COMITE VALMY

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L’ennemi commun des peuples

« Nous ne serons jamais aimés
par ceux qui ont voulu nous détruire »
(Interview du général Vladimir Lazarević à Politika)

lundi 20 mai 2019, par Comité Valmy


En marge du vingtième anniversaire des bombardements de la Serbie (mars-juin 1999)

« Nous ne serons jamais aimés
par ceux qui ont voulu nous détruire »

Seule parmi les états issus du démembrement de la Yougoslavie à célébrer la chute du nazisme, la Serbie est scrutée avec une attention particulière à l’occasion des manifestations qu’elle organise pour commémorer l’événement. Le 10 mai 2019 n’a pas fait exception à la règle d’autant que depuis un mois et demi le pays vit au rythme des commémorations de l’agression de l’OTAN du printemps 1999.

Aussi, à l’évidence, en organisant à cette occasion un défilé militaire à Niš, à quelque 200 kilomètres au sud-est de Belgrade, non loin du Kosmet (Kosovo et Méthohie), assorti de la présentation d’armements ultramodernes, récemment livrés par la Russie, les autorités serbes mesuraient la portée de leur initiative. De plus, le défilé des forces armées serbes était précédé du défilé du « Régiment immortel », formé des survivant des guerres passées et des parents des combattants morts pour la patrie portant les portraits des disparus. A la tête du « Régiment immortel », marchait le général Lazarević, figure de proue de la résistance serbe à l’agression de l’Alliance en tant que commandant en chef des forces serbes au Kosmet au printemps 1999. Ainsi, autant par le lieu, par la date que par l’organisation, la manifestation, associant la célébration de la défaite du nazisme à la victoire contre l’OTAN en 1999, esquissait un déplacement notable de la politique extérieure serbe. Le message était on ne peut plus clair.

Aussi, les réactions n’ont pas tardé à s’exprimer. Celle de l’ambassadeur des Etats-Unis d’Amérique a particulièrement retenti pour faire scandale. En effet, dans l’intention de discréditer la manifestation et porter atteinte au sens de l’événement, il a dénoncé le général Vladimir Lazarević, criminel de guerre, selon lui. Des médias serbes ont complaisamment rapporté les propos de l’ambassadeur US alors que le pays, blessé dans son honneur, a fait connaître son indignation à telle enseigne que le président Aleksandar Vučić, lui-même, a été obligé d’intervenir. En fait, si la déclaration de l’ambassadeur US ne faisait que reprendre les dires habituels des officiels occidentaux en rapport avec la campagne de bombardement du printemps 1999, en revanche, la réaction et de l’opinion publique serbe et des milieux officiels représente une nouveauté. A son tour, le grand quotidien belgradois Politika est intervenu dans le débat en publiant une interview du général Lazarević qui, tout en abordant l’actualité – et pour cause -, revient sur un certains nombres points importants en rapport avec la campagne de bombardement de l’OTAN.

En effet, point d’orgue du démantèlement de la Yougoslavie débuté durant l’été 1991, les bombardements de la Serbie au printemps 1999 représentent un moment décisif de l’histoire européenne récente. Par cet acte d’une barbarie sans précédent, le droit international a été mis à mal. Le discrédit jeté sur les diverses instances qui en constituent le fondement, pèse désormais de tout son poids sur les relations internationales. C’est pourquoi les propos du général Lazarevic sur la campagne de l’OTAN contre la Serbie au printemps 1999, s’adressent, croyons-nous, non seulement aux citoyens serbes mais nous concerne tous.

***

Politika : Général Lazarević où étiez-vous avant la guerre ?

Vladimir Lazarević : L’avant- dernier jour de l’année 1997, j’ai été nommé à la tête de l’état-major du corps d’armée de Pristina. L’ordre m’a été communiqué oralement. J’étais alors chef d’état-major du corps d’armée de Niš. (…) Il est peu connu que le Kosovo et la Méthohie 1) étaient alors en état de guerre. Un nombre indéterminé de civils et de policiers avaient été tués, nous avons perdu 45 militaires lors d’affrontements avec les terroristes. Ils sont morts alors qu’ils défendaient les frontières de la Serbie et de la Yougoslavie, l’intégrité de notre pays et les unités de notre armée au Kosovo et en Méthochie. Les victimes sont tombées en combattant les unités paramilitaires de la soi-disant armée de libération du Kosovo, soutenue par, et là je dois utiliser la même expression, la soi-disant communauté internationale.

Politika : Quelle était la situation de l’armée serbe, comment était le moral des soldats et des officiers avant le début des bombardements ?

