COMITE VALMY

Accueil du site > - ANTI-IMPERIALISME - Solidarité entre les peuples et nations (...) > Le paradigme Watan, Comment l’externalisation de la logistique américaine en (...)

Source : Magazine DSI

Le paradigme Watan, Comment l’externalisation de la logistique américaine en Afghanistan finance l’insurrection
Par Georges-Henri Bricet des Vallons

mercredi 16 février 2011, par Comité Valmy

Le Comité Valmy est solidaire de la lutte du peuple afghan pour la reconquête de son indépendance et de sa souveraineté. Nous dénonçons la guerre d’agression coloniale et occidentaliste, menée par les dirigeants étasuniens contre l’Afghanistan, avec la complicité de la France officielle vassalisée. Nous souhaitons plus que jamais le retraits des militaires français de cette guerre. Cette guerre qui ne saurait être celle de la France républicaine sépare l’armée de la nation, du peuple nation, et les militaires bien que sous uniformes français, y apparaissent objectivement comme des supplétifs au service d’intérets impérialistes étrangers et favorisant la logique du choc des civilisations.

L’article que nous publions ici, confirme s’il en était besoin, la nécessité urgente de soustraire les soldats français de cette guerre américaine et pour notre pays de quitter l’OTAN et de s’opposer à sa volonté de guerres tous azimuts.

Fleurus


Le commandement américain a mis en place en Afghanistan un modèle d’approvisionnement logistique jusqu’alors inédit dans l’histoire des opérations extérieures : le ravitaillement et l’acheminement du matériel vers les bases avancées (FOB) ont été confiés dans leur quasi-totalité à des entreprises privées réunies sous l’égide d’un contrat baptisé Host Nation Trucking (HNT) d’une valeur de 2,16 milliards de dollars. Le 22 juin 2010, un rapport du Subcommittee on National Security de la Chambre des représentants révélait le fonctionnement aberrant du HNT et l’existence d’un système de sous-traitance aveugle qui tout en soutenant la corruption de l’appareil d’Etat et l’emprise des seigneurs de guerre sur le tissu socio-économique du pays, a pour corrélat de concourir à financer directement l’insurrection talibane (1). L’ampleur de cette décharge sur le secteur privé local taille ainsi un angle mort dans l’appareil logistique en totale contradiction avec les attendus théoriques de la stratégie de contre-insurrection, un talon d’Achille que l’ennemi a toute liberté d’exploiter.

Le contrat HNT : la logistique, angle mort critique de la stratégie américaine

Le 15 mars 2009, le DoD annonce la signature d’un contrat IDIQ(2) de plusieurs centaines de millions de dollars avec six firmes principales auxquelles revient la tâche de ravitailler le théâtre afghan. Baptisé HNT, ce contrat ne faisait en réalité qu’acter et formaliser le modèle logistique mis en place depuis 2001 et la sous-traitance à des acteurs privés des fonctions tractionnaires. Il venait surtout centraliser une architecture contractuelle jusqu’alors trop éclatée.

Le HNT présente un cas extrême de contrat-matriochka(3), certes déjà expérimenté en Irak, mais pas dans ces proportions. Les huit sociétés principales qui l’administrent ne disposent pas, à l’exception de trois d’entre elles, d’une véritable expertise dans le domaine du transport. Ces prime contractors jouent davantage un rôle de hub commercial. Le transport physique du matériel est en réalité sous-traité à une multitude de PME afghanes, la plupart du temps détenues par des chefs de tribu, qui occupent parfois aussi des fonctions de commandement dans l’ANP. Une clause, essentielle, du contrat stipulant que les prime contractors doivent assurer par eux-mêmes la sécurité des convois, un autre type d’acteurs entre dans la boucle : les prestataires de sécurité. Il nous faut ici nous arrêter sur la sociologie spécifique du marché afghan de la sécurité privée, qui présente des disparités fortes avec celle du marché irakien. À l’inverse de l’Irak, où les ressortissants du tiers monde sont majoritaires (60 % du contingent de sécurité privée), l’effectif de sécurité privée en Afghanistan est constitué à 90 % de nationaux. Le marché s’y partage à 50 % entre sociétés anglo-saxonnes et sociétés de sécurité locales.

