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De Tsipras à Mitsotakis, la Grèce est loin,
très loin d’être tirée d’affaire
Par Paul Sugy

mercredi 10 juillet 2019, par Comité Valmy


De Tsipras à Mitsotakis, la Grèce est loin,
très loin d’être tirée d’affaire

FIGAROVOX/ENTRETIEN - L’économiste David Cayla dresse le bilan mitigé d’Alexis Tsipras, qui a déçu selon lui les espoirs de la gauche. Il analyse les défis qui attendent le nouveau Premier ministre, Kyriakos Mitsotakis, pour tenter de redresser un pays noyé dans la crise.


David Cayla est économiste, maître de conférences à l’université d’Angers. Il est l’auteur, avec Coralie Delaume, de La Fin de l’Union européenne (Michalon, 2017), et son dernier ouvrage s’intitule L’économie du réel (De Boeck supérieur, 2018).

FIGAROVOX.- La « chute » d’Alexis Tsipras en Grèce marque-t-elle selon vous l’échec des populismes de gauche ?

David CAYLA.- En janvier 2015, Alexis Tsipras s’était fait élire sur le projet de rompre avec les plans d’austérité qui se succédaient depuis 2009. Au moment de son arrivée au pouvoir, la Grèce était sous une stricte tutelle de ses créanciers, ce qui en faisait un pays supervisé par l’étranger. C’est en dénonçant cette humiliation nationale que Syriza, une coalition de partis d’extrême gauche, est parvenue à s’imposer au pouvoir, face aux deux grands partis traditionnels, les conservateurs de la Nouvelle démocratie et les sociodémocrates du PASOK, ces derniers ayant été balayés du paysage politique.

Au moment de son élection, Tsipras pouvait effectivement incarner un populisme de gauche. Le jeune leader entendait réunir le peuple dans un ambitieux projet de rupture. L’alliance de gouvernement qu’il noua avec un petit parti de droite nationaliste anti-austérité incarnait cette stratégie populiste qui privilégie le rassemblement du peuple au rassemblement de la gauche.

L’échec de Syriza est la conséquence
d’une certaine naïveté européenne.

Néanmoins, le bras de fer engagé avec les autorités européennes fut perdu. En juillet 2015, après avoir convoqué un référendum qui vota très majoritairement contre le plan d’austérité concocté par les autorités européennes, Tsipras finit par capituler en acceptant de le signer, ce qui fut vécu comme une trahison. Une partie du gouvernement, dont son ministre des finances Yanis Varoufakis, fut congédiée. Son parti scissionna, ce qui poussa Tsipras à convoquer de nouvelles élections législatives en septembre 2015, élections qui lui permirent de retrouver une majorité malgré une très forte abstention. Depuis, le gouvernement grec est condamné à avaler des couleuvres et à trouver de mauvais compromis avec ses créanciers dans l’espoir de maintenir son pays hors de l’eau. En fin de compte, la promesse principale de Syriza, celle d’en finir avec l’austérité, n’a pas été tenue.

On peut donc dire que l’expérience Syriza se solde par un échec. Cet échec est-il à mettre sur le compte de la stratégie populiste ? Il est en tout cas la conséquence d’une certaine naïveté européenne. Une naïveté que partagent beaucoup de responsables de gauche, y compris populistes. On retrouve en effet, sur la question européenne, la même ambiguïté chez Mélenchon ou Podemos. L’expérience du gouvernement Tsipras a fait beaucoup de mal à la crédibilité des forces de gauche dans leur ensemble. Jusqu’où sont-elles capables d’aller pour imposer leur programme ? Les responsables des partis de gauche, y compris la plus radicale, sont désormais perçus soit comme pusillanimes, soit comme des traîtres en puissance. Je suis persuadé que tant que la gauche n’aura pas retrouvé une crédibilité dans son positionnement européen, elle ne parviendra plus à convaincre. Aurélien Bernier et le collectif « Chapitre 2 » ont parfaitement analysé cette impasse et ses conséquences.