V.L. : C’est une histoire bien particulière que de relater comment avons-nous survécu ces années 1998 et 1999, des années de guerres extrêmement difficiles. C’est grâce au moral exceptionnel, à un patriotisme de tous jusqu’alors jamais vu, à une chaine de commandement efficace, à une tactique militaire mise au point pour combattre les terroristes et les soulèvements armés pour ensuite la mettre au service de la défense de notre pays face à l’agression de l’OTAN. Nous avons ainsi contenu le terrorisme pour ensuite déjoué l’attaque de notre pays souverain. Durant toute l’année 1998, notre tactique consistait à protéger les populations civiles et les infrastructures en faisant appel le moins possible à la force.

Politika : Comment se sont déroulés les événements par la suite ?

V.L. : Au début de l’année suivante 1999, de nouveau pour la saint Stéphane, j’ai été nommé commandant du Corps d’armée de Priština alors que le général Nebojša Pavković était placé le même jour à la tête de la Troisième armée. Après cela, il est connu que l’agression débuta le 24 mars, jusqu’à la fin des bombardements et du soulèvement terroriste les commandements de la Troisième armée et du Corps d’armée de Priština sont demeurés en place à leurs postes de commandements avancés. Il y avait là des dizaines de collaborateurs, des commandants d’unités combattantes, des auxiliaires de sécurité, des agents de renseignements et beaucoup d’autres.

Politika : Comment collaboriez-vous avec les organes des pouvoirs civils du Kosmet ?

V.L. : Durant toute période de guerre, dans des conditions véritablement impossibles, l’état serbe a continué à fonctionner sur le territoire de sa province méridionale par l’intermédiaire de son Comité régional exécutif, de ses cinq circonscriptions et des 29 unités d’autogestion locales. La collaboration était en tous points exemplaire et sait pourquoi : l’un des devoirs les plus importants du Corps d’armée de Priština était d’empêcher l’agresseur d’occuper notre pays pour nous assujettir en nous prenant notre liberté mais surtout il nous importait de créer les conditions pour que les organes du pouvoir puisse exercer leurs fonctions afin que les populations vivent le moins péniblement possible. Ce devoir, je l’affirme avec fierté, nous l’avons accompli en intégralité.

Politika : Souvent, lorsque vous évoquez ces événements, vous mettez en avant la maîtrise tactique et technique de nos forces armées ainsi que sa combativité et sa résolution mais, en revanche, vous ne parlez guère de la sagesse de son commandement que les dirigeants de l’OTAN ne sont jamais parvenus à égaler.

V.L. : Je m’abstiendrais d’exposer mes points de vue personnels, je pense en effet qu’il est mieux de faire appel aux documents et études des agresseurs eux-mêmes, réalisées une fois guerre terminée. Lorsqu’il fallut tirer les conclusions de la campagne contre la Serbie au Sénat américain, les officiels du Pentagone ont dit que l’armée serbe avait été sauvée grâce à la tactique des quatre « M ». Sur ce point il existe un document écrit. Les quatre « M » sont respectivement Masking (camouflage), la Manœuvre, la Mobilité et le Moral. Autrement dit, ils ne sont pas parvenus à anéantir une armée qui manœuvrait efficacement, qui se dissimulait de manière exceptionnelle et dont la mobilité était telle que leur aviation ne disposait jamais d’objectifs clairement désignés. Aussi, je voudrais ajouter, que le 24 mars 2000, pour le premier anniversaire du début des bombardements de la Yougoslavie et de la Serbie, le commandant en chef des forces aériennes de l’OTAN, dont le fils avait été abattu au-dessus du Kosovo et de la Méthohie, m’a confié personnellement au mot à mot : « Nous ne pouvions rien contre l’armée serbe, c’est-à-dire contre le Corps d’armée de Pristina, c’est pourquoi nous avons visé les cibles civiles ».

Politika : Cet aveu d’impuissance de l’OTAN témoigne-t-il de l’échec de leur tactique ?

V.L. : Voilà pourquoi ils ne pouvaient rien contre nous : nous avons disposé sur toute l’étendue de la zone du Corps d’armée 3000 maquettes fabriquées par l’usine « Mile Dragić » à Zrenjanin, l’agresseur en a détruit 2500. De plus, sur les 11.000 kilomètres carrés du territoire que nous défendions, nous avons mis en place de très nombreux échafaudages de toutes sortes afin de simuler des cibles potentielles. L’OTAN, par la suite, se prévalait d’avoir détruit des milliers de pièces d’artillerie et autres engins de combat. Mais, les cibles étaient factices ; ils avaient détruit des assemblages en bois, en nylon, en tôle voire en papier. C’est alors qu’en 2017, le conseiller du président américain Donald Trump, un amiral très connu, a déclaré officiellement, je cite : « l’OTAN en 1999, a réussi à anéantir seulement cinq pourcents du potentiel technique de l’armée serbe ». Son jugement est fondé sur les comptes rendus établis à l’occasion de notre retrait du Kosovo et de la Méthohie quand nous sommes partis avec notre armement, nos moyens de combat et nos unités combattantes pratiquement au complet. Je suis prêt à venir en aide à cette colossale machine de guerre américaine pour qu’elle améliore encore ses estimations car, l’armée héroïque serbe a perdu dans cette guerre injuste moins de deux pourcents de son potentiel combattant, tout le reste a été conservé. Naturellement, pour nous ce qui était essentiel c’était la sauvegarde de la « force vive » - le peuple, la population serbe et les habitants non-albanais et albanais de la région, fidèles à la Yougoslavie. C’est pourquoi ils ne nous aiment pas et c’est pourquoi ils ne vont jamais nous aimer.