Contrairement aux idées reçues, les firmes anglo-saxonnes comme Blackwater/Xe, Dyncorp, Armor Group, Aegis, ne dominent pas outrageusement le secteur. Les plus importantes sont toutes en cheville avec le pouvoir en place : Asia Security Group (contrôlé par Hashmat Karzaï, cousin du président), NCI Holdings (fondé par Ahmed Wardak, le fils de Rahim Wardak, ministre de la Défense), l’entreprise de construction de Gul Agha Sherzaï (l’un des plus anciens soutiens de Karzaï), Watan Risk Management (propriété des frères Popal, autres cousins de Karzaï, et dont le frère aîné du président, Qayum Karzaï, est un des principaux actionnaires) que nous évoquerons plus en détail. Les SMP anglo-saxonnes agissent sur des créneaux réservés et dans des zones relativement sûres (protection des ambassades, formation de l’ANA et de l’ANP, renseignement opérationnel, etc.). Alors que leurs activités comme leur dotation en armement sont drastiquement encadrées, les sociétés de sécurité afghanes jouissent, elles, d’une liberté d’action plus étendue et disposent d’un arsenal lourd, de la mitrailleuse 12,7 mm au RPG. Ces dernières trustent la protection des convois, la sécurité des chantiers et des aéroports, souvent dans le cadre de contrats de sous-traitance attribués par des SMP anglo-saxonnes. I1 faut dire que la configuration socio-historique du pays, profondément marquée par un modèle de « milicianisation » des territoires et par la prévalence des liens tribaux et claniques, se prête plus que l’Irak encore au développement de sociétés de sécurité locales.

Mais revenons sur l’histoire du contrat. Lors de sa signature, le HNT est initialement limité à un montant total de 360 millions de dollars. Or deux mois après son activation, ce plafond est révisé sur ordre spécial du département de la Défense en raison d’une « montée en flèche non anticipée des besoins », notamment sous l’effet du nouveau Surge : c’est désormais le contrat de chacun des six prime contractors qui est plafonné à une valeur maximale de 360 millions de dollars, soit un montant cumulé de 2,16 milliards de dollars, ce qui représente près de 16 % du PIB de l’Afghanistan. Parmi les bénéficiaires du HNT, on retrouve deux multinationales - l’une sise aux Etats-Unis, The Sandi Group (spécialisé dans le BTP irakien), l’autre à Dubaï, HEB International logistics (présente aussi au Pakistan et en Irak) ; quatre joint-ventures anglo-afghanes - NCL Holdings, Mesopotomia Group & EMA, Anham LLC, (américano-jordano-saoudienne), Four Horsemen Industries & Three Bullets Inc. - ; et, enfin, deux sociétés locales contrôlées à 100 % par des capitaux afghans : Afghan-American Army Services Corporation et Guzar Mir Bacha Kot Transportation qui ont rejoint le HNT en novembre 2009, là encore pour combler des « besoins non anticipés ». Hormis ces deux dernières et HEB, aucune des firmes détentrices du HNT n’a de véritable expérience entrepreneuriale dans le domaine logistique. Une firme comme Four Horsemen exerce par exemple sur tout le spectre de la reconstruction : de la remise à niveau du système d’assainissement des eaux à la sécurité des chantiers. La gestion du contrat dépend au niveau administratif du sous-secrétaire à l’Army et du CENTCOM au niveau opérationnel.

