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USA : les médias et experts interprètent de travers le plan syrien où ‘tout le monde gagne’ (Moon of Alabama)

lundi 21 octobre 2019, par Comité Valmy


Les médias américains se trompent sur les discussions de jeudi dernier entre le vice-président américain Mike Pence et le président turc Recep Tayyip Erdogan. Ces pourparlers n’étaient qu’un spectacle destiné à apaiser les critiques envers la décision du président Donald Trump de retirer les troupes américaines du nord-est de la Syrie.

Ces fausses négociations n’ont changé ni le plan gagnant-gagnant-gagnant-gagnant, ni les faits de terrain. L’Armée arabe syrienne remplace les troupes kurdes du PKK/YPG à la frontière avec la Turquie. Les forces armées du PKK/YPG, qui s’étaient trompeusement rebaptisées (vidéo) « Forces démocratiques syriennes » pour obtenir le soutien des États-Unis, seront dissoutes et intégrées dans l’armée syrienne. Ces mesures sont suffisantes pour donner à la Turquie les garanties de sécurité dont elle a besoin. Elles empêcheront toute nouvelle invasion turque.

Le Washington Post rapporte :

La Turquie a accepté jeudi un cessez-le-feu qui suspendra sa marche vers la Syrie et arrêtera temporairement une semaine de combats violents contre les forces kurdes, tout en permettant au gouvernement du président Recep Tayyip Erdogan de délimiter une zone-tampon bien au-delà de ses frontières, ce qu’il convoite depuis longtemps.

L’accord, annoncé par le vice-président Pence après des heures de négociations, semble accéder à la plupart des demandes du dirigeant turc, lorsque ses militaires ont lancé une attaque contre le nord-est de la Syrie il y a un peu plus d’une semaine : l’expulsion des milices kurdes syriennes de la frontière et l’annulation de la menace américaine de sanctions sur l’économie fragile du pays.

Pence a indiqué que la Turquie avait accepté de suspendre son offensive pendant cinq jours, pendant que les États-Unis contribuent à faciliter le retrait des forces dirigées par les Kurdes, appelées Forces démocratiques syriennes (SDF), d’une grande partie du territoire étendu de la frontière turque jusqu’à près de 32 kilomètres à l’intérieur de la Syrie. Après le complet retrait kurde, l’opération militaire de la Turquie, qui a commencé le 9 octobre, sera « entièrement interrompue », a dit Pence.

Le gros titre du New York Times est faux : Dans une ‘capitulation’, le cessez-le-feu de Trump cimente les gains de la Turquie en Syrie

L’accord de cessez-le-feu conclu avec la Turquie par le vice-président Mike Pence représente une victoire quasi totale pour le président turc, Recep Tayyip Erdogan, qui gagne du terrain, ne paie qu’un faible prix et semble s’être joué du président Trump.

Le mieux que l’on puisse dire de l’accord, c’est qu’il pourrait mettre fin aux tueries dans l’enclave kurde du nord de la Syrie. Mais le coût pour les Kurdes, des alliés de longue date dans la lutte contre l’État islamique, est lourd : Même les responsables du Pentagone étaient perplexes quant à l’endroit où des dizaines de milliers de Kurdes déplacés iraient, alors qu’ils quittaient la frontière entre la Turquie et la Syrie, comme l’exige l’accord, s’ils acceptent de partir.

… Les responsables militaires se sont dits stupéfaits que l’accord permette essentiellement à la Turquie d’annexer une partie de la Syrie, de déplacer des dizaines de milliers de résidents kurdes et d’anéantir des années de gains antiterroristes contre l’État islamique.

Les États-Unis ne peuvent pas « permettre à la Turquie d’annexer une partie de la Syrie ». La Syrie n’appartient pas aux États-Unis. Il est complètement absurde de penser qu’ils ont le pouvoir de permettre à la Turquie d’en annexer des parties.

La Turquie ne « gagnera » pas de « territoire ». Il n’y aura pas de « couloir de sécurité » turc. Les civils kurdes des régions de Kobane, Ras al Ain et Qamishli n’iront nulle part. Les Turcs ne toucheront pas ces zones à majorité kurde car elles sont, ou seront bientôt, sous contrôle du gouvernement syrien et de son armée.

Pour la première fois depuis 5 ans, le drapeau syrien a été hissé au poste-frontière syrio-turque de Kobane. On peut voir la Turquie derrière les soldats de l’AAS.

La photo ci-dessus, prise le 17 octobre, il y a trois jours, montre le passage de la frontière syrio-turque au nord de Kobane. L’armée syrienne en a pris le contrôle et hissé le drapeau syrien. Il n’y a plus de forces kurdes qui pourraient menacer la Turquie.

Le ministre turc des Affaires étrangères Cavusoglu a confirmé que la Turquie est en accord avec les mesures prises par le gouvernement syrien :

La Russie « a promis que le PKK ou YPG ne sera pas de l’autre côté de la frontière », a déclaré Cavusoglu dans une interview accordée à la BBC. « Si la Russie, accompagnée de l’armée syrienne, retire des éléments du YPG de la région, nous ne nous y opposerons pas.« 

Même les Syriens opposés au gouvernement comprennent ce stratagème :

Rami Jarrah @RamiJarrah – 12:53 UTC – 17 oct. 2019

Le ministre turc des Affaires étrangères réaffirme une fois de plus que si la Russie et le régime syrien s’emparent des zones frontalières, ils ne s’y opposeront pas, pour autant que le PYD soit expulsé.

Assad n’avait pas eu d’occasion de reprendre des terres à si bon compte depuis le début de la guerre.

