COMITE VALMY

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PREVISION :
LA LECON D’ANATOMIE DE GABRIEL ROBIN…
par Richard Labévière

mardi 30 juin 2020, par Comité Valmy


PREVISION :
LA LECON D’ANATOMIE DE GABRIEL ROBIN…

Il y a quinze jours, nous avons rendu compte de la parution du livre-événement1 dirigé par Paul Dahan2 – Prévoir le monde de demain. Parmi l’ensemble des contributions, il nous faut revenir aujourd’hui sur celle du diplomate Gabriel Robin qui mérite une attention particulière tant elle aurait pu inspirer La leçon d’anatomie de Rembrandt (1632). Son titre ; « Diplomatie et prévision – Du refus des préjugés au devoir de clairvoyance ».

Gabriel Robin n’est pas un perdreau de l’année. Cet ambassadeur de France – ancien élève de l’Ecole normale supérieure et de l’ENA – a connu une carrière diplomatique aussi riche que diversifiée. Auteur de plusieurs livres importants3, il a, notamment été ambassadeur représentant permanent de la France au Conseil de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) à Bruxelles (1987 – 1992). C’est dire si ce diplomate de premier plan est parfaitement habilité à nous parler de l’avenir. Mais, avertit-il, « est-ce à dire que la diplomatie se réduit à n’être rien d’autre qu’un exercice de prévision ? Evidemment non. Pour cette première et simple raison qu’une fois qu’on a prévu, il reste à agir ».

Mais avant de prévoir – et de prévoir juste -, il importe de recueillir l’information auprès de différentes sources (si possible de milieux différents), de l’analyser et de proposer un raisonnement. Gabriel Robin : « il en va en diplomatie comme en médecine, le pronostic procède du diagnostic ; et le premier ne saurait jamais valoir que ce que vaut le second. Le diplomate n’a de chance de prévoir le futur que s’il comprend le présent ». C’est dans ce sens, que dans sa phase de quête d’information, le métier de diplomate s’apparente à celui des journalistes, du moins lorsque ces derniers s’intéressaient encore aux faits, étant entendu qu’aujourd’hui ils préfèrent nous faire la morale ou « ramener leur fraise » pour reprendre les propres termes d’un « journaliste » politique à la mode.

DEUX REGLES

Pour Gabriel Robin, deux règles impératives doivent être observées : « la première est de se défier des préjugés et des idées à la mode, la seconde de ne pas s’aventurer en dehors de son champ de compétence ».

Sur les préjugés, il faut – sans doute – relire l’Ethique de Spinoza qui nous explique qu’on qualifie souvent une chose de manière positive parce qu’on la désire personnellement, alors qu’elle n’est pas forcément « bonne » en soi : « quoi de plus naturel, en effet, que de prévoir ce qu’on souhaite et qu’on espère ».

Gabriel Robin : « les préjugés de cœur l’emporteraient moins facilement s’ils n’étaient secondés par ceux de l’esprit. Pas de préjugé plus tenace et plus difficile à écarter que celui selon lequel le présent préfigure l’avenir de sorte qu’il suffit de prolonger la courbe de l’instant t pour obtenir la courbe de l’instant t+. Les révoltes dites du printemps arabe s’enchaînaient de façon si irrésistible que beaucoup, les ayant vues victorieuses à Tunis, au Caire et autres lieux, en ont conclu qu’elles le seraient forcément à Damas. On a vu ce qu’il en est ».

Danger aussi de prendre les mots pour les choses : « prenez l’Europe. Elle porte le même nom depuis plus d’un demi-siècle. Mais allez voir, sous ce noble pavillon, la marchandise qu’il cache, elle a changé du tout au tout. La Commission était, à l’origine, un groupe d’experts économiques chargés de mettre en musique une Union douanière dont les auteurs du Traité de Rome avaient écrit en détail la partition. Elle est aujourd’hui un quasi-gouvernement qui prétend piloter une pseudo-fédération et dicter leur partition aux gouvernements nationaux ».