Concrètement, sa supervision à l’échelon tactique, en bas de l’organigramme, est assurée par le commandement régional de Bagram (regional contracting center - RCC-Bagram) pour les aspects contractuels et par les 484e, 485e et 419e bataillons du train du génie américain pour le contrôle opérationnel. Le principal avantage de ce modèle est évident : il permet de décharger l’armée régulière de missions non prioritaires et de se consacrer pleinement aux missions de combat et d’assistance civilo-militaires. Ce sont près de 70 % des besoins du théâtre qui sont ainsi pris en charge par le HNT. En apparence, le système fonctionne, puisque les cargaisons arrivent à bon port dans leur majorité, même si une partie du matériel disparaît parfois. On sait par exemple que 30 % des armes légères destinées à l’Armée Nationale Afghane (ANA) ont été détournés au profit de trafiquants et de membres de l’insurrection entre 2004 et 2008. Le principal inconvénient - et c’est un euphémisme - de ce système est évident : la chaîne logistique constitue un angle mort puisque les organes de l’armée n’ont aucune idée de son fonctionnement réel et pratique. Les responsables du 484th Batallion ont eux-mêmes avoué qu’ils n’avaient jamais accompagné un de ces convois. Tant que le matériel arrive bien à destination, les logisticiens ne se posent pas de question. Le problème, c’est de savoir dans quelles conditions et selon quelles modalités le matériel est livré. Or l’organisation même de ce système a des conséquences d’ordre stratégique absolument cruciales. Nous l’avons dit, une clause du HNT mentionne que ses prestataires sont directement responsables de la sécurité des convois et du matériel. Les Sandi Group, NCL et alii, sous-traitent donc aux sociétés de sécurité privée susnommées comme Sherzaï ou Watan Risk. La centrifugeuse du HNT ne s’arrête pas là puisque ces mêmes sociétés délèguent à leur tour à des sous-sociétés dirigées par des seigneurs de guerre la protection effective des convois. Il faut comprendre en effet que chaque portion de route en Afghanistan se trouve placée sous le contrôle de milices, dont les liens avec les mouvements insurrectionnels divergent ou convergent au gré des intéressements divers et des calculs personnels, liens souvent davantage motivés par des raisons financières qu’idéologiques. Le schéma ci-dessous donne un aperçu des différents cercles impliqués, du centre à la périphérie.

Dans la réalité, la séparation entre acteurs et secteurs est loin d’être aussi limpide et schématique, sociétés de transport et sociétés de sécurité, chefs d’entreprise et commandants de police ne faisant parfois qu’un.

L’autoroute Kaboul-Kandahar : Watan Risk et Commando Security

Prenons l’exemple de l’autoroute 1, qui est sous la coupe de la firme Watan Risk, pour tenter de démêler les dessous du système. Watan Risk est la propriété de deux frères, Ahmed et Rachid Popal. Cette société militaire privée est une des plus florissantes d’Afghanistan. On ne peut affirmer catégoriquement que le fait que les frères Popal soient des cousins du président Karzaï ait joué un rôle majeur dans cette ascension, mais i1 serait fort mal avisé de le nier étant donné le poids des attaches tribales et familiales sur l’organisation sociale du pays. Sur l’ensemble des firmes détentrices du HNT toutes ont recours directement ou indirectement aux services de Watan qui agit à travers tout le pays. NCL paie par exemple ses services 500 000 dollars par mois. En ce qui concerne l’axe de l’autoroute 1 qui relie Kandahar à la province du Helmand, Watan sous-traite la protection opérationnelle des convois américains à Commando Security, dirigée par un certain commandant Ruhullah, seigneur de guerre étroitement connecté au gouvernement de la province. Ruhullah incarne cette nouvelle génération de seigneurs de guerre qui ont fait fortune grâce à l’occupation et à la manne américaine. Le personnage est mystérieux et difficile à approcher. De fait, aucun officier américain ne l’a jamais rencontré. Ruhullah est actuellement le plus important prestataire de sécurité pour la protection des convois dans le sud du pays et peut compter en propre sur une garde privée de 600 hommes. Il dispose de véhicules SUV équipés d’armements lourds allant du BPG à la mitrailleuse DSHK, un armement interdit aux SMP anglo-saxonnes. Entrons dans la nomenclature des taxes et droits de passage divers et variés. Ruhullah prélève environ 1500 dollars par camion pour un trajet d’à peine 300 kilomètres. Le prix est bien sûr variable et, selon la valeur de la cargaison - dans le cas de MRAP ou de Humvee -, peut monter jusqu’à 10 000 dollars. Cette sous-traitance rapporterait environ 20 millions de dollars à Ruhullah par an. Les firmes qui refusent de recourir aux services de Watan et de Ruhullah s’exposent évidemment à une recrudescence des attaques et il est courant que Ruhullah embauche des talibans pour attaquer les convois et faire comprendre aux firmes de transport où est leur intérêt.