Le désormais ex-premier ministre et leader du parti Syriza, paie le prix fort de ses promesses non tenues et de sa soumission aux consignes de Bruxelles. Avait-il d’autres choix ?

C’est le propre de l’action politique que de faire des choix difficiles. En juillet 2015, le choix d’Alexis Tsipras était très clair : soit il respectait le vote issu du référendum qu’il avait lui-même convoqué et refusait de signer le plan d’austérité, soit il rompait unilatéralement avec les autorités européennes.

Cette rupture était bien entendu risquée, en particulier parce qu’elle arrivait très tard, après avoir perdu six mois dans de vaines négociations. Les caisses de l’État étaient vides et le système bancaire grec privé du soutien de la BCE. Au moment du référendum, les ménages et les entreprises n’avaient pratiquement plus accès à leur argent ni aux moyens de paiement, en particulier pour des opérations avec l’étranger. Pour le dire clairement : la Grèce était en train d’être brutalement expulsée de la zone euro en étant privée de sa propre monnaie.

Refuser le plan d’austérité c’était en réalité acter cette expulsion et en tirer toutes les conséquences économiques et politiques. Sur le plan économique, la Grèce devait urgemment émettre une nouvelle monnaie. Un plan pour créer une monnaie nationale de substitution était prêt. Il avait été conçu en secret par Yanis Varoufakis et son conseiller économique, l’économiste américain James Galbraith. Mais il fallait aussi faire défaut sur toute une partie de la dette souveraine grecque. Or, un défaut aurait été très mal reçu par les créanciers européens et aurait inéluctablement entraîné une crise diplomatique au plus haut niveau. La Grèce devait donc s’attendre à des représailles. D’autre part, il fallait isoler financièrement l’économie grecque de manière à éviter une fuite massive des capitaux tout en permettant au pays de continuer de contracter avec ses fournisseurs et ses clients étrangers. Enfin, la Grèce devait consolider sa cohésion nationale, convaincre ses élites économiques de continuer d’entreprendre et engager une politique de développement de moyen terme pour relancer la croissance économique.

Dans le contexte où le pays se trouvait en juillet 2015, la rupture avec l’Union européenne représentait un pari extrêmement risqué. Un tel projet aurait dû s’anticiper bien plus tôt. Par ailleurs, une rupture avec l’Union européenne aurait nécessité que la Grèce se trouve un allié étranger puissant pour faciliter son commerce extérieur et éviter un effondrement brutal de son économie.

Le programme économique de Mitsotakis
est attrayant mais absolument pas réaliste.

Le nouveau premier ministre, Kyriakos Mitsotakis, entend baisser drastiquement les impôts qui ont valu à Tsipras de devenir de plus en plus impopulaire. Mais cela sera-t-il suffisant pour confirmer la reprise de l’activité économique en Grèce ?

Mitsotakis entend baisser de nombreux impôts, notamment la TVA et les prélèvements qui pèsent sur les entreprises. Pour financer ces baisses d’impôts il prévoit de limiter le « gaspillage » et la « bureaucratie » de l’administration grecque. On comprend qu’un tel programme puisse paraître attrayant. Malheureusement, il n’est absolument pas réaliste. La dette publique grecque se monte à plus de 180% du PIB et continue d’augmenter.

Les accords financiers européens
ne sont là que pour dissimuler
l’insolvabilité structurelle de la Grèce.

Dans un tel contexte, il paraît difficile de baisser les impôts, et si des baisses ont lieu elles seront au mieux marginales. En réalité, l’austérité est devenue structurelle en Grèce. La situation financière s’est un tout petit peu améliorée depuis l’accord conclu en juin 2018 avec les autorités européennes qui octroie un étalement des remboursements et un moratoire à court terme sur le paiement des intérêts. Grâce à cet accord, les remboursements du capital sont censés prendre fin en… 2069. Pour faire face à ses obligations, la Grèce devra donc dégager d’importants excédents primaires durant les cinquante prochaines années… à condition qu’aucune nouvelle crise ne vienne perturber l’échéancier prévu.

