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Lénine, Trotski et Boukharine,
positionnements théoriques et politiques
par Danielle Bleitrach

jeudi 30 avril 2020, par Comité Valmy


Lénine, Trotski et Boukharine,
positionnements théoriques et politiques

A propos de l’actualité de Lénine, il faut insister sur ce que je résumerai par une remarque simplissime : toutes les révolutions socialistes qui ont réussi et se sont installées dans le temps ont eu une inspiration léniniste. On ne peut certes pas en dire autant de Trotski et de ses disciples, donc il importe, sans procès inutile, de noter ce qui les différencie en commençant par à analyser ce sur quoi ils se sont opposés et en quoi cela demeure-t-il ou non actuel. Demain, je tenterai une analyse sur l’abandon du marxisme et du léninisme par le PCF, l’influence de plus en plus déterminante du trotskisme et de fait le fractionnisme.

Sans procès inutiles parce que j’ai eu l’exemple des Cubains, qui sont à la fois très fermes sur leurs orientations, et très ouverts aux influences diverses, à partir de leur volonté d’unité face à l’adversaire. Pour avoir vécu cette expérience, je rêve d’un moment où l’on pourrait discuter de ces influences et de leurs conséquences aujourd’hui, sur le fond, en échangeant les arguments plutôt que les invectives. En effet, si je suis totalement convaincue que le trotskisme est une impasse et je vais essayer en suivant Lénine de montrer la nature de cette impasse, j’ai toujours pu travailler, dialoguer et souvent agir avec des camarades trotskistes. comme j’ai pu travailler avec d’autres sociaux-démocrates, du parti socialiste ou de la France insoumise, la gauche existe. Autre chose est de leur confier la direction idéologique et politique du parti communiste. Il est temps d’en finir avec la confusion entre la critique de théories, de ce qu’on estime des erreurs politiques, et la diabolisation de celui dont on ne partage pas les orientations, les suspicions inutiles. L’exemple type est Mélenchon, je ne lui en ai jamais voulu de ce qu’il était ou faisait, je savais que c’était un trotskiste-mitterrandien, un homme de talent et quelquefois de conviction, autre chose était d’en faire le leader des communistes. Ce n’est pas lui qui est coupable de ce fait.

Sans procès inutile mais à partir du constat de la situation d’affaiblissement du parti, de l’abandon du marxisme avec son prisme léniniste, l’absence de formation théorique des militants. Le seul marxisme dont il demeure quelques traces aujourd’hui est justement le trotskisme assorti d’un personnalisme idéaliste, sans parler de “boukhariniens” obsédés par leur thèses. Ont été niés tout les acquis léninistes de notre parti, y compris ceux payés par le sang et les larmes de nos militants, les connus et les anonymes. L’aseptisation de l’histoire, sa négation, celle de ses dirigeants fondateurs historiques autant que la référence à tout socialisme réel, marqué du sceau de dictatures hier comme aujourd’hui par la social-démocratie, dont le trotskisme est une variante. On s’apprête à célébrer en pareil équipage les 100 ans du parti et sur le plan international nous sommes totalement isolés des autres partis, la nécessité de l’existence même d’un parti est remise en cause. Donc il me semble utile de revenir sur un débat qui s’est posé au début de l’épopée révolutionnaire communiste et dont certains termes suggèrent des analogies avec aujourd’hui.

L’OPPOSITION THEORIQUE ET POLITIQUE ENTRE LÉNINE ET TROTSKI EST PERMANENTE

Dans la méconnaissance historique du mouvement ouvrier et de son histoire qui est la nôtre on finit par voir deux successeurs possibles à Lénine, Trotski et Staline, ce dernier aurait même usurpé la succession légitime.

En fait l’affrontement entre Lénine et Trotski a été permanent et toujours avec les mêmes accusations de la part de Lénine, de fractionnisme, de liquidation du Parti, d’aventurisme. Il est intéressant de suivre en même temps les positions de Boukharine que Lénine accuse de “nigaudchisme” et qui intervient le plus souvent comme un “tampon” entre les deux. Boukharine se caractérise par une méfiance plus ou moins exprimée à l’égard du pouvoir étatique et des nationalisations qui risquent d’engendrer selon lui la gangrène “monopolistique”, en revanche au moment de la NEP, il adhérera au marché en particulier pour la paysannerie avec régulation socialiste. Le secteur économiste du PCF a toujours été “boukharinien”, Paul Boccara ne l’ignorait pas, mais je ne sais si ceux qui poursuivent sa pensée théorique en sont conscients mais chez eux l’hostilité au léninisme et la rencontre avec la social démocratie trotskiste est structurelle dans ce refus de l’Etat, ce qui fait d’ailleurs qu’ils ne peuvent approuver la politique chinoise qui est une NEP léniniste et comme les trotskistes, ils seront sans cesse tenté par une adhésion à l’Europe contrepoids à un étatisme français.

