COMITE VALMY

Accueil du site > COMITE VALMY ANALYSES ET PROPOSITIONS - > La déraison dans l’histoire Valentin Martin

La déraison dans l’histoire
Valentin Martin

dimanche 18 octobre 2020, par Comité Valmy


La déraison dans l’histoire

Dans le mouvement de la « trahison des clercs » dénoncé par Julien Benda en 1927, la philosophie de Hegel (1770-1831) semble jouer un rôle particulièrement important. L’auteur de la « Raison dans l’histoire » (RDH) a en effet réussi à dévoyer le sens des concepts fondamentaux de la philosophie, et à trahir ses principes, tout en jouissant d’une immense postérité. Il nous semble important de revenir sur les différents concepts que Hegel reprend à son compte en en modifiant le sens sous prétexte de les moderniser, et ce certainement, non sans une certaine ironie, voire une certaine jouissance.

La « science »

Hegel est souvent présenté comme un penseur rationaliste. En réalité, il voue une haine à la science réelle (celle qui est fondée sur le doute, l’expérience, la causalité), qu’il dénonce même comme un élément néfaste pour les sociétés : « Les sciences vont toujours de pair avec la corruption et le déclin d’un peuple. » (RDH)

Il dédaigne les mathématiques, décrites comme science « superficielle », « pauvre », évoluant dans un « espace mort et immobile », bref comme un savoir défectueux : « L’évidence de cette connaissance défectueuse dont les mathématiques sont fières, et qu’elles arborent du reste aussi pour plastronner face à la philosophie, ne repose que sur la pauvreté de leur fin et sur le caractère défectueux de leur matière, et ressortit donc à une espèce que la philosophie ne peut que dédaigner » (Phénoménologie de l’Esprit, P.D.E.). La physique est encore placée plus bas dans sa hiérarchie des savoirs, car la physique est un « formalisme de la nature », extérieur aux choses : « Ce formalisme de la nature […] nous enseigne par exemple que l’entendement c’est l’électricité. » Il dénonce même la forme du raisonnement mathématique (principes, démonstration, résultats) – « l’Etat scientifique » - comme quelque de « vieilli ».

Contre les sciences, il veut fonder la connaissance essentielle, centré sur la vie réelle de l’Esprit et du concept. La « phénoménologie » est ainsi la « science » - réservée aux esprits supérieurs - de l’apparaître, qui permet de comprendre la nécessité intérieure de chaque phénomène. L’objectivité et l’extériorité de la science sont niées au profit d’une union entre la réalité du phénomène (l’ « en soi »), et l’intérêt qu’il apporte à l’homme (le « pour soi »).

De même Hegel proclame « la mort de l’art » : « l’art est et demeure du point de vue de sa plus haute destination quelque chose de passé. » (Esthétique) En effet, il aurait été dépassé par la religion, puis par la nouvelle philosophie spéculative, celle de Hegel.

La « raison »

Chez Hegel, la raison n’est pas la faculté commune à tous les hommes, décrite par Kant, de comprendre, de juger et de partager des idées. Elle est la Providence qui s’accomplit dans l’histoire réelle : « la raison gouverne et a gouverné le monde peut donc s’exprimer sous une forme religieuse et signifier que la providence divine domine le monde » (RDH). De fait, elle ne s’oppose pas aux passions : elle se fonde sur elles : « rien de grand ne s’est accompli dans le monde sans passion ». C’est la fameuse ruse de la raison : «  On peut appeler ruse de la raison le fait qu’elle laisse agir à sa place les passions. » (RDH)

Le vrai ne s’oppose plus au faux ; l’identité et la contradiction n’existent plus. Mais « le faux est un moment de la vérité » (PDE). Même une erreur, par la contradiction qu’elle fait naître, aboutit à une synthèse qui est la manifestation de la vérité. La dialectique au sens hégelien est ainsi la nouvelle « logique » qui mélangeant le vrai et le faux, saisit le mouvement de la vérité. A l’inverse, au sens traditionnel, la méthode dialectique consiste à opposer deux éléments contraires, et à sélectionner celui qui est vrai et à abandonner celui qui est faux. C’est donc bien une nouvelle ontologie (discours sur l’être) irrationnaliste qui est proposée.

