COMITE VALMY

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De l’économie en temps de coronavirus par Descartes

lundi 6 avril 2020, par Comité Valmy


On sait que le coronavirus tue. Et on peut imaginer ce qu’est la tragédie de ces familles endeuillées qui n’ont pas pu accompagner un être cher dans ses derniers instants, ou lui offrir des obsèques dignes de lui. C’est un peu le cas de la famille néolibérale. Il est vrai que le néolibéralisme toussait méchamment depuis la crise de 2008, mais à juger par la température de la bourse et par les récentes privatisations, il avait repris du moins en apparence une santé enviable. Le coronavirus l’a envoyé au tapis, et même ses partisans les plus farouches sont obligés de regarder les obsèques de loin, écrivant de ci de là un petit article pour célébrer les vertus du défunt et exprimer timidement l’espoir de sa résurrection.

Tout à coup, les vaches sacrées qui obstruaient le chemin se sont évaporées par miracle, sans que les bergers préposés à leur garde réagissent. Les déficits ? Ce n’est pas un problème. La dette ? Non plus. Le darwinisme social et la « destruction créative » de Schumpeter, pour qui la faillite des entreprises les moins performantes est tout à fait naturelle et prépare la voie au surgissement d’entreprises plus modernes et efficaces ? Lui aussi est passé à la trappe alors que les gouvernements font des pieds et des mains pour éviter les faillites. Le marché du travail « flexible » où les entreprises licencient ou embauchent sans entraves en fonction de leur carnet de commandes ? Reporté à des jours meilleurs, avec des mesures massives de prise en charge du chômage partiel. En quelques semaines, l’état hobbesien, celui qui régule et protège, est apparu en toute sa majesté, alors que la « régulation par le marché » est mise entre parenthèses.

Parler d’économie en temps d’épidémie semble un peu déplacé. Et pourtant c’est un geste d’espoir. C’est une façon de se dire que l’orage ne durera pas éternellement, que le soleil se lèvera radieux un jour, et qu’il n’est donc pas idiot de commencer à penser à la crème solaire si l’on veut éviter de graves brûlures. Il me semble indispensable dans ces temps troublés de revenir aux bases de l’économie, pour éviter que les débats secondaires n’occultent l’essentiel.

D’abord, il est utile de rappeler que l’économie, c’est d’abord la question de la production et de la distribution de biens et de services, et que l’aspect financier n’est qu’un accessoire. En d’autres termes, l’essentiel c’est la production et la distribution vers les ménages du pain, de la viande, des machines à laver, de voitures, de médicaments, mais aussi des services du coiffeur, du médecin, du plombier, et vers les entreprises des machines, des matières premières et des services industriels. La question de la circulation des bouts de papier – aujourd’hui essentiellement des écritures informatiques – qui permettent d’acheter et de vendre ces biens et ces services est une autre question, qu’il ne faut pas confondre avec la première.

Qu’est-ce que nous observons aujourd’hui sur le front de la production ? Grosso modo, un tiers de notre appareil productif est à l’arrêt. L’INSEE constate en effet une baisse du PIB de quelque 35% depuis le début du confinement. En termes économiques, qu’est-ce que cela veut dire ? Et bien, que pour que le système soit à l’équilibre il faut que nous réduisions globalement notre consommation de 35%. Est-ce une catastrophe ? Pas vraiment. Une partie de cette réduction est naturelle : confinés, nous ne voyageons pas ou très peu, nous achetons peu de voitures, des billets de théâtre, des vêtements. Nous n’allons plus au café ou au restaurant. Une autre partie est forcée, et représentera une baisse réelle du niveau de vie. Mais les services essentiels sont assurés : on trouve de la nourriture dans nos magasins, de l’électricité dans la prise, de l’eau dans le robinet, les pharmacies sont fournies en médicaments, les ordures sont ramassées. En d’autres termes, le système productif peut fournir à chaque citoyen 65% de la valeur qu’il touchait avant la crise, et maintenir en fonctionnement les services essentiels.

On notera au passage combien ce fait remet à sa juste place le discours des décroissants et autres collapsologues qui voient dans la crise actuelle une confirmation de leurs théories. La joie de Yves Cochet et ses amis est donc à nuancer. Loin de montrer la fragilité de nos sociétés, la situation actuelle montre au contraire leur résilience. On constate en effet qu’on peut réduire significativement l’activité sans que pour autant l’approvisionnement de la population en souffre. Ceux qui auront stocké de l’huile et des pâtes pour des années et acheté des armes pour les protéger de leurs voisins, tout comme ceux qui se seront retirés à la campagne faisant confiance à leur potager pour les nourrir dans le monde de l’après-catastrophe vont être très déçus. La productivité humaine est aujourd’hui telle que la société peut satisfaire les besoins essentiels alors qu’elle est amputée du tiers de son activité. Ce qui, au passage, aurait été impossible il y a seulement un siècle. L’effondrement qu’on nous prédit n’est pas pour demain.

Vivre avec 65% de son revenu pour quelqu’un qui touchait le SMIC ou moins, me direz-vous, ce n’est pas évident. Mais 65% est un chiffre global. Il est parfaitement possible de redistribuer les biens : certaines couches sociales peuvent parfaitement vivre en consommant en valeur 50% de ce qu’ils avaient avant… et du coup on peut dégager de quoi donner un coup de pouce à ceux qui ont moins. C’est d’ailleurs ce qu’on a fait chaque fois qu’une catastrophe a réduit de façon importante le revenu global. On observe par exemple ce type de rééquilibrage après 1918, et de façon encore plus radicale après 1945. Il est vrai qu’à l’époque la bourgeoisie était essentiellement nationale et voyait un intérêt à renforcer le pacte social avec les couches populaires dans un contexte où les expériences socialistes à l’Est faisaient peur. Cela pourrait être différent cette fois-ci… même si les premiers signes montrent qu’avec l’état hobbesien la nation s’impose encore une fois comme le cadre privilégié de la solidarité même pour les bourgeois. Les patrons qui craignent la faillite s’adressent à Bercy, pas à Bruxelles.