En fait ce qui les oppose tous les trois et qui rapproche souvent Boukharine de Trotski c’est la définition même de ce que doit être la dictature du prolétariat et le rôle du parti, les conditions de son lien avec la classe ouvrière et les masses. Il est également à noter que ce qui est attaqué de manière permanente est l’existence d’une centralité.

Il y a une différence manifeste dans leur relation au théorique. Trotski et Boukharine conservent ce qui caractérise l’intellectuel dans la société bourgeoise, il s’identifient à leur théorie, elle devient leur “propriété” à tous les sens du terme, ils en font leur bien propre et leur identité. Ils tentent d’y rallier des partisans, des disciples et créent des fractions, tout un appareil pour la défendre, cela entraîne des concurrences, des rivalités, des divisions sans intérêt. Alors que pour Lénine, comme le note très justement l’Histoire du PCUS sous la direction de Ponomarev : “Pour lui le marxisme ne fut jamais un dogme inerte, mais un guide vivant pour l’action révolutionnaire” (1) Quand on lit ses critiques de Trotski ou de Boukharine, on le sent exaspéré, bouillant de vie, tant ce genre de comportements tire tout le monde en arrière alors que les problèmes s’accumulent.(2) Lénine, comme Fidel Castro font partie de ces quelques dirigeants qui se sont “désincarnés”, ils ne sont plus que leur peuple dans ce qu’il a de plus opprimé, de plus anéanti, un potentiel révolutionnaire aussi et ils déploient une force cyclopéenne pour aller avec eux à la Révolution… Ils ne possèdent plus rien d’autre que cette volonté collective…

Mais revenons à cette opposition quasi permanente entre Lénine et Trotski, qui est un menchevique. En 1911, il a très fortement combattu Trotski qu’il accusait alors d’être “un liquidateur” et avec son groupe de prétendre “anéantir les institutions centrales, odieuses à tous les liquidateurs, et en finir en même temps avec le parti en tant qu’organisation. Il ne suffit pas de mettre en lumière ces manœuvres dirigées contre le Parti par Goloss et Trotski, il faut les combattre“(3).

Même au moment où ils paraissent le plus proche en 1918, lors des pourparlers de paix à Brest-Litovsk, un conflit éclate entre eux.

Les “communistes de gauche” dirigés par Boukharine s’élevaient alors avec violence contre la politique de Lénine. Ils préconisaient un mot d’ordre de “guerre révolutionnaire” que la faiblesse militaire du jeune pouvoir des Soviets rendait impossible, une tactique d’aventure qui aurait mené à sa perte le gouvernement ouvrier et paysan.

Trotski, toujours à la recherche d’alliances, adopta alors une attitude conciliatrice, mais elle revenait à s’opposer de fait à la position léniniste et à donner de la force aux communistes de gauche contre lui. “Ni guerre, ni paix” proposa-t-il comme mot d’ordre, c’est-à-dire cesser la guerre mais ne pas signer la paix ! Ce qui ne pouvait que jeter la confusion dans les masses ouvrières et paysannes et ce qui fut immédiatement utilisé par l’impérialisme allemand pour continuer les opérations militaires et conquérir de nouveaux territoires soviétiques. Pendant les pourparler avec le commandement allemand, Trotski ne tint pas compte des instructions de Lénine et du Comité central du parti qui avait adopté la tactique de Lénine. Il ne conclut pas immédiatement la paix et les conditions en furent encore plus dures. Lénine dénonça alors la fausse tactique de Trotski.

“La tactique de Trotski devint fausse quand l’état de guerre fut déclaré fini, sans que jamais la paix fut signée. Je proposais catégoriquement de signer la paix. Nous ne pouvions pas obtenir une paix meilleure que celle de Brest-Litovsk… Quand le camarade Trotski formule de nouvelles revendications”… (4)

Quant au rôle réel de Trotski durant les années de la guerre civile, il fut bien sûr très fortement contesté par Staline ultérieurement, mais je n’ai pas les éléments pour juger de la pertinence de ces accusations, vu que je ne mets ici en évidence que des discours qui permettent de mesurer la nature des critiques relevées chez Lénine, il y en a d’autres en 1915, en 1916, en 1917, mais il est vrai qu’il n’y a pas que Trotski qu’il doit convaincre de l’audace de sa proposition de sauter la démocratie bourgeoise… Et il y a au moment des thèses d’avril une totale solitude, il devra s’enfuir.