Le « progrès »

Chez Hegel, le progrès n’est pas la marche de l’humanité vers le bonheur. Comparées à la grandeur de l’Esprit, les périodes de bonheur de l’homme ne sont que les « pages blanches » de l’histoire : « L’histoire universelle n’est pas le lieu de la félicité. Les périodes de bonheur y sont les pages blanches. » (RDH) Le progrès hegelien est la simple marche du temps, celle-ci étant guidée par la providence. Hegel justifie ainsi des périodes de barbarie et de régression au nom du plan providentiel. Ainsi devant les ruines de Rome :

« dans la mesure où l’histoire nous apparaît comme l’autel où ont été sacrifiés les bonheurs des peuples, la sagesse des Etats et la vertu des individus, la question se pose nécessairement de savoir pour qui, à quelle fin, ces immenses sacrifices ont été réalisés. C’est par cette question que nous commençâmes notre méditation. Or dans tous les faits troublants qui peuplent ce tableau, nous ne voulons voir que des moyens au service de ce que nous appelons la destination substantielle la fin ultime absolue, ou ce qui revient au même, le véritable résultat de l’histoire universelle » (RDH)

Avant d’atteindre le « véritable résultat de l’histoire universel » (le triomphe de l’ère germanique), le progrès de l’Histoire de l’humanité se déroula en quatre grandes étapes successives : l’enfance, incarnée dans la civilisation orientale ; l’adolescence, incarnée par le monde grec, l’âge viril, incarné par le monde romain ; et la sagesse, qui n’est incarné par nul autre que « le monde chrétien », et plus particulièrement par « l’ère germanique ». (RDH)

En Orient et en Afrique, la conquête guerrière de l’Islam a permis une purification et une régénération des esprits. L’Islam « fanatique, c’est-à-dire enthousiaste pour un abstrait », « brise toute particularité et toute dépendance, éclairant et purifiant parfaitement l’âme. » (PDH).

La pensée du progrès du Hegel est ainsi une « religion du progrès » (Benda), c’est-à-dire marquée par le dogmatisme et l’eschatologie.

Le « peuple »

Le peuple n’est pas l’association éclairée d’individus libres et égaux. Il est un matériau pour la progression de l’histoire, matériau utilisé par les « grands hommes » qui « savent ce qui est bon pour lui », et qui savent flatter l’« esprit populaire » : « Les individus historiques sont ceux qui les premiers ont dit ce que les hommes veulent. » (RDH) Il est légitime que le « grand homme » satisfasse avant tout ses intérêts personnels et ses passions (le pour soi) lorsqu’il accomplit sa tâche (l’en soi), si c’est ainsi que se manifeste la vérité de l’esprit : « Le but qu’ils ont accompli était en même temps leur bien propre. Ces deux éléments ne sauraient être dissociés : la chose même doit être accomplie et le héros doit trouver une satisfaction pour soi. » (PDH)

L’Etat n’est pas le pouvoir émanant de la volonté générale, mais le pouvoir des grands hommes, c’est-à-dire une oligarchie ou une technocratie. Le peuple est de fait écarté du pouvoir : «  Ce qui constitue l’Etat est l’affaire d’une connaissance cultivée et non du peuple. » (RDH) L’individu lui doit néanmoins une obéissance absolue. Quant à son esprit, il doit être guidé par la religion : « L’existence entière du peuple repose sur la religion. » Hegel défend la théocratie : « L’Etat repose sur la religion. » (RDH)

Les relations entre les peuples ne sont pas régies par le droit, mais déterminées par un rapport de force, amenant invasion, guerre, exterminations. « La mort d’un Esprit populaire [d’un peuple] est passage à la vie. » Notamment, les « peuples historiques » doivent imposer la civilisation aux peuples « non historiques ». Il justifie aussi la colonisation d’autres peuples et le pillage de ses richesses : « La vie de chaque peuple fait mûrir un fruit, car son activité vise à réaliser complètement son principe. Mais ce fruit ne retombe pas dans le giron du peuple qui l’a produit. Il ne lui est pas permis d’en jouir... Le fruit redeviendra germe, germe d’un autre peuple qui mûrira. » (RDH)

Le « droit »

Chez Hegel, le droit n’est pas un principe tiré de la raison permettant de garantir les libertés individuelles. Il est l’expression de la puissance : « Le vrai Bien, la raison divine universelle, est aussi la puissance capable de se réaliser » (RDH). Le plus fort étant par définition l’élu de Dieu : « La perspective philosophique veut qu’aucune force ne puisse s’élever au-dessus de la puissance du Bien, de Dieu. » (RDH) Il n’y a pas d’autres principes de justice : « L’histoire du monde est le tribunal du monde. » (Philosophie du droit)

Par ailleurs le droit se fonde sur la propriété, sur les relations d’échange, et donc sur la prédominance du contrat sur la loi « La propriété est le “mode de réalisation de la personnalité” ». (Principes de la philosophie du droit). L’être humain est avant tout un individu égoïste : « Les passions, en revanche, les intérêts de l’amour propre, sont la puissance la plus grande. » (RDH)

