COMITE VALMY

Accueil du site > - EURO DICTATURE OCCIDENTALISTE et OTAN : En sortir pour s’en (...) > « Nos soldats ne sont pas équipés pour le maintien de l’ordre, ni pour se (...)

« Nos soldats ne sont pas équipés pour le maintien de l’ordre, ni pour se protéger, ni pour pouvoir réprimer »
Par Paul Sugy

dimanche 24 mars 2019, par Comité Valmy


Voir en ligne : Général Desportes : « Faire appel à l’armée est une décision politique qui admet que le sang des Français va couler ! »

« Nos soldats ne sont pas équipés pour le maintien
de l’ordre,ni pour se protéger, ni pour pouvoir réprimer »

FIGAROVOX/ENTRETIEN - Le gouvernement a décidé que des soldats seront déployés pour maintenir l’ordre lors des manifestations des « gilets jaunes » samedi 23 mars, durant l’acte 19. L’historienne Bénédicte Chéron y voit une dangereuse confusion quant au rôle et à la mission de l’armée française.

Bénédicte Chéron est historienne, spécialiste des relations entre les armées et la société, au SIRICE (Sorbonne Universités) et à l’IESD (Lyon III). Elle est l’auteur de Le soldat méconnu, les Français et leurs armées (Armand Colin, 2018).

FIGAROVOX.- Les soldats de l’opération Sentinelle, qui ont vocation à faire face au terrorisme, seront mobilisés samedi lors de la 19ème mobilisation des « gilets jaunes ». Vous reprochez au gouvernement de « jouer avec le feu » : pourquoi ?

Bénédicte CHÉRON.- Le premier risque induit par l’annonce du porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, réside dans la confusion. Il évoque le déploiement de Sentinelle samedi prochain après avoir énuméré l’ensemble du dispositif destiné à faire face à la mobilisation des « gilets jaunes ». Il parle d’ « une mobilisation renforcée du dispositif Sentinelle pour sécuriser les points fixes et statiques conformément à la mission du dispositif Sentinelle ». Ces mots peuvent certes être compris comme l’annonce de militaires positionnés pour faire face à la menace terroriste en des lieux privés de la protection des forces de sécurité intérieure, requis du fait des manifestations. Mais pour des non spécialistes, cette précision est très insuffisante. Les Français ont le sentiment que les militaires sont mobilisés dans le cadre du déploiement sécuritaire lui-même.

La mission du dispositif est bien de répondre à la menace terroriste et non de faire du maintien de l’ordre.

En réalité, les lieux où seront déployés les militaires, si l’on en croit les précisions apportées par la suite, sont ceux où ont été largement mobilisées des forces de l’ordre ainsi rendues immobiles samedi dernier, ce qui a été reproché au gouvernement.

Cette confusion sémantique et factuelle vient alors alimenter la tension. Il suffisait de suivre les effets de cette déclaration sur les réseaux sociaux pour s’en rendre compte : ceux qui se réclament du « camp de l’ordre » se sont réjoui que l’on envoie l’armée face aux manifestants, quand bien même ça n’est pas l’exacte réalité ; les partisans de la révolte ont hurlé leur colère face à ce qui a été entendu comme la volonté de leur opposer des militaires.

Le gouvernement a précisé cependant que les soldats ne feront pas de maintien de l’ordre, mais sécuriseront des points sensibles, comme du reste ils en ont l’habitude ! Est-ce vraiment si problématique ?

C’est le second risque. Les militaires ne seront pas déployés face aux manifestants mais bien en garde statique autour de bâtiments. Mais rien ne garantit, dans un contexte chaotique, que militaires et manifestants ne se trouveront pas à un moment face à face. La situation n’est pas absolument nouvelle : depuis le déploiement de l’opération en janvier 2015, d’autres mouvements sociaux ont eu lieu. Lors des manifestations contre la loi travail par exemple, il y a eu des face-à-face fortuits parfois tendus. Le sang-froid et le professionnalisme des militaires ont évité tout débordement tragique. Cependant, quand la tension est autrement plus forte, la question est évidemment plus aiguë.