Mais ce qui les différencie s’exprime le plus clairement vers la fin de 1920. A la veille de la Nouvelle Politique Economique, une discussion s’éleva dans le parti sur le rôle des syndicats. Trois volumes au moins de l’œuvre de Lénine sont consacrés à cette querelle. Trotski prit la tête d’une opposition à Lénine. Trotski niait le rôle des syndicats que Lénine considérait comme une “école du communisme“. Trotski ce faisant détruisait un des principes de la dictature du prolétariat en prétendant “étatiser” les syndicats. Lénine disait que cela aboutirait à une scission entre le parti communiste et les syndicats et détacherait ces derniers des masses travailleuses. En fait Lénine s’oppose à des positions “de principe”, mais il veut partir de la situation concrète et des tâches qui sont là, du niveau de maturité des masses. C’est dans ce contexte qu’en réponse à Boukharine, il donne une des meilleures définition de la différence entre “logique formelle” et “logique dialectique”, celle dont le mouvement dépend de la lutte des classes dans un état donné.

Voici donc la prise de position de Lénine telle qu’il la décrit :

DES SYNDICATS DU MOMENT PRÉSENT ET DE L’ERREUR DU CAMARADE TROTSKI

Traitant du rôle des syndicats dans la production, Trotski commet une erreur fondamentale : il parle constamment du “principe général”. Dans toutes ses thèses, il envisage la question sous l’angle du “principe général”. C’est là une façon de procéder radicalement erronée. Le IX ème Congrès du Parti déjà parlé plus que suffisamment du rôle des syndicats dans la production.

La faute capitale de Trotski est de tirer le Parti et le pouvoir soviétique en arrière, en posant maintenant la question de “principe”. Grâce à Dieu, nous sommes déjà passés des principes au travail pratique, actif. A Smolny (5), nous avons péroré sur les principes, et cela plus qu’il n’aurait fallu. Maintenant, après trois ans, nous avons sur les éléments constitutifs de la question de production des décrets que, malheureusement, nous signons pour les oublier ensuite nous-mêmes et ne pas les appliquer. Et après, nous nous mettons à inventer des désaccords de principe. Je rapporterai plus loin un décret concernant le rôle des syndicats dans la production, décret que tous ont oublié, et moi aussi, je dois l’avouer.

Les désaccords réels existants, abstraction faire de ceux que j’ai énumérés, ne portent nullement sur les principes généraux. J’ai dû énumérer moi-même mes “désaccords” avec Trotski, car, dans ce vaste sujet : rôle, tâches des syndicats, j’estime que Trotski est tombé dans une série d’erreurs liées à l’essence même de la question de la dictature du prolétariat. Mais abstraction faite de cela, pourquoi n’avons-nous pas cette coordination du travail qui nous est si nécessaire ? Par suite d’un désaccord sur les méthodes à employer pour aborder la masse, la conquérir, nous mettre en liaison avec elle. Et c’est précisément la particularité des syndicats, en tant qu’institution créée sous le capitalisme, nécessaire dans la période de transition du capitalisme au communisme et dont l’existence plus tard, est douteuse. Mais “plus tard”, c’est l’avenir lointain, et ce sont nos petits-fils qui auront à décider de cette question. Maintenant, il s’agit d’aborder la masse, de la conquérir ; de nous lier avec elle, de régler le mécanisme complexe du travail pour la réalisation de la dictature du prolétariat….

Ici, Trotski commet une erreur. De sa théorie, il ressort que la défense des intérêts matériels et spirituels de l’ouvrier n’incombe pas aux syndicats dans l’Etat ouvrier. C’est une erreur. Trotski parle de “l’Etat ouvrier”. Permettez, c’est une abstraction. Quand en 1917, nous parlions de l’Etat ouvrier, c’était compréhensible ; mais maintenant quand on nous dit : “Pourquoi et contre qui défendre la classe ouvrière, puisqu’il n’y a plus de bourgeoisie, puisque l’Etat est ouvrier”, on commet là une erreur manifeste. L’Etat n’est pas tout à fait ouvrier, voilà le hic. C’est là une des erreurs fondamentales de Trotski. Maintenant, nous sommes passés des principes généraux à l’action pratique et aux décrets, et l’on essaye de nous faire revenir en arrière. C’est inadmissible…

Je termine. Tout bien considéré, j’estime que c’est une grande faute que de soumettre toutes ces divergences de vues à une large discussion dans le Parti et de les porter devant le Congrès du PCR. Politiquement c’est une faute. En commission seulement, nous aurions pu nous livrer à un examen pratique et nous aurions progressé, alors que maintenant, nous revenons en arrière et que, durant quelques semaines, nous continuerons à revenir en arrière vers des thèses abstraites au lieu d’aborder pratiquement la question…

