COMITE VALMY

Accueil du site > - EURO DICTATURE OCCIDENTALISTE et OTAN : En sortir pour s’en (...) > Le Blocus de Leningrad : entre célébration et déconstruction du discours (...)

Le Blocus de Leningrad : entre célébration
et déconstruction du discours
par Karine Bechet-Golovko

mercredi 30 janvier 2019, par Comité Valmy


Le Blocus de Leningrad : entre célébration
et déconstruction du discours

Dimanche, la Russie a célébré les 75 ans de la fin du Blocus de Leningrad par l’armée allemande, qui en 872 jours a coûté la vie, selon les estimations, jusqu’à 1,5 million de personnes, dont 90% sont mortes de faim et de froid. Ce n’est rien de moins qu’un génocide, organisé et prémédité. Mais un génocide contre lequel la population s’est battue chaque jour, dont elle est sortie vainqueure et qui reste gravé dans la mémoire collective pour constituer des éléments fondateurs de la Nation russe. Et ce n’est peut-être pas innocent de voir apparaître en Russie maintenant une reconstitution du discours, insistant sur les "mensonges" de l’époque soviétique, qui a construit ce mythe fondateur. Or, tout discours national édulcore, car il crée. Le reconstituer, c’est déstabiliser les fondements de la société.

La Russie a fêté les 75 ans de la fin du Blocus de Leningrad ce dimanche 27 janvier. Du 8 janvier 1941 au 27 janvier 1944, la population de la ville s’est battue et s’est sacrifiée pour ne pas offrir la ville aux mains de l’armée allemande. Elle en a payé le prix lourd. Entre 400 000 et 1,5 million de morts selon les estimations. Pour célébrer la date anniversaire, la ville a reconstitué sa mémoire, afin de la transmettre aux enfants et à tous ceux qui n’ont pas vécu dans leur chair cette tragédie. Les écoliers ont été conduits dans des locaux, où a été reconstituée l’ambiance de la distribution du pain, des expositions ont été organisées, une "rue de la vie" rappelant la "voie de la vie" qui était la route gelée sur laquelle en hier était acheminée la nourriture et la population évacuée. Il est impossible de réellement comprendre ce que les habitants de Leningrad ont vécu, car nous vivons une vie bien trop éloignée de la leur à l’époque, et c’est une chance qu’il faut préserver car elle n’est jamais acquise. Mais il est important de tenter de comprendre, pour garder la mémoire vivante. Il est important de célébrer le passé sans l’altérer, pour préserver les fondements de la société.

Une parade militaire, avec des véhicules et des armes d’époque notamment, a également été organisée pour célébrer la victoire après le sacrifice :

Pour autant, l’époque ne se prête pas, ou semble ne plus vraiment se prêter, à cette commémoration. L’ombre antisoviétique commence à s’attaquer à cet élément fondateur du discours national. Car s’il s’agit d’héroïsme, il se situe à une époque qu’il est recommandé de renier, idéologiquement incompatible. Sans même parler de Staline ... C’est ainsi que l’on voit des films célébrant l’évènement, comme celui d’hier soir "3 jours avant le printemps", passant totalement à côté du sujet, car devant accumuler les "vérités" du nouveau monde tout en "célébrant" le Blocus et tout en rejetant le "pouvoir soviétique". Ces productions contemporaines sont donc totalement incapables de faire passer la moindre douleur humaine à force de contraintes idéologiques et de faux compromis. Bref, des productions artificielles dont l’homme est totalement absent.

Nous sommes bien dans la déconstruction du mythe. Tout discours raconte une histoire, présente les faits sous un certain angle, qui va devenir l’image qu’un peuple a de lui-même, va l’aider à grandir, à évoluer. L’image du Blocus de Leningrad est celle d’un peuple héroïque, qui s’est battu et n’a pas eu peur de se sacrifier pour ne pas abandonner sa ville. C’est l’antithèse du peuple parisien, offrant les clés de la ville, s’offrant et bien entendu résistant - au très profond de lui-même. Il y a toujours un choix à faire : où un peuple se bat lui-même, ou bien il oblige les autres à le faire à sa place.

Or, cet héroïsme n’est vraiment plus d’actualité, l’Allemagne gomme l’Allemagne nazie qui, par confusion des genres, n’était pas vraiment ennemie alors puisque nous devons tous être amis aujourd’hui. L’on a déjà vu en Russie la tentative de réhabilitation de Mennerheim, au nom d’une étrange conception de l’unité nationale (voir notre texte ici). Comme la résurgence régulière dans les milieux libéraux "pro-européens" de la question assez primitive de la nécessité de se battre alors contre l’Allemagne et de ne pas simplement se rendre ne marche pas, une autre attaque plus vicieuses se profile : ce peuple n’était pas si héroïque que cela et d’ailleurs l’on ne vous a pas tout dit.

Ainsi des publications apparaissent, devant révéler une "vérité" nouvelle, plus conforme au monde "nouveau", post-soviétique, donc antisoviétique, post-moderne et globalisé. Et l’on insiste, notamment, sur le cannibalisme. Comme s’il s’agissait d’une révélation. Chacun était au courant des faits de cannibalisme lors du Blocus, qui étaient somme toute ponctuels et les services d’enquête fonctionnaient dans la ville, les cas étaient réprimés pour qu’ils ne se répètent pas. De toute manière, les gens qui en étaient arrivés là, s’étaient condamnés eux-mêmes : en général, ils tombaient dans la folie. Un enquêteur de Leningrad, m’a personnellement raconté, il y a plusieurs années de cela, un fait terrible. Il a été appelé par les voisins d’un homme, qui se mettait à aboyer sur son balcon. Il se trouve qu’il avait mangé son chien. Et il en a perdu la raison.

Ce n’était pas un secret. Chacun le savait. Mais la pudeur existait aussi, autant que la compréhension du caractère exceptionnel du combat personnel, individuel et collectif qui était alors mené. Chacun le sait, mais à quoi bon insister ? A rien. Il faut avancer, reconstruire le pays et vivre. Simplement. Sans entacher la mémoire de ces centaines de milliers de personnes, de millions de personnes qui se sont battus, qui n’ont pas perdu leur humanité. Et c’est ce choix rationnel et sain et qui a été fait. C’est ce choix rationnel et sain qui tente insidieusement d’être remis en cause au nom d’une certaine "vérité", pourtant connue, mais qui a la prétention aujourd’hui de monopoliser et de rendre le "véritable" discours du Blocus de Leningrad, de relativiser la grandeur de ce peuple qui a résisté et s’est battu, d’en faire un peuple bestialisé, qui a survécu comme une bête blessée, qui a perdu son humanité, y a été contraint par un pouvoir violent et arbitraire. Cette image est beaucoup plus conforme à l’air du temps.

Que ce discours soit produit aujourd’hui à l’étranger ne surprend pas. La russophobie et la guerre idéologique qui se produit conduit effectivement à attaquer la Russie actuelle à ses fondements, et la Seconde Guerre mondiale, ses héros, la résistance de tout un peuple sont un angle d’attaque privilégié et compréhensible. Ce qui est plus surprenant c’est de voir la tranquilité avec laquelle s’infiltre ce discours de l’intérieur même du pays ...

Karine Bechet-Golovko
lundi 28 janvier 2019

Russie politics


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette
<>