Or, les militaires ne sont pas équipés pour le maintien de l’ordre, ni pour se protéger, ni pour pouvoir réprimer d’éventuels débordements. Leur armement vise à avoir des effets létaux parce qu’il est destiné à porter un dommage à un ennemi que le politique désigne et non à maintenir l’ordre. Ça n’est pas une nuance sémantique ou un débat de techniciens que l’on pourrait résoudre en modifiant leur équipement. C’est une différence cruciale qui tient à la fonction des armées au sein de la société. Leur rôle n’est pas d’assurer la sécurité intérieure.

En ayant recours aux armées dans ce contexte et en jouant sur la confusion, le gouvernement alimente un brouillage entre les fonctions de sécurité intérieure et la fonction militaire. Ce brouillage n’est propice ni à l’apaisement, ni à la compréhension des rôles de chacun. Une opération militaire ne peut être évaluée qu’au regard des causes qui la motivent et des finalités qu’on lui demande d’atteindre. Dans le cas présent, la confusion règne dans les deux domaines.

Si cette annonce peut prendre des airs de décision forte d’autorité, elle est aussi un aveu de faiblesse.

Ce « recours au kaki » est d’abord un coup de com’ ?

Le déploiement de Sentinelle en 2015 n’est pas d’abord un coup de communication. Il a une légitimité, dans l’instant de la décision politique : il s’agit alors, face à une menace qui a été mal anticipée, de se donner tous les moyens de protéger les Français et de faire la démonstration de la force régalienne capable de se déployer avec efficacité. La question est en revanche devenue plus aigue dès lors que le dispositif a été massivement pérennisé et que le politique l’a abondamment utilisé à des fins de communication. Vouloir produire des effets psychologiques par une présence militaire soutenue n’est pas illégitime, instrumentaliser cette présence à force de perdre de vue le sens d’une opération militaire l’est bien davantage.

En outre, cette utilisation politique et la réalité même de l’opération ont induit des confusions désormais tenaces dans la société française entre le rôle des forces de sécurité intérieure et celui des armées. Beaucoup, à l’époque, ont considéré que ce risque était négligeable. On constate aujourd’hui qu’il n’en est rien et les militaires, parce qu’ils sont les premiers concernés, font probablement partie des plus lucides de nos concitoyens sur le contresens majeur qui est fait sur le sens de leur engagement et sur les risques induits par la manière dont le politique les utilise.

Cependant, les débordements du samedi 16 mars et les polémiques qu’ils ont engendrées obligent le gouvernement à faire preuve d’une fermeté plus grande : les marges de manœuvre sont réduites…

C’est en cela que si cette annonce peut prendre des airs de décision forte d’autorité, elle est aussi un aveu de faiblesse. Si bien des confusions ont existé depuis le début de l’opération Sentinelle, elles n’avaient jamais été provoquées ni assumées de manière aussi manifeste par l’exécutif et son gouvernement, dans une telle situation de tension.

La question de fond est celle de l’engrenage
politique qui a mené à ce que le gouvernement
considère cette option comme une voie possible.

La question de fond est celle de l’engrenage politique qui a mené à ce que le gouvernement considère cette option comme une voie possible. Observons ce que l’histoire enseigne en la matière : les époques lors desquelles les forces armées ont été employées dans des fonctions de sécurité intérieure et lors desquelles on a placé des militaires face à leurs concitoyens ne sont pas celles d’où les gouvernements sont sortis le plus grandis, et c’est un euphémisme. C’est une leçon que les chefs militaires d’aujourd’hui ont retenue de cette histoire parfois douloureuse. Il n’en est visiblement pas de même du côté du politique.

Paul Sugy
21 mars 2019


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette
<>