Ces actions ont été planifiées depuis le début. L’invasion turque dans le nord-est de la Syrie a été conçue pour donner à Trump une occasion de retirer les troupes américaines. Cela a été conçu pour pousser les forces kurdes à se soumettre enfin au gouvernement syrien. Dans les coulisses, la Russie avait déjà organisé le remplacement des forces kurdes par des troupes gouvernementales syriennes. Elle a coordonné les mouvements de l’armée syrienne avec l’armée américaine. La Turquie a convenu que le contrôle du gouvernement syrien serait suffisant pour apaiser ses craintes concernant une guérilla kurde et un proto-État kurde à sa frontière. Toute nouvelle invasion turque de la Syrie est donc inutile.

Le plan est gagnant pour tout le monde. La Turquie est libérée d’une menace kurde. La Syrie regagne son territoire. Les États-Unis peuvent partir sans problème. La Russie et l’Iran gagnent du terrain. Les Kurdes ne seront plus menacés.

Le « cessez-le-feu » et le retrait des groupes armés kurdes de la frontière, qui aurait été négocié jeudi entre Pence et Erdogan, avaient déjà été décidé avant que les États-Unis n’annoncent leur retrait de Syrie.

Comme l’avait écrit le reporter chevronné Elijah Magnier juste avant que les négociations entre la Turquie et les États-Unis n’aient lieu :

Assad espère que la Russie parviendra à stopper l’avancée turque et à en réduire les conséquences, peut-être en demandant aux Kurdes de se retirer à 30 km des frontières turques pour apaiser les craintes du président Erdogan. Cela pourrait également correspondre à l’accord turco-syrien d’Adana de 1998 (une zone-tampon de 5 km au lieu de 30 km) et apporter la tranquillité à toutes les parties concernées. La Turquie veut s’assurer que la branche syrienne du PKK, le YPG kurde, est désarmée et contenue. Rien de tout cela ne semble difficile à gérer pour la Russie, surtout lorsque l’objectif le plus difficile a déjà été offert sur un plateau d’argent : le retrait des forces américaines.

Ce que Magnier décrivait avant est exactement ce sur quoi Pence et Erdogan se sont mis publiquement d’accord, parce que cela faisait partie – depuis le début – d’un plan plus général.

Donald J. Trump @realDonaldTrump – 20:13 UTC – 17 oct. 2019

C’est un grand jour pour la civilisation. Je suis fier des États-Unis qui m’ont soutenu dans cette voie nécessaire, mais peu conventionnelle. Cela fait des années que les gens essaient de parvenir à ce « deal ». Des millions de vies seront sauvées. Félicitations à TOUS !

La question est maintenant de savoir si les États-Unis s’en tiendront à l’accord ou si la pression sur le président Trump sera si forte qu’il devra se retirer de l’accord commun. Les États-Unis doivent retirer TOUTES leurs troupes du nord-est de la Syrie pour que la manœuvre réussisse. Toute force américaine résiduelle, même minime et inutile, rendra la situation beaucoup plus complexe.

Le fait que les médias et les experts américains aient interprété la situation de travers est symptomatique d’un profond échec. Anatol Lieven décrit ainsi la débâcle de la stratégie américaine au Moyen-Orient :

Cette tendance trouve son origine dans la décadence du système politique américain et de l’establishment politique national, y compris à cause du pouvoir des lobbies et de leur argent sur la politique américaine dans des domaines clés ; le recul des études régionales dans les universités et les thnik tanks, qui conduit à l’ignorance de certains des principaux pays auxquels les États-Unis ont affaire ; le narcissisme obsessionnel, l’autosatisfaction et la mégalomanie idéologique qui, dans chaque débat, conduit une grande partie de l’establishment et des médias américains à considérer les États-Unis comme une force de bien absolu et leurs opposants comme absolument maléfiques, et une incapacité – liée à ces trois syndromes – à identifier les intérêts essentiels et secondaires et à opérer des choix entre eux… Aux États-Unis, seuls quelques rares experts comprennent la réalité. Stephen Walt :

L’essentiel : La solution à la situation en Syrie est de reconnaître la victoire d’Assad et de travailler avec les autres parties intéressées pour stabiliser la situation là-bas. Malheureusement, cette approche sensée, bien que peu satisfaisante, est inenvisageable pour le « Blob »* de la politique étrangère – Démocrates comme Républicains – et ses membres rabâchent des arguments usés jusqu’à la corde pour expliquer que tout est de la faute de Trump, et pourquoi les États-Unis n’auraient jamais dû retirer un seul soldat.

Pour le moment, je pense que le blob sera tenu en laisse par Trump et que le plan GagnantX4 réussira. Erdogan se rendra bientôt en Russie pour discuter des prochaines étapes de la paix en Syrie. Les pourparlers porteront sur un plan commun visant à libérer le gouvernorat djihadiste d’Idlib. Cette étape pourrait nécessiter un sommet entre le président syrien Bachar al-Assad et Erdogan, que la Russie et l’Iran aideront à mettre en place.

Si les États-Unis se retirent du scénario syrien, il sera beaucoup plus facile d’avancer sur la voie de la paix.

Source Moon of Alabama, le 18 octobre 2019

Traduction Entelekheia

*Note de la traduction :

En référence au célèbre film d’horreur de 1958 « Le Blob », dans lequel une substance gélatineuse extra-terrestre s’étend en avalant tout ce qu’elle rencontre, nombre de journalistes et commentateurs américains appellent « Blob » le conglomérat de membres du Congrès des deux partis, de think tanks, de lobbies, d’experts du Pentagone, de médias, d’agences de renseignement, de représentants du complexe militaro-industriel, etc, qui composent l’establishment pro-guerre de Washington D.C.


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