Aussi les thèses de Trotski et de Boukharine referment toute une série d’erreurs théoriques fondamentales. Politiquement, cette façon d’envisager la question dénote un manque de doigté extraordinaire. Les “thèses” de Trotski sont nuisibles politiquement. Sa politique est une politique de houspillement bureaucratique des syndicats. Et le congrès de notre Parti, j’en suis certain, condamnera et rejettera cette politique. (6)

II

Trotski déclare que sa brochure “Rôle et tâches des syndicats” est “le fruit d’un travail collectif”, que de “nombreux militants responsables y ont collaboré (particulièrement parmi les membres du Conseil Central du syndicat, du Comité central des métaux, du Comité central des Transports, etc..)”, que c’est là une “brochure plate-forme”. A la fin de la thèse numéro 4, il est dit que le “prochain congrès du parti aura à choisir entre deux tendances dans le mouvement syndical”.

Si ce n’est pas là la création d’une fraction par un membre du CC, que Boukharine ou ses adeptes expliquent donc au Parti le sens du mot russe “fraction” ! Peut-on se figurer un aveuglement plus monstrueux que celui des gens qui veulent jouer le rôle de “groupe-tampon” et ferment obstinément les yeux sur cette tendance au fractionnisme.

La suite est tout à fait passionnante parce qu’elle permet de voir si au moment du congrès le droit de tendance est reconnu, il n’en est pas de même du “fractionnisme“, “la nouvelle maladie du fractionnisme comme le dit Lénine nous en avions oublié l’existence depuis la Révolution d’octobre avec ses “bruits mensongers et ses calomnies“… Mais on ne peut pas se permettre de recopier tous les volumes consacrés à ce Xème Congrès.

LE CONTEXTE QUI REND CRIMINEL L’ORGANISATION DE CE DEBAT FACTIONNEL

J’ai du après réflexion d’un jour et d’une nuit ajouter ces quelques lignes pour préciser le contexte. L’URSS est à la fin de la guerre civile que Staline a résumé de la manière suvante ” Nous avons hérité du vieux temps un pays à technique arriérée, un pays misérable, ruiné. Ruiné par quatre années de guerre impérialiste, ruiné encore par quatre années de guerre civile, un pays avec une population à demi illettrée,,une technique inférieure,avec quelques ilôts d’industrie noyés au milieu d’un océan d’infimes exploitations paysannes- tel était le pays que nous avons hérité du passé (7).

Mais cette description n’est encore pas suffisante pour décrire la situation, les bolcheviques sont vainqueurs mais ils sont “épuisés”, ouvriers et paysans qui ont subi le choc et qui ont consenti d’aller jusqu’au bout de leurs forces sont dans un état voisin de l’incapacité de travail. Les paysans n’arrivent plus à approvisionner les villes, chacun bricole sa survie, cherche des expédients… la base de classe se désagrège… Il va falloir créer une économie qui permette la survie du pouvoir ouvrier et paysan.

Quand on a cette vision de la situation réelle,ce que dit Lénine quand il refuse de se détourner des tâches urgentes pour poser des questions de principe, sa colère devant l’entreprise fractionnelle est plus compréhensible. Et pourtant il choisit d’affronter la question théorique.

Danielle Bleitrach

(1) Histoire du Parti communiste de l’union soviétique sous la direction de Boris Ponomarev. Editions de Moscou (1960) p.34

(2) j’ai longtemps rêvé d’écrire l’histoire d’un personnage qui était le beau père de Boukharine et qui s’appelait Larine… Lénine dit de lui qu’il est précieux parce qu’il dit ce que les autres veulent cacher, c’est une catastrophe en matière d’organisation, il est une perte de temps en tout… Je me suis amusée à le suivre à travers les 56 volumes de l’œuvre de Lénine ce qui m’a rendu plus proche la personnalité de Lénine y compris face à Boukharine qui partage bien des traits de Larine.

(3) sur la situation dans le parti, janvier 1911, œuvres complètes, tome XV, p.60-70 édition russe.

(4) V.I Lénine : “discours de conclusion sur la guerre et la paix”, VIIème congrès du Parti Communiste russe, Œuvres complètes, tome XXII, p.333-334. éd. russe

(5) pendant les journées d’octobre c’était le quartier général des bolchéviks à Pétrograd.

(6) 30 décembre 1920 V.I. Lénine : “sur les syndicats, le moment présent et les fautes du camarade Trotski” œuvres complètes, tome XXVI p.65-81 ed. russe.


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