Politika : Comment les experts russes rendaient compte des événements ?

V.L. : Je vais mentionner un seul événement, qui a eu lieu en 2000, quand le maréchal russe Sergeîev est venu à Belgrade à l’occasion de la cérémonie de décoration d’un certain nombre d’officiers du Corps d’armée de Priština. Ce jour-là, se tournant vers moi, il m’a demandé : « Savez-vous général que les planificateurs de l’OTAN, lorsqu’ils observaient le retrait de forces serbes du Kosovo et de la Méthohie, perdaient littéralement la raison tant étaient-ils troublés ?

Politika : Une fois que l’agression ait pris fin, vous avez été nommé commandant de la Troisième armée, puis adjoint au chef de l’état-major de l’armée yougoslave pour être, par la suite, accusé par le Tribunal de la Haye, condamné du Tribunal pénal international, emprisonné et, finalement, après avoir purgé les deux tiers de la peine, libéré. Vingt ans après l’agression, comment considérez-vous la situation présente ?

V.L. : Il n’y a pas grand-chose à raconter puisque l’agressions de la Serbie par l’alliance de l’Atlantique nord constitue un crime monstrueux sans précédent dans l’histoire. Et, jusqu’au jour d’aujourd’hui, pour cette guerre contre notre pays, pour ce crime contre l’humanité, contre la paix, pour les nombreux crimes de guerre, personne n’a été puni depuis vingt ans ! Par ailleurs, il est tout aussi clair que la Serbie, puisque comme tout le monde le sait la Yougoslavie a cessé d’exister, en dépit de tous les malheurs provoqués par cette guerre, s’en est tout de même sortie et à présent sort de la crise pour se développer. Assurément, la question de savoir quand allons-nous atteindre le degré de développement souhaitable demeure sans réponse, mais le fait est que nous revenons, que nous tenons solidement debout. Mais, le droit international ne va jamais plus être rétabli puisqu’il s’est suicidé par l’agression contre la Serbie. Aux dépens de l’humanité tout entière, le droit international est décédé en ce printemps guerrier de 1999 par l’attaque contre notre pays souverain, contre notre peuple fière et invincible.

Politika : Pour la fin de cet entretien, dites-nous quand c’était le plus difficile ?

V.L. : Très souvent, on n’oublie aucune perte, aucune mort civile, militaire, aucun pleur d’enfant … Ceci reste tant qu’on vit. Cependant, le plus difficile a été, je dirais même inexplicablement difficile, quand nous avons été obligés de quitter le Kosovo et la Méthohie accompagnés de colonnes de migrants serbes et de non-albanais, mais également d’Albanais loyaux à la Serbie qui ne pouvaient rester au Kosmet sans la protection de leur armée. Cela était, tout simplement, pour la majorité des combattants du Corps d’armée de Priština, pour les officiers et pour moi personnellement, un devoir trop difficile à accomplir, une douleur sans rémission possible. La seule chose qui nous donnait de la force et nous incitait à faire notre devoir était l’idée que nous portions tous en nous : nous avons sauvé la Serbie et la Yougoslavie, nous avons empêché la capitulation, personne n’a occupé notre patrie et soumis notre peuple héroïque.

Politika : Voulez-vous transmettre un message à vos anciens frères de combat, aux citoyens serbes et aux lecteurs de Politika ?

V.L. : On ne terminera jamais avec l’évocation du passé et des événements tragiques. Il nous appartient à tous de se souvenir de ce qui a été et encore plus de faire en sorte que les événements qui ont eu lieu au printemps 1999 soient préservés de l’oubli. Peut-être d’aucuns quelque part vont faire des excuses, mais personne, jamais et nulle part ne doit oublier le plus grand crime perpétré contre notre peuple dans l’histoire récente, les souffrances et les victimes innocentes.

(Interview du général Vladimir Lazarević à Politika du 11 mai 2019)

1) La région méridionale de la Serbie, actuellement connue sous le nom de Kosovo, est en réalité le Kosovo et la Méthohie, à savoir deux territoires. L’un, le Kosovo, appelé d’après Kosovo polje (la plaine des Merles), rassemble la majorité des terres, principalement dans la partie orientale de la région, l’autre, la Méthohie, le domaine de l’église orthodoxe serbe, est constitué terres appartenant aux nombreux monastères, situés plutôt dans la partie occidentale.


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