Organiser des guets-apens permet aussi de se poser comme incontournable auprès du commandement américain. Dans certains cas, ce sont les talibans eux-mêmes qui assurent l’escorte ! Par ailleurs, Watan négocie des droits de passage avec, d’une part, les gouverneurs de province (taxe annuelle de 300 000 dollars) et, d’autre part, avec les talibans susceptibles de poser problème. Ces tonlieux(4) avoisinent en moyenne 500 dollars par camion pour le trajet Kandahar-Herat ; 100 dollars pour Kaboul-Ghazni ; 300 dollars pour Organi-Waza Kwah, etc. ; l’accès sans encombre aux bases américaines pouvant se négocier dans certains cas autour de 150 000 dollars par mois. Ruhullah n’est évidemment qu’un exemple parmi une myriade d’autres de chefs de milice affectés à la protection de la chaîne logistique de l’occupant comme Matiullah Khan (milice de 2 000 hommes dans la province d’Uruzgan), Abdul Razziq (chef de la tribu des Achakzaï et accessoirement responsable de la police des frontières de Spin Boldak), Pacha Khan Zadran, etc.

Ce sont ainsi 60 % du chiffre d’affaires des prestataires du HNT qui sont siphonnés par cette mécanique de corruption qui permet d’acheminer cahin-caha le matériel et la nourriture aux FOB. Sans tomber dans une vision totalement paranoïaque, si tous les transporteurs n’entretiennent pas des liens de complicité directe avec les acteurs de l’insurrection, tous participent de cette corruption endémique, pour des raisons très pragmatiques comme l’explique un manager : Si vous me dites de cesser de payer les insurgés, les chances que mes camions soient attaqués vont augmenter de façon exponentielle (5). Ce sont ainsi 8 millions de dollars par mois qui tomberaient par ce biais dans les poches des talibans.

Mis au jour récemment par une série de rapports qui ont mis en ébullition la presse américaine, le système ne satisfait pas non plus le cercle Karzaï, qui voit d’un mauvais oeil que certains de ses concurrents, comme Hekmatyar ou Haqqani, puissent en bénéficier. Un projet est actuellement en gestation, visant à regrouper toutes ces firmes de sécurité sous l’égide d’une seule structure opérationnelle contrôlée par le ministère de ]’Intérieur afghan, la « Kandahar Security Force ». La création d’une telle entité, si elle présenterait en surface l’avantage d’assurer une transparence minimale sur les ramifications du système, ne pourrait évidemment conduire qu’au renforcement des féodalités et des emprises territoriales et économiques des seigneurs de guerre puisque l’homme pressenti pour en prendre la direction opérationnelle n’est autre que Ruhullah lui-même, ce qui parachèverait son monopole intégral sur la protection des convois dans la province du Helmand, sous l’égide non désintéressée d’Ahmed Karzaï, frère du président et gouverneur de Kandahar, dont l’ombre torve plane sur toutes les tractations concernant les affaires de la province. Transférer de la sorte la responsabilité de la supervision de la protection des convois à l’armée afghane peut paraître cohérent en apparence, mais une telle centralisation ne ferait que déplacer le problème et favoriser un potentat majeur, celui du gouvernement, au détriment d’autres de moindre taille. C’est justement de cette manoeuvre de réappropriation et de guerre économique ouverte que procède le décret présidentiel 62 qui a provoqué un véritable électrochoc en août 2010 dans le milieu des sociétés militaires privées (SMP).

