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Mali : un paysage qui s’éclaircit ?
par Hélène Nouaille

La lettre de Léosthène, le 14 octobre 2020 - http://www.leosthene.com

mercredi 14 octobre 2020, par Comité Valmy


Mali : un paysage qui s’éclaircit ?

Nous sommes presque sept ans après l’intervention française au Mali, sans que le pays, ni la région, ne soient stabilisés. Pourtant, écrit le spécialiste de l’Afrique Bernard Lugan, il se pourrait que les derniers avatars – libération de 200 « djihadistes » avec la dernière otage française, Sophie Pétronin, le 8 octobre dernier, soient le signe qu’un processus de paix peut s’engager.

Résumons : le président François Hollande décide, les 10 et 11 janvier 2013, d’intervenir au Mali pour empêcher des groupes islamistes venus du nord, pays touareg, de s’emparer de la capitale Bamako - Opération Serval (1). L’Algérie voisine autorise, pour la première fois depuis 1962, les Rafale à survoler son territoire. En effet, écrivait Bernard Lugan le 20 août dernier, « était-il possible de laisser prospérer une revendication nationaliste touareg appuyée sur un courant islamiste venant s’ajouter à des foyers régionaux de déstabilisation situés dans le nord du Nigeria avec Boko Haram, dans la région du Sahara nord occidental avec Aqmi et dans la zone des confins algéro-maroco-mauritaniens avec le Polisario ? ». Non, au risque de voir un nouveau califat, ou quel qu’en soit le nom une base terroriste s’installer aux portes de l’Europe et au cœur de l’Afrique. En lien, depuis sa désintégration et l’éviction du colonel Kadhafi en 2011, avec la Libye – la Méditerranée. Serval s’est transformée en Barkhane, le 1er août 2014, en partenariat avec les cinq pays de la zone sahélo-saharienne (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad).

Mais, si le pire a été évité, l’issue de cette guerre reste incertaine. La raison ? C’est que, explique Bernard Lugan, et c’est l’originalité de son analyse, « nos forces sont condamnées à ne mener qu’une mission d’endiguement, car elles n’ont aucune prise sur les causes endogènes du conflit » (3).

Causes qui ne sont pas d’abord religieuses. Un brin d’histoire aide à comprendre. Au nord du Mali, c’est le pays des Touareg. Qui vivaient, avant les colonisations, du contrôle du commerce des caravanes sur des routes qui existent depuis le Moyen-Age (ne pas manquer la carte ci-dessous, elles sont toujours utilisées par les trafiquants). Et entretenaient avec les autres ethnies des relations de pasteurs nomades à cultivateurs sédentaires – avec les querelles afférentes. Les indépendances bousculent ce schéma. Et les différents gouvernements qui se succèdent au Mali (mais aussi au Niger) depuis 1960 échouent à associer équitablement les Touareg au pouvoir politique de Bamako. Leur première révolte date de 1963. Au sud, ce sont les Peul : et là, «  nous sommes en réalité en présence de la résurgence de conflits datant de la fin du 18e et de la première moitié du 19e siècles », quand, au cours de trois djihads peul (1804, 1818, 1852), ils s’étendent à toute la boucle du Niger. Qui sont les victimes ? Les sédentaires, au Mali les Bambara et les Dogon, réduits en esclavage et qui en ont gardé une mémoire vive. La colonisation semble apaiser les choses à partir de 1893. Mais, ajoute Bernard Lugan, «  depuis deux ou trois décennies », démographie et changement climatique aidant, « la cohabitation entre les deux peuples est de plus en plus difficile. D’où de très nombreux affrontements avec constitution de milices ethniques d’auto-défense. Avec opportunisme, les djihadistes ont infiltré les milices peul ».

Au sud, nous sommes sur la zone des Trois frontières (Mali au nord, Burkina Faso à l’ouest, Niger à l’est). Où se côtoient différentes ethnies, dont des Peul et des Touareg, et autres groupes qui n’ont pas de surcroît les mêmes allégeances : se confrontent ceux se réclamant d’Al Caïda et ceux qui se rattachent à l’Etat islamique (Daech) au nom de l’Etat islamique dans le grand Sahara (EIGS), présent depuis 2018-2019.

Pourquoi les gens de l’EIGS sont-ils furieux ? Parce que les chefs touareg (Iyad ag Ghali) et peul (Ahmadou Koufa), de la nébuleuse al Caïda, entendent négocier une sortie de crise avec Bamako. Aidés dans cette démarche par la disparition du chef d’Al Caïda pour toute l’Afrique du Nord, Abdelmalek Droukdal, qui ne voulait pas de ce rapprochement. Il a été tué en juin dernier par les forces spéciales françaises renseignées par les Algériens qui ne veulent pas voir l’EIGS se rapprocher de leurs frontières. « L’homme » d’Alger sur zone est Iyad ag Ghali, dont la famille vit dans le nord-est de l’Algérie. « Ce Touareg ifora dispose d’une base de popularité à Bamako avec l’imam Mahmoud Dicko », explique encore Bernard Lugan. «  Et surtout, il est contre l’éclatement du Mali, priorité pour l’Algérie qui ne veut pas d’un Azawad (région nord du Mali) indépendant qui serait un