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Russie :
le numérique contre l’Etat et la société
par Karine Bechet-Golovko

samedi 18 mai 2019, par Comité Valmy


Russie : le numérique contre l’Etat et la société

De l’Etat numérique, en passant par l’Etat virtuel pour terminer par la virtualité de l’Etat, il n’y a qu’un pas, que nos sociétés conditionnées par la mondialisation franchissent la joie au coeur et la tête dans les nuages. Dans une sorte de transe. Très loin des réalités. Niées dans un monde déclaré "post-truth" - pour plus de commodités. Car les dogmes ne se discutent pas, ils s’applaudissent, se vivent en allant toujours plus haut, toujours plus loin. Et lorsque les dogmes se fracassent contre la réalité, lorsque les dangers que l’on ne veut pas voir apparaissent, insistent les saligauds, certains veulent encore fermer les yeux. Par confort, faiblesse, plus que par fanatisme pour la majorité. Car, que faire de ce monde, si les dogmes qui le soutiennent s’écroulent ? Exemple sur le culte du numérique en Russie, qui commence à coûter cher ... très cher : exemple de la fuite massive des données personnelles de politiciens, journalistes, hommes d’affaires ...

L’on ne reviendra pas sur les pertes énormes de la banque Sberbank en raison des dysfonctionnements de ses systèmes numériques, l’on n’insistera pas sur l’invasion numérique à l’école et dans la vie courante qui participe activement du processus de débilisation de la société. Processus fondamental pour qu’une société accepte de payer le prix d’une mondialisation dont elle ne bénéficie pas, qui n’améliore pas les conditions de vie de la majorité, mais d’une minorité. L’on ne soulignera pas le problème de la formation des pilotes qui ne savent plus piloter, mais sont formés à utiliser des ordinateurs de vols, les avions s’écrasant à la moindre défaillance de ceux-ci. Non, on présentera un cas concret.

Un exemple, touchant la sécurité publique, tout autant que la vie privée. Une fuite phénoménale de données personnelles a été découverte sur le site du ministère de la Justice. Plus de 360 000 documents contenant des données personnelles de citoyens anonymes tout comme de politiciens (le gouverneur de la région d’Ivanovo), d’anciens vices Premiers-ministres (Tchubaïs, Dvorkovitch), de journalistes (Soloviev), d’hommes d’affaires se sont retrouvées en accès libre. Ces fuites, contenant entre autres les copies de pièces d’identité, ont été révélées par le président de l’association des participants des marchés de données, Ivan Begtine. Cette association a vérifié 8 sites d’organes publics et a adressé à l’Agence de régulation des télécommunications Roskomnadzor son rapport détaillé. Celle-ci, étrangement, n’a pas vu de fondement pour lancer une vérification spéciale, "mais si les faits se confirment des mesures seront prises". La réaction de Rosnano, l’entreprise d’Etat dirigée par Tchubaïs est tout aussi surprenante : elle dément toute fuite des données de Tchubaïs, "mais si des fuites ont eu lieue", elle exprime alors son mécontentement, n’ayant pas donné son accord au ministère de la Justice de rendre public ces données.

Ou comment faire lorsque devient évident ce que l’on ne veut pas voir ? Surtout que la machine néolibérale est lancée, elle tourne à toute vapeur. Toujours plus vite, toujours plus loin. Le Fonds des pensions de retraite vient d’annoncer, dans la foulée, que même avant que la loi ne soit adoptée puisque le projet de loi n’est qu’en phase de discussion au Gouvernement, ils ont intégralement numérisé les livrets de travail des citoyens russes, ces livrets en papier qui retracent tous les employeurs et le parcours professionnel de chacun. Déjà, les experts ont des doutes et estiment qu’il n’y a pas lieu d’abandonner précipitamment les livrets de travail, surtout que les pertes de données sont un problèmes réel et uniquement les livrets papiers permettent de rétablir entièrement le parcours professionnel de chacun.

Autrement dit, entre fuites de données, dysfonctionnements des systèmes, le tout-numérique n’est pas une panacée. Mais c’est une obligation. Il faut, car il faut. Car il ne faut pas être en retard, donc il faut être en avance. Pour aller où ? On ne sait pas, mais il faut bouger, avancer, ne pas réfléchir rationnellement à la frontière au-delà de laquelle le numérique n’est plus un instrument utile, mais présente un danger : à l’intérieur, par les atteintes à la vie privée qui peuvent en découler, par les problèmes concrets pour l’exercice de ses droits, par la dégradation des formations scolaires et professionnelles qu’il entraîne, etc. ; à l’extérieur, par la concentration d’informations sensibles dont il facilite l’accès, par la facilité de désorganisation de l’Etat et de la société qui en découle.

Sans même parler de ceux qui le comprennent parfaitement (et y travaillent activement), le fanatisme des masses embrigadées est un moteur puissant. Alors toujours plus haut, toujours plus loin !

Karine Bechet-Golovko
vendredi 17 mai 2019

Russie politics


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