COMITE VALMY

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John Le Carré, tongue in cheek
par Jean Paul Brighelli

jeudi 25 juin 2020, par Comité Valmy


John Le Carré, tongue in cheek

Traducteur, ce n’est pas une sinécure. Il faut tenir compte (quand même !) de ce qu’a écrit l’auteur. Mais il faut aussi donner au lecteur la pâture qu’il souhaite — et qui peut changer selon les époques. Il faudrait traduire à nouveau tout Le Carré, qui est passé en français, bien qu’il ait eu dès le début ce style inimitable qui est la marque des très grands écrivains, sous des tonalités fort diverses.

Ainsi, la traduction de l’Espion qui venait du froid fut réalisée en 1964 par Henri Robillot et Marcel Duhamel (qui co-signèrent par exemple la Pléiade d’Hemingway), Robillot pour le mot à mot, et Duhamel, le fondateur de la Série Noire, pour le muscle. Mais quand on se réfère à l’original, quelque chose s’est perdu en chemin. Ce qui marchait très bien avec Dashiell Hammett ou Jim Thomson ne fonctionne pas bien avec Le Carré — peut-être parce que David Cornwell, de son vrai nom, est anglais et que son style repose sur une minuscule mais infinie distance — ce à quoi on peut résumer l’humour sans rien lui enlever.

Les traducteurs suivants de Le Carré s’efforcèrent d’imiter les premiers adaptateurs, persuadés que c’était ce que réclamaient les lecteurs — une certaine dureté, associée selon eux au monde de l’espionnage. Ian Fleming, qui pratique lui aussi (mais à des doses bien plus discrètes) le second degré fut victime des mêmes aléas de translation, que ce soit chez Plon ou chez Gallimard. Jean Rosenthal, qui a signé la traduction du triptyque « Smiley », s’est coulé dans le moule, tout en privilégiant, de plus en plus, l’aspect « littéraire » de l’auteur, qui est un formidable prosateur (les 100 premières pages de Comme un collégien sont vraiment de la grande littérature). Nathalie Zimmermann, en traduisant Un pur espion, a introduit par petites touches ce qui fait le fond du style de Le Carré, une distance, une façon de ne pas se prendre au sérieux — et ce, d’autant plus que l’on dit des choses sérieuses. Mais il a fallu attendre le duo de Mimi et Isabelle Perrin, la mère et la fille, et désormais Isabelle seule, pour que l’essence du second degré soit tout au long perceptible — depuis la Maison Russie en 1989 : trente ans à se colleter avec l’un des plus grands romanciers du siècle — et l’un des hommes les plus libres d’esprit. Bravo à elle, même si je déplore, dans Retour de service, qui vient de paraître, des féminisations abusives de substantifs, que l’on pourrait laisser à Libé et au Monde, ces deux grands vecteurs de la pensée intersectionnelle, un bel oxymore s’il en fut jamais.

Les espions, que l’on avait laissés vieillissants mais mordants quand même, dans l’Héritage des espions (2018 — l’impitoyable octo et bientôt nonagénaire nous en sort un tous les deux ans, comme Camilleri, autre vieillard intenable dont je parlais récemment), reviennent quinquagénaires, las d’œuvrer à l’étranger, désireux de retrouver leurs pénates et l’organisation londonienne dont la Taupe (1974) nous avait expliqué l’architecture. Ils reviennent dans l’Europe d’aujourd’hui, dans l’Angleterre de Theresa May — pour laquelle Le Carré n’a pas une grande considération, c’est le moins que l’on puisse dire. Mais il n’avait pas non plus de considération pour Tony Blair, dont il avait critiqué l’engagement en Irak au côté de George Minus Bush avec une verve, une sagacité et un mordant que j’aimerais retrouver sous la plume des commentateurs français de la politique hexagonale. Le Brexit, la dissolution du lien européen, l’alignement sur les Etats-Unis (« qui sont en train de plonger dans le racisme institutionnel et le néo-fascisme ») de Trump (qui « est à la fois une menace et une idole pour tout le mon de civilisé, en plus de présider à la nazification systématique et décomplexée des Etats-Unis », « le nettoyeur des chiottes de Poutine »), et le grand retour de la menace russe sous la poigne néo-stalinienne de saint Vladimir, voilà le cadre. Pour l’intrigue, ne comptez pas sur moi pour la divulgâcher. Disons que ça ne finit pas mal, les grands anciens rattrapant in extremis les foucades des p’tits jeunes.

L’essentiel du livre n’est d’ailleurs pas dans la succession des événements. Il est — c’est le mécanisme même de la distance et de l’humour — dans les à-côtés. On en apprend par exemple autant sur le badminton — un sport essentiel dans le recrutement des espions — que sur la façon dont telle lady experte en bonnes œuvres aide au lessivage des fonds considérables arrivés d’Ukraine ou de Russie via « le lavomatique perpétuel de la City », et à la réinsertion dans des paradis fiscaux incontestés d’oligarques tenus en laisse longue par le maître du Kremlin. On vous conseille d’apprendre le russe ou le chinois, voire tchèque ou le farsi, plutôt que l’espagnol, parce que c’est dans les Instituts de Langues Orientales que se recrutent les futurs espions — prenez-en de la graine, collégiens ! On vous glisse au passage que Big Pharma (que Le Carré ne porte pas dans son cœur, rappelez-vous la Constance du jardinier, en 2001) est absolument pourri, et que le ministre des Affaires étrangères est une buse. Des détails qui sont là pour alimenter la verve de l’auteur, qui aime mordre : Le Carré, 88 ans et toutes ses dents, surtout des canines. Bien sûr, la traductrice a laissé en italiques ce qui était en français dans le texte originel. « Chers collègues », par exemple — toujours ironique. Ou « déformation professionnelle » : ça en dit long, en quelques mots, sur l’héritage contemporain du français.

Un lueur d’espoir peut-être ? Pas même. « Personne n’est promis à un bel avenir », lance au héros un ex-agent double (ou triple, allez savoir) qui a fait fortune avec les fonds secrets qui lui étaient alloués par les uns et les autres. Il ne reste plus au héros qu’à rentrer chez sa femme, pendant que leur insupportable fille traque les chauves-souris au Panama — où était installé un certain tailleur, rappelez-vous, Le Carré en parla en 1998 : l’auteur s’amuse à nous balader dans la bibliothèque qu’il a construite et emplie pour nous — pour notre plus grand plaisir.

PS. Je profite de ce que je suis là pour vous signaler mes deux derniers petits pâtés, comme disait Voltaire. L’un sur l’école républicaine (c’est pour Front populaire), l’autre, dans Marianne, à propos de Hattie McDaniel de la censure de Gone with the wind imposée par HBO pour flatter les décoloniaux intersectionnels — la lie de l’humanité, le degré zéro de la pensée.

Jean-Paul Brighelli
20 juin 2020


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