juridiquement la situation, il peut reconnaître officiellement la souveraineté russe sur les îles Kouriles du Sud et ainsi reconnaître sa défaite lors de la Seconde Guerre mondiale, ce qui est également un fait. Mais si l’initiative de la négociation de ce Traité vient de la Russie, c’est elle qui se met en position de demandeur et donc en position de devoir faire des concessions pour obtenir ce qu’elle demande. D’où cette situation, qui peut d’ailleurs dégrader des relations entre les deux pays, qui venaient de se développer.

Karine Bechet-Golovko
jeudi 10 janvier 2019

Russie politics


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette
<>