La loi du plus fort imprègne également les relations internationales. Un Etat décadent doit être envahi par des voisins plus vigoureux : « Pareille situation [la décadence] appelle en règle générale la violence étrangère qui exclut le peuple de l’exercice de sa souveraineté et lui fait perdre la primauté. » (RDH) La colonisation des peuples « anhistoriques » par les « peuples historiques », le servage, la traite négrière, l’extermination ne sont pas contraires aux principes du droit. Au contraire, la traite négrière arabo-musulmane - qui a entraîné selon l’ouvrage « Le Génocide Voilé » de Ndiaye dix-sept millions de personnes déportées, dont la plupart furent castrées - se justifie au nom de la civilisation. Seul l’Islam est en mesure de pénétrer dans l’intérieur du continent africain qu’il « rapproche en quelque sorte de la civilisation ». D’ailleurs, selon Hegel, « l’esclavage a contribué à éveiller un plus grand sens de l’humanité chez les nègres. » (sic., RDH)

La postérité

Quant à l’indéniable postérité de Hegel, certains partagent le point de vue de Merleau-Ponty : « Hegel est à l’origine de tout ce qui s’est fait de grand en philosophie depuis un siècle » (1946). Effectivement, nombreux sont les grands philosophes à s’en réclamer : Husserl, Heidegger, Sartre, Foucault, Derrida, Badiou, Habermas... Certains en ont même fait une cause humanitaire. Ainsi Gadammer, théoricien nazi qui faisait en 1942 une conférence à Paris sur la prédestination de la l’Allemagne à triompher sur la France, crée en 1962 l’ « Assocation Hegel International », sorte d’ONG constituée d’experts en phénoménologie et en herméneutique. Encore aujourd’hui, de nombreux penseurs marxistes exaltent le « chef d’oeuvre philosophique », « la formidable cathédrale conceptuelle de Hegel »...

On peut aussi partager le point de vue inverse, celui d’Albert Camus qui dans « l’Homme révolté » écrit que le hegelianisme a légitimité les pires folies dans l’histoire : « Dans la mesure où, pour Hegel, ce qui est réel est rationnel, il justifie toutes les entreprises de l’idéologue sur le réel. Ce qu’on a appelé le panlogisme de Hegel est une justification de l’état de fait. » Par exemple, dans la tradition dite libérale, cela a conduit à la justification des entreprises coloniales (Saint-Simoniens), à la trahison de tous les acquis sociaux de la Révolution, puis au soutien des pires régimes sous prétexte de lutte contre le communisme, puis à celui de l’impérialisme américain. Après la chute du Mur de Berlin, M. Fukuyama ne voyait-il dans l’hégémonie américaine la manifestation du triomphe de la Raison dans l’Histoire de Hegel ?

A gauche, cette pensée a également abouti à faire entorse à de nombreux principes : souveraineté des peuples, démocratie, progrès, laïcité, droits de la personne... pour le plus grand profit des oligarchies et de leurs vassaux.

Peut-être Marx - qui étudia dans l’université de Berlin dont Hegel fut le recteur quelques années plus tôt– avait-il perçu mieux que quiconque les vices profonds de cette pensée, et peut-être devrait-on tirer des leçons de ses enseignements telles qu’on les lit par exemple dans la Critique de la philosophie du droit de Hegel (1843), abrégé dans la collection Pléiade en « Anti-Hegel » :
1/ il faut fonder la philosophie sur la raison et non sur la religion. « La religion est l’opium du peuple. » (Anti-Hegel)
2/ L’objectif des gouvernements devrait être le bonheur humain, et non un principe abstrait : « la représentation allemande de l’État moderne... fait abstraction de l’homme réel » (Anti-Hegel)
3/ il faut s’affranchir de l’idéologie allemande, qui combine « défauts civilisés du monde politique moderne... avec les défauts barbares de l’ancien régime ». (Anti-Hegel)

Ainsi Marx appelait-il à la révolution contre l’Etat prussien - lequel était fondé sur le système du droit hegelien - et à s’inspirer de la Révolution française, « qui a rétabli l’homme ». Et Marx de conclure son « Anti-Hegel » :
« Le jour de la résurrection allemande sera annoncé par le chant éclatant du coq gaulois.
 »

1) Voir le mémoire de DEA d’Emmanuel Macron sur « l’intérêt général dans la Philosophie du droit de Hegel » (Université Paris X)1

Valentin Martin
Comité Valmy
Octobre 2020


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette
<>