COMITE VALMY

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Bande à part
La Turquie d’Erdogan,
caillou dans la botte de l’OTAN
Avec Ardavan Amir-Aslani

samedi 6 avril 2019, par Comité Valmy


Bande à part

La Turquie d’Erdogan, caillou dans la botte de l’OTAN

Les Etats-Unis ont annoncé la suspension de la livraison du F-35 à la Turquie suite à la volonté affichée d’Ankara d’acquérir le système anti-missiles S400 russe

Atlantico : En se rapprochant de Vladimir Poutine, la Turquie, partenaire majeur de l’OTAN qui fête ce jour son 70e anniversaire, est-elle en train de devenir un caillou dans la botte de l’organisation ?

Ardavan Amir-Aslani : Le sujet de la livraison des avions de chasse F-35 est la partie visible de l’iceberg par rapport aux nombreux contentieux qui opposent ces deux pays. Depuis au moins cinq ans, les Etats-Unis et la Turquie s’opposent sur des questions aussi variées que la manière d’affronter le régime de Béchar Assad et les Kurdes en Syrie, la demande d’extradition de Fetullah Gulen des Etats-Unis vers Ankara et les sanctions américaines imposées sur l’Iran suite au retrait de Washington de l’accord nucléaire du 14 juillet 2015.

L’arrêt de livraison des chasseurs F-35 n’est donc que le symbole d’une opposition véritable sur des questions essentielles de politique étrangère. Par ailleurs, par le biais de ce blocage dans la livraison de ses avions, les Etats-Unis essaient d’empêcher le succès commercial du système de missile S-400 russe, particulièrement efficace et apprécié en matière de défense anti-aérienne. On se souvient ainsi des inquiétudes exprimées par Israël à l’occasion de la livraison d’un système similaire moins sophistiqué, le S-300 à Damas ou encore à l’Iran. Ils déploient ainsi leur diplomatie qui illustre leur patriotisme économique en la matière. Washington essaie par tous moyens de garder captifs ses clients dans le domaine d’armement en empêchant que des équipements concurrents puissent pénétrer les marchés traditionnels des Etats-Unis. C’est ainsi que l’administration américaine avait proposé en échange de l’abandon de la volonté turque d’acquérir les S-400, son propre système concurrent de missiles Patriot fabriqué par le géant de l’armement américain Raytheon avec un rabais conséquent.

Or la Turquie, depuis l’avènement d’Erdogan, a davantage tendance à regarder vers l’est que vers l’ouest en affirmant ses racines ottomanes et en marquant son désir de souveraineté de plus en plus affirmé. Le clash avec Washington ne cesse de se manifester. Le bombardement des Kurdes alliés des Etats-Unis en Syrie, notamment à Kobané, ou encore le soutien apporté par Ankara dans le contournement des sanctions américaines à l’égard de l’Iran sont des sujets particulièrement polémiques. Le sujet iranien est spécialement une source de tension compte tenu de la volonté affirmée de Washington de changer de régime en Iran.

Le refus de Washington d’extrader Fetullah Gulen l’ennemi islamiste historique d’Erdogan à qui Ankara reproche le coup d’Etat d’il y a quelques années contre le pouvoir d’Erdogan est aussi un sujet polémique entre les deux pays et qui continuent d’exacerber les craintes complotistes de la Turquie à l’égard de Washington.

La présence de la Turquie au sein de l’Otan est davantage aujourd’hui une présence sur le papier qu’une participation active. Le refus de la Turquie d’autoriser l’usage de la base américaine d’Incirlik en Turquie pour que les américains puissent effectuer librement des bombardements en Syrie en est la parfaite illustration.

Cet arrêt des livraisons du F35 est-il susceptible de faire rentrer la Turquie "dans le rang" ?

Non. La Turquie est en train de faire une question de principe de son droit d’acheter le système russe des S-400 et ce malgré une situation économique en Turquie qui se détériore de jours en jours. Après avoir cédé sur le sort d’Andrew Brunson, le Pasteur américain emprisonné pour faits allégués d’espionnage en Turquie, Erdogan ne peut se permettre de céder une nouvelle fois face aux sanctions américaines.

Même s’il est vrai que la question des F-35 va au-delà d’une simple opération commerciale de vente d’armement compte tenu du partenariat industriel existant entre la société Lockheed Martin, fabriquant de ses avions, et la Turquie, l’enjeu n’est pas suffisant pour contraindre la Turquie à la soumission. La livraison de ses avions prévus pour juillet connait déjà un report avec la nouvelle date retenue en novembre. Ankara n’adhère pas aux craintes américaines que la coexistence entre le système S-400 et les F-35 rendra plus aisé l‘identification de ses avions furtifs. La Turquie ne voit dans cet arrêt de livraison que la volonté de Washington de réduire la souveraineté de la Turquie en l’empêchant de procéder librement aux choix de ses équipements de défense tout en gardant le pays dans une situation de dépendance envers Washington. La Turquie a également comme perception que l’administration de Donald Trump veut faire céder Ankara sur son soutien à l’Iran et sa volonté de réduire les Kurdes en Syrie.

L’affaire est donc beaucoup plus complexe qu’il ‘y parait.

Alors que Recep Tayyip Erdoğan sort fragilisé des dernières élections municipales, comment pourrait-on anticiper la politique "otanienne" d’une potentielle Turquie post-Erdogan ?

La perte des élections municipales en Turquie est une sérieuse gifle pour Erdogan qui subit là sa première défaite électorale véritable en plusieurs décennies et ce malgré la concentration de tous les pouvoirs entre ses mains et une presse muselée. Malgré ça, le retour du temps des empires et des régimes forts avec une Russie émergeante, une Turquie Ottomane et une chine dominatrice fait que au lieu d’adopter une solution de souplesse face à Washington, la tendance d’Ankara va être de se raidir et de davantage affirmer son indépendance.

Après l’abandon du projet d’adhésion à l’Europe de la Turquie, il ne serait pas étonnant que l’armée la plus importante au sein de l’Otan, celle de la Turquie, se retire de l’OTAN et de fait consacre la fin d’une adhésion qui est plus une chimère qu’une réalité.

Ardavan Amir-Aslani
4 avril 2019


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