On présente comme une victoire le fait que la Grèce soit parvenue à revenir sur les marchés financiers. Mais ce retour est en réalité très coûteux. Si des pays comme la France ou l’Allemagne empruntent sur les marchés à des taux d’intérêt très faibles (moins de 1%), la Grèce doit s’acquitter de taux d’intérêt bien plus élevés, en général autour de 3-4%. Or, au fur et à mesure qu’elle remboursera ce qu’elle doit à ses créanciers européens, elle sera amenée à troquer des emprunts qui lui coûtent 1,5% d’intérêt pour des emprunts de marché qui lui coûteront deux fois plus cher. La charge de la dette grecque ne va ainsi cesser d’augmenter dans les prochaines décennies. Les accords financiers conclus avec les autorités européennes n’ont en réalité pour objectif que de dissimuler l’insolvabilité structurelle du pays. Au moindre coup de vent financier la charge de la dette risque en effet de rapidement redevenir insoutenable et le problème grec resurgira aussitôt.

En fin de compte, cette élection signifie-t-elle un retour à la normale en Grèce ? Fin de la parenthèse ouverte par la crise ?

Dans son éditorial du 8 juillet, Le Monde écrit que le retour du bipartisme et l’affaiblissement des formations extrémistes tel le parti néonazi Aube Dorée démontre que « la Grèce est redevenue un pays normal » qui « pourrait peut-être montrer la voie de la restructuration du paysage politique ». En réalité cette élection est tout à fait particulière. Le niveau d’abstention extrêmement élevé (plus de 42%) prouve que les Grecs n’ont plus confiance dans leur système politique.

La Grèce ne risque pas de redevenir un
pays « normal » à brève échéance.

Par ailleurs, l’état social de la Grèce est désastreux. Le nombre de personnes pauvres ou menacées de pauvreté est passé de 28,1% en 2008, à plus de 34,8% en 2017. Si le taux de chômage a baissé, il reste supérieur à 18%. Ce sous-emploi structurel a poussé de nombreux Grecs à l’exil. On estime qu’ils sont près de 500 000 à avoir émigré, notamment des jeunes diplômés qui constituent les forces vives du pays.

À l’image de ces jeunes qui fuient le pays, l’outil productif grec est dévasté. Si l’austérité inouïe est parvenue à rééquilibrer les comptes au prix de l’effondrement de la consommation intérieure, elle a du même coup poussé de nombreuses entreprises à la faillite. La production industrielle grecque est aujourd’hui inférieure de 22% par rapport à son niveau de 2007. Pour redresser l’économie et relancer la production intérieure, il faudrait pouvoir investir. Or, les dépenses d’investissement ne représentent aujourd’hui que le tiers de ce qu’elles étaient avant la crise. Écrasés par l’austérité et devant faire face à des taux d’intérêt élevés, les Grecs ne peuvent plus financer la reconstruction de leur industrie. Ils ne peuvent pas non plus compter sur des financements extérieurs puisque les investissements étrangers restent faibles.

Seule lueur d’espoir, la Grèce est parvenue à sauver son commerce extérieur du massacre. Les recettes touristiques sont en hausse et sa production de pétrole augmente. L’industrie pétrolière grecque bénéficie de la hausse des cours mondiaux et d’une industrie de transformation pétrolière efficace qui pèse pour plus d’un tiers dans les exportations de biens.

Si ces mannes pétrolière et touristique sont les bienvenues, elles ne seront malheureusement pas suffisantes pour reconstruire le reste de l’économie. Il faudrait à la Grèce un ambitieux plan de relance industrielle. Or, comme on l’a vu, le pays s’est engagé à consacrer l’essentiel de ses ressources financières à rembourser ses créanciers européens durant les cinquante prochaines années. Avec un tel boulet au pied, la Grèce ne risque pas de redevenir un pays « normal », en tout cas à brève échéance.

Paul Sugy
9 juillet 2019


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