Le décret présidentiel 62 de dissolution des SMP : un rideau de fumée sur fond de lutte de clientèles

Le 7 août 2010, lors d’une conférence au sein de l’Institut du service civil, le président Karzaï annonce avec fracas qu’il a pris la décision d’excommunier de façon unilatérale l’ensemble des 52 sociétés militaires privées (6) opérant sous licence du ministère de l’Intérieur d’ici à la fin 2011. Si les Américains appuient en surface la position du président afghan dans les médias, la panique est en réalité totale. Relayée par des médias occidentaux totalement ignorants des dessous du fonctionnement réel du théâtre, cette décision voit Karzaï consacré champion de la 1utte contre l’anarchie mercenaire et la corruption. La réalité est tout autre. Elle traduit surtout une manoeuvre politicienne extrêmement habile : le président afghan sait que les Américains n’accepteront jamais un retrait des security contractors. Un tel désengagement du contingent privé les contraindrait à refondre la totalité de l’architecture de l’occupation militaire, chose irréalisable dans un délai aussi court. De fait, une interdiction unilatérale représenterait un véritable tremblement de terre. C’est toute la chaîne d’approvisionnement logistique américaine - de la nourriture aux munitions, en passant par l’acheminement des véhicules blindés - qui s’en trouverait définitivement paralysée. Nul doute que la moitié, voire les trois quarts des gardes privés afghans sur le contingent de 26 000 à 40 000 hommes employés par les SMP - payés le double des policiers et des militaires, ces derniers sous-louant souvent leurs services à ces sociétés - partiraient garnir les rangs de l’insurrection. Le départ des SMP signifierait la fin de la guerre et, partant, celle du gouvernement Karzaï, dont la protection rapprochée est elle-même assurée par des gardes du corps de Dyncorp. Le plan de démantèlement ressemble surtout à une tentative du président de renverser le rapport de force avec les Américains qui ont perdu espoir dans leur homme lige, lassés par la corruption systémique de l’appareil d’État, et de prendre le contrôle du très juteux marché de la sécurité à la barbe de ses concurrents. L’effet recherché par Karzaï est obtenu. Les Américains, qui ne cessent de vanter leurs efforts pour asseoir la souveraineté de l’État afghan, ne peuvent pas avouer ouvertement que le gouvernement Karzaï n’a pas droit au chapitre sur des questions d’une telle importance stratégique.

La réaction gênée du porte-parole du Pentagone, David Lapan , témoigne de la prise au piège des Etats-Unis avec un système qu’ils ont eux-mêmes avalisé, à la fois pour canaliser les milices et par nécessité opérationnelle et économique, faute d’un nombre suffisant de troupes sur place.

Ce n’est pas la première fois que Karzaï se montre particulièrement virulent à l’égard des SMP. Un coup de filet retentissant avait eu lieu en 2007 dans le milieu, entraînant la fermeture temporaire de plusieurs d’entre elles, avant que celles-ci reprennent leurs activités après une intervention de l’ambassadeur Wood. Autre élément : il s’agit théoriquement d’interdire les 52 sociétés enregistrées auprès du ministère de 1’Intérieur. Or des dizaines de sociétés afghanes opèrent actuellement sans aucune licence. Dans la ville de Kandahar, c’est le cas de 23 groupes armés censés agir sous le contrôle, plus que virtuel, du gouvernement. Certes, ce dernier argue que l’interdiction concernerait aussi bien les sociétés occidentales qu’afghanes. En vérité, la manoeuvre vise, d’une part, à évincer les sociétés locales qui contredisent les intérêts du gouvernement et les entreprises qui lui sont affiliées et, surtout, d’autre part, à écarter les sociétés anglo-saxonnes du marché de la sécurité intérieure.

Bien que niée, l’existence d’une justice à deux vitesses entre firmes afghanes et étrangères est en réalité incontournable. Depuis 2007, les SMP afghanes n’ont cessé de prendre des parts de marché à leurs homologues anglo-saxonnes. Signe de ces tensions entre contractors occidentaux et afghans, la concurrence électrique qui s’est instaurée sur le chantier du Dahla Dam, un immense projet d’irrigation dans la vallée de Kandahar entre les mercenaires afghans de Watan Risk engagés pour protéger le chantier, et les experts de la firme Global Risk, recrutés par le consortium canadien SNC-Lavalin pour superviser ces mêmes mercenaires. La coopération houleuse avec les privés afghans, qui bénéficiaient de l’appui du pouvoir local, s’est muée en rivalité ouverte et s’est conclue par l’exil forcé des experts canadiens.