Dans un système ou la répartition des biens est assurée par le marché, la possibilité des acteurs à accédera aux bien dépend de leur capacité à accéder à la monnaie, au système de paiements. Dans un tel système, le flux de biens et services et celui d’argent sont parallèles. Or, l’arrêt d’une partie du secteur économique implique un arrêt des flux d’argent. Les voyagistes qui ne vendent plus de voyages, les restaurateurs qui ne servent plus de clients, les industriels dont les usines sont paralysées ne facturent plus, et ne peuvent donc plus payer leurs employés et leurs fournisseurs. D’où le risque de faillites en chaîne, de collectifs de travail détruits par le licenciement, de personnes n’ayant plus de ressources pour pouvoir couvrir les dépenses essentielles de la vie.

Le choix du gouvernement – qui n’est pas très différent de celui de l’ensemble du monde développé – d’injecter massivement de l’argent dans l’économie est un choix profondément antilibéral [1].. Au lieu de laisser les mécanismes de marché jouer le jeu normal de la « destruction créatrice », celui du licenciement de la main d’œuvre excédentaire et de faillite des entreprises les plus faibles, on a décidé au contraire de préserver le contrat de travail et les entreprises existantes. En d’autres termes, après des années de libéralisme on découvre que les collectifs de travail ont une valeur qu’il importe de préserver, et qu’on ne peut laisser la « sélection naturelle » décider quelles entreprises disparaissent. C’est, du point de vue idéologique, un énorme bond. Plus encore : avec l’injection massive d’argent vers les entreprises on est en train de faire ce qui aurait semblé incongru il y a seulement un mois : sacrifier le monde de la finance au monde de la production. Parce que ne nous trompons pas : grace à l’Euro, la seule possibilité d’injecter de l’argent dans le système est la dette. Et plus les dettes vont grandir, et plus leur soutenabilité sera douteuse [2]. Et à un moment donné, il n’y aura que deux solutions : l’inflation et l’euthanasie des rentiers, ou le défaut, qui revient à les assassiner. Si les bourses ont perdu 40% de leur valeur depuis le début de la crise, c’est parce que tout le monde sait pour qui sonne le glas.

C’est un peu comme si la crise avait tout à coup levé un voile et révélé au public des mécanismes dont nous ne percevions plus l’importance à force de les avoir naturalisés. Même le très libéral hebdomadaire « The Economist » découvre tout à coup les vertus de l’arrêt maladie « à la française », notant combien la propagation rapide de l’épidémie aux Etats-Unis tient au fait que les travailleurs sont obligés de se rendre à leur travail même malades sous peine de perdre toute rémunération. Ils notent même perfidement que l’argument selon lequel le congé maladie favorise l’absentéisme est inopérant : l’absentéisme français ne dépasse celui des Américains que de 4 jours par an en moyenne… laissons-leur quelques jours, et ils découvriront aussi les vertus de la couverture maladie universelle. Ou peut-être même celles des régimes spéciaux de retraite ou du statut de la fonction publique, très largement représentés chez les personnels qui n’ont ni le loisir ni l’opportunité de s’isoler ou de se confiner, et qui sont au premier rang de ceux qui affrontent l’épidémie.

Oui, le grand gagnant idéologique de cette affaire, c’est l’état-nation hobbesien, dans sa version post-1945. En quelques semaines, les néolibéraux eurolâtres ont été réduits – ou plutôt se sont réfugiés eux-mêmes – dans un silence prudent. Les institutions européennes ont tellement peur d’être remises en question qu’elles ont annoncé avec tambour et trompette la levée de toute une série de restrictions à l’action des états, restrictions qui quelques semaines auparavant étaient pourtant considérées absolument indispensables à la préservation du bon ordre et du mode de vie européen. Aujourd’hui, les états dépensent sans tenir compte des critères de Maastricht, ils régulent leurs marchés en s’asseyant sur les règles de libre circulation et du marché unique, ils prennent le contrôle de leurs frontières comme si Schengen n’existait pas. Et ce n’est pas neutre : pour une génération politique élevée dans la sacralité des traités européens, réaliser qu’on peut parfaitement piétiner les hosties sans que la punition divine se manifeste, c’est une découverte initiatique. Ceux qui ont goûté à l’ivresse de la souveraineté se laisseront-ils demain imposer des politiques au nom des évangiles européens ? La question mérite d’être posée.

Descartes - 5 avril 2020

Notes

[1] Parler de « relance » à ce propos est impropre. En effet, la « relance » keynésienne vise à pallier un défaut de demande. Dans la situation actuelle, le choc touche moins la demande que l’offre. A la sortie de crise, la demande sera là, c’est l’offre qui risque de souffrir. Les injections de liquidités n’ont pas vraiment pour objectif de jouer sur la demande, mais plutôt sur l’offre en préservant les collectifs de travail et les entreprises

[2] Ce qui pose aussi le problème de la mutualisation des dettes dans un système de monnaie unique, qui mériterait un article à lui seul. La crispation sur ce sujet, qui a fait échouer le dernier sommet européen sur la question, qui s’est terminé par un échange de noms d’oiseau fort peu aimable entre les dirigeants européens, montre combien les “nordiques”, Allemagne et Pays-Bas en tête, voient s’approcher à grand pas la question.


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