Il y a aussi les « préjugés savants » qui s’appuient souvent sur de prétendues « lois » de l’Histoire. Et là, il y aurait urgence à relire La formation de l’esprit scientifique de Gaston Bachelard4, expliquant que les vérités sont, souvent des « erreurs corrigées », et que ce processus d’ajustement perpétuel ne répond à aucune loi extérieure au propre développement de chaque contenu spécifique… Le cas de la Crimée est particulièrement éclairant !

Gabriel Robin : « en 2014, un gouvernement ukrainien, légitimement élu et internationalement reconnu, est aux prises avec un mouvement populaire et des pressions diplomatiques parce qu’il a le tort de préférer le libre-échange avec la Russie plutôt qu’avec l’Europe. France et Allemagne s’interposent et ménagent un compromis. L’encre de celui-ci n’est pas sèche que, la nuit suivante, le gouvernement est renversé et la rue impose un pouvoir de fait. L’Europe condamne-t-elle le coup de force ? Pas du tout. Le nouveau pouvoir est pro-européen. On s’attend naturellement au courroux de Moscou, mais faute de pouvoir aller jusqu’à renverser les nouvelles autorités de Kiev, on pense qu’elle ne pourra rien faire. En réalité, en quelques jours et sans coup férir, elle met la main sur la Crimée et l’annexe à la fureur des Européens impuissants. C’est alors que les principes du droit, opportunément ignorés au lendemain de la révolution de Kiev, réapparaissent. On les invoque pour blâmer une entorse au droit international d’une gravité inouïe, à laquelle on prévoit, si elle n’est pas sanctionnée, des conséquences incalculables. Ce qui ne permet pas de croire tout à fait à ce brusque accès de scrupule juridique, c’est que la religion du droit dont il témoigne est à géométrie variable. L’Europe, quelques années auparavant, n’avait pas éprouvé grand embarras à dépecer la Yougoslavie, Etat membre des Nations unies, dont la souveraineté et l’intégrité étaient dûment reconnues. Il est vrai que l’on avait trouvé des juristes complaisants pour décréter, de leur autorité, que la Yougoslavie n’existait plus ».

RETOUR DE LA FRANCE A L’OTAN

Le retour de la France dans l’OTAN a illustré la même vérité. En se ralliant à la défense Atlantique, la France a fait mine de croire qu’elle ouvrait la voie à l’émergence d’une « défense européenne ». « Mais », rappelle Gabriel Robin, « on ne marie pas l’eau et le feu ».

Plus loin : « pas d’horizon historique plus communément ni plus continûment accepté en France que celui de l’Union de l’Europe. Celle-ci n’a pas seuelement pour elle le simple bon sens, « l’union fait la force », mais le sens de l’histoire. Il faut qu’aux petites unités succèdent de grands ensembles ; elle répond aux vœux des peuples en même temps qu’à la force des choses ; elle garantira la paix, assurera la prospérité et procurera la puissance ; elle fera de l’Europe un empire sans que les Etats européens cessent d’être souverains. Comment ne pas applaudir d’aussi plaisantes perspectives ? Le malheur est que la réalité empirique se charge de démentir ces heureuses prévisions. Elles sont cependant assez passées en dogme pour qu’en y renonçant, on n’ait pas seulement l’impression de se déjuger, mais d’abjurer une foi et de devenir apostat ».

La première chose à retenir en matière de prévision diplomatique est qu’elle doit être affaire d’observation et de raison critique, non d’a priori et de croyance. Les erreurs de prévision naissent toujours d’un défaut de jugement. La seconde leçon est que la prévision diplomatique ne s’exerce valablement que dans le domaine qui est le sien.

Gabriel Robin : « la diplomatie est un jeu où l’enjeu est toujours le même, la sécurité du pays considéré. Mais où il y a deux variables : le terrain sur lequel se joue la partie, qui peut être local, régional ou mondial ; et les joueurs, qui dans tous les cas sont les Etats. L’échiquier et les pièces. Il y a donc deux sortes de prévisions diplomatiques. Celles qui concernent le mouvement des pièces et celles qui concernent les déformations ou transformations de l’échiquier ».

ENTRE LES ETATS-UNIS ET LA CHINE

Le monde peut-il se réduire à quelques grands ensembles ? Tous les signes montrent que l’on va vers un duopole sino-américain et vers une nouvelle Guerre froide dont les prodromes sont déjà visibles. Chacun des deux super-grands s’y préparent déjà.

Deux hypothèses, selon Gabriel Robin : « ou bien l’Europe s’agrège au bloc américain et la Russie au bloc chinois. Et, dans ce cas, les deux blocs seront si puissants que rien en dehors d’eux ne pourra résister à leur attraction. Bon gré mal gré, tous les autres acteurs seront contraints de s’aligner sur l’un ou l’autre des deux blocs. Ou bien, Europe et Russie s’entendront pour demeurer en dehors du bloc à bloc et veilleront à préserver leur indépendance en même temps que celle d’un vaste Tiers-Monde. Dans le première hypothèse, l’affrontement planétaire sera sans recours ni arbitre. Dans l’autre, il subsistera assez d’acteurs indépendants pour que la querelle des supergrands puisse être cantonnée, limitée et, dans une certaine mesure, modérée. Pour la France, ce serait la chance d’un monde moins dangereux et d’une souveraineté moins contrainte, donc de plus de paix et plus de liberté ».

Pour ne pas conclure : « Approfondir la coupure entre Europe et Russie, c’est rejeter celle-ci dans l’orbite chinoise et c’est enchaîner l’Europe à l’Amérique. Au regard d’un tel enjeu, les querelles dont nous prenons prétexte pour nous brouiller avec Moscou risquent de paraître rétrospectivement assez futiles ».

LECON ORIENTALE

D’une manière symptomale, Gabriel Robin referme sa leçon d’anatomie sur l’Orient compliqué : « deux fois coup sur coup, en l’espace de quelques années, l’Irak nous a fourni une éloquente illustration. Saddam Hussein s’était flatté de ne faire qu’une bouchée de son petit voisin le Koweït. Il n’a fait que susciter, en réaction, la mise sur pied d’une coalition qui l’a contraint à rendre gorge. L’Amérique, ensuite, s’est crue en mesure de remodeler le Moyen-Orient selon ses vues et ses intérêts. Son appareil guerrier a tout écrasé, mais ce fut au prix d’offrir une table rase à l’hégémonie iranienne. Au moins fût-ce l’honneur d’un diplomate français que d’avoir, en temps utile et à la face du monde, prophétisé les conséquences et montré que l’expérience d’un vieux pays peut être de meilleur conseil que l’hubris d’une super-puissance ».

Merci, Monsieur l’Ambassadeur pour ces fulgurances qui nous changent de la langue de bois des communicants du Prince !

Inutile de rappeler qu’il faut lire et faire lire Prévoir le monde de demain – dirigé par Paul Dahan -, qui en cette période de post-Covid-19, peut certainement nous aider à mieux évaluer les crises qui viennent et reviennent…

Bonne lecture et à la semaine prochaine.

Richard Labévière
29 juin 2020

1 Prochetmoyen-orient.ch, 8 juin 2020.
2 Sous la direction de Paul Dahan : Prévoir le monde de demain. CNRS-Editions, mai 2020.
3 Gabriel Robin : La diplomatie de Mitterrand ou le triomphe des apparences – 1981/1985. Editions de la Bièvre, 1985 ; Un monde sans maître – Ordre ou désordre entre les nations ? Editions Odile Jacob, 1995 ; Entre empire et nations – Penser la politique étrangère. Editions Odile Jacob, 2004 ; Sous Ponce Pilate. Editions de Fallois, 2016.
4 Gaston Bachelard : La formation de l’esprit scientifique. Editions J. Vrin, novembre 1971.

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