Le décret 62 a produit ses premiers effets début octobre. Huit sociétés ont été formellement bannies par le ministère de l’intérieur, à savoir : Blackwater/Xe, NCL, Four Horsemen (prestataire du HNT en partenariat avec Three Bullets), White Eagle, Campis et deux autres sociétés mineures. Pour ce qui concerne Blackwater/Xe, la firme étant présente en Afghanistan par le biais d’un jeu de filiales comme Paravant ou U.S. Training Center, elle pourra donc, dans les faits, s’y maintenir, d’autant qu’une dérogation a été incluse dans le décret permettant aux SMP travaillant directement à la protection des bases, des ambassades et des ONG et dans la formation de l’armée et de la police d’échapper à l’interdiction, ce qui concerne de fait les principales SMP américaines et anglaises comme Aelis, Dyncorp, MPRI, Triple Canopy, EOD Tech, Armor Group, etc. D’autre part, une affaire récente permet de relativiser l’impact d’une telle annonce : début mai 2010, à la suite du meurtre d’un civil dans un accrochage sanglant, Watan Risk, toujours, s’était vu retirer sa licence. Mais le bannissement aura été de courte durée. Deux semaines plus tard, un camion de l’OTAN était attaqué et brûlé, entraînant la congestion de l’autoroute 1 où se sont rapidement entassés plus de 1 000 véhicules, menaçant l’intégrité de la chaîne de ravitaillement des FOB. Résultat : la licence de la SMP a été aussitôt restaurée par le ministère. Seule « surprise » dans la liste des huit premières sociétés « bannies » : la présence de NCL Holdings, dirigée par le fils du ministre de la Défense afghan, ce qui souligne les luttes d’influence qui se jouent actuellement au sein même du gouvernement afghan.

Le rôle de la doctrine MAAWS

Comment expliquer la mise en place d’un système aussi ubuesque en apparence ? Il n’est très simplement que la résultante de la stratégie américaine d’inféodation des milices poursuivie depuis l’invasion en 2001. Ce laisser-faire complice a permis d’occuper les légions des seigneurs de guerre et de les retirer de la rue - leur interdire « ce genre d’affaires » les aurait fait basculer directement dans le camp insurgé. Un instrument de contrôle social, on peut s’en douter, à l’efficacité très limitée, et une option qui témoigne d’un court-termisme ravageur. L’occupation américaine a ainsi permis l’hybridation de modes de coercition et de domination féodaux ancestraux et d’un modèle économique occidental de privatisation de la sécurité, participant à la transsubstantiation des milices claniques en armées privées. Il faut également prendre en compte les effets sur le terrain du « Surge » décidé par Obama. Trente-mille hommes de plus, c’est autant de matériel supplémentaire à acheminer, c’est-à-dire autant de pots-de-vin à verser pour remplir le ventre des soldats. Rappelons que la signature du HNT a coïncidé avec la promulgation de la doctrine MAAWS ou « Money As A Weapon System »(7) (par money, entendez bribery, « corruption ») qui recommandait très clairement de réorienter et de rationaliser la politique de dépravation des élites et des potentats locaux afin d’améliorer le fonctionnement de la reconstruction dans la droite ligne de la réforme qui a abouti à la création des CERP (8). La centralisation de l’ensemble des sous-traitants principaux de la logistique sous le couvert du HNT en est le produit.

On ne peut éluder non plus le rôle joué par la doctrine de contre-insurrection dans l’édification d’un tel modèle. En effet, l’idée, élaborée notamment par Robert Thompson dans le cadre des conflits malaisien et vietnamien, selon laquelle la force occupante doit organiser la société occupée sur une « base commerciale » afin de « tenir » les populations locales et de les intégrer à la stratégie d’occupation, a certainement contribué à conforter le commandement dans l’idée qu’externaliser massivement les fonctions tractionnaires permettait non seulement à l’armée américaine de se concentrer sur ses missions essentielles mais aussi d’assujettir pécuniairement la population et de détourner la cohorte des chômeurs de l’« offre » insurgée : le transport et la sécurité comptant parmi les très rares secteurs d’emploi pérennes du pays. Une vue motivée par l’analyse du retour d’expérience de l’occupation soviétique. Les Russes avaient en effet consacré une part substantielle de leur contingent à ces « basses » tâches d’intendance. Pas si « vulgaires » on l’a vu, étant donné leurs répercussions sur le théâtre. C’est aujourd’hui entre 10 et 20 % de l’argent versé aux prestataires du HNT qui iraient à l’ennemi, et, en tout, 10 % de la manne globale de la reconstruction. Fatale ironie, ce financement indirect représente un montant très largement supérieur à ce qu’avaient versé les États-Unis aux moudjahidines lors de l’opération « Cyclone » pour contrecarrer l’invasion soviétique (budget annuel de 20 à 30 millions de dollars en 1980 pour finir à 630 millions de dollars en 1987).

Forces proxy : le prix du court-termisme américain

La conclusion s’impose logiquement : alors que la politique de contre-insurrection postule dans son essence la nécessité de réduire l’emprise des intérêts féodaux et claniques sur l’organisation socio-économique du pays, féodalités qui s’opposent à l’établissement d’un État de droit, le modèle d’externalisation de la logistique américaine concourt à financer directement ces féodalités et l’insurrection talibane, tout en nourrissant la corruption systémique de l’appareil dÉtat afghan. Les autorités parlementaires américaines semblent aujourd’hui découvrir, interdites et en colère (shocking !) ce qui constitue pourtant un des piliers de leur géopolitique dans la région. Une donne connue de tous les commandants de brigade. « It is what it is », résumait avec fatalisme l’un d’entre eux (9). On ne peut guère que rire jaune aux « révélations » de l’enquête du Congrès d’octobre dernier (10). L’absurde dénoncé n’est là qu’apparent. Avancer que les Etats-Unis auraient contribué à mettre en place de façon aveugle un système qui leur aurait involontairement échappé - de marionnettiste devenu pantin - aboutissant in fine à financer leur ennemi, serait une manière trop commode de les dédouaner et de blanchir l’ardoise de trois décennies où l’imperium a joué en toute conscience à l’apprenti sorcier. Ce serait passer à la trappe la continuité de la politique d’instrumentalisation des milices qui guide depuis trente ans la stratégie américaine dans le pays. Est-il besoin de rappeler qu’Al Qaïda - dont l’organisation a été en grande partie vitrifiée dans les grottes de Tora Bora en 2002 - est l’héritière du Makhtabal-Klidamet d’Abdallah Azzam et de la Bayt al-Ansar d’Oussama ben Laden qui furent financés et armés par la CIA par l’intermédiaire de l’Inter-Services lntelligence(ISI),tout comme le Hezb-e Islami d’Hekmatyar, un des mouvements insurrectionnels les plus puissants d’Afghanistan ? Ce système n’a donc rien d’extravagant au regard de la constance de la stratégie américaine de « décharge » globale, que ce soit sur les moudjahidines ou les pontes du narcotrafic. L’injection permanente d’argent et de moyens a permis jusqu’alors de « tenir » le pays.

C’est bien le plâtrage à grand renfort de dollars des lignes de faille socio-économiques et guerrières de l’Afghanistan qui explique la faiblesse des pertes actuelles des coalisés au regard de la période soviétique (2 200 tués du côté de la coalition contre 15 000 côté soviétique pour une durée d’occupation équivalente de neuf années). Mettre fin à la corruption généralisée ferait basculer ce qui n’est qu’un conflit mineur - pas même une guerre si l’on s’en tient au propos de notre ex-ministre de la Défense - en guerre de moyenne intensité, avec, pour corrélat, une multiplication du taux de pertes par 6 à 7.

Ce paradoxe dit surtout les limites intrinsèques d’un pouvoir occupant incapable d’assumer les charges et les responsabilités de son projet colonial, et sa propension fatale à se complaire dans des stratégies indirectes ou des guerres par procuration, au moyen de milices interposées, comme aujourd’hui la force paramilitaire afghane mise sur pied par Blackwater pour faire la chasse aux talibans sur la ligne Durand et au-delà. Le cycle infernal ouvert par l’opération « Cyclone » et l’intrigant Charles Wilson n’a donc jamais pris fin. La puissance américaine semble condamnée à ronger pour longtemps encore le prurit des armées proxy qu’elle a, souvent aveuglément et sur la base de calculs de court terme, formées et financées ; improbables alliés d’aujourd’hui, ennemis à coup sûr de demain. Non seulement le pare-feu n’est pas étanche, mais il offre surtout une extraordinaire perméabilité et porte d’entrée à l’ennemi. Logique retour de flamme d’une opération alchimique hasardeuse. « L’occupant est de fait vaincu parce que le statu quo est déjà là. La résistance a gagné en Afghanistan », assénait récemment le général Hamid Gul, ancien patron de l’ISI. De fait, la manne américaine aura permis à l’insurrection de se reconstituer et de se réarmer pour reprendre le pays à l’horizon 2014. Un compromis politique avec les talibans aura sans doute été signé d’ici là, acca1mie en trompe-l’oeil avant une n-ième redite de la prise de Kaboul.

Que la dure et prosaïque réalité de la guerre fasse payer aux Américains le prix de leurs errements est sans aucun doute justice, mais nous, Français, qu’avons-nous à gagner à prêter notre concours au désastre ?

Par Georges-Henri Bricet des Vallons, chercheur associé à l’Institut Choiseul, spécialiste des sociétés militaires privées.


Notes (1) Warlord, Inc., Extortion and Corruption Along the US. Supply Chain in Afghanistan, Report of the Majority Staff of the Subcommittee on National Security and Foreign Affairs, US.House of Representatives, juin 2010.

(2) IDIQ : Indefinite Delivery, Indefinite Quantity. Ces contrats parapluies de moyen et long terme forment le socle économique du marché de l’externalisation des services militaires. Parmi les plus importants, on citera le Worldwide Personal Protective Services (WPPS) pour la protection des ambassades et des diplomates américains, le Reconstruction Security Support Services (RSSS) pour la supervision des sociétés militaires privées sur le champ de bataille et la protection des chantiers de reconstruction en Irak, le Linguistic Services Contract pour la fourniture de linguistes, traducteurs et interrogateurs ou le Host Nation Trucking (HNT) qui chapeaute l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement logistique du théâtre afghan.

(3) Pour un développement sur cette sous-traitance en abyme, se référer à G.-H. Bricet des Vallons, Irak, terre mercenaire. Les armées privées remplacent les troupes américaines, chapitre 25, éd. Favre, janvier 2010.

(4) Au Moyen Âge, les droits de tonlieu désignaient les taxes indirectes sur les marchandises, perçues lors du transport, au passage des ports, des ponts, et des péages routiers.

(5) Mike Hanna, manager d’Afghan American Army Services, cité dans A. Roston, « US.Army Fund Afghan-Taleban through the Defence Minister’s Son, Among Others », The Guardian, 13 novembre 2009.

(6) 27 sociétés militaires étrangères et 25 afghanes.

(7) Commander’s Guide to Money as a Weapon System : Tactics, Techniques and procedures, Handbook no 09-27, US Army Financial Management School, avril 2009.

(8) CERP : Commander’s Emergency Response Program.

(9) Colonel David Haight, commandant de la 3e brigade de la 10th Mountain Division, cité dans : A. Roston, op. cité.

(10) Inquiry into the Role and Oversight of private Security Contractors in Afghanistan, Report of the United States Senate Committee on Armed Services, United States Senate, 7 octobre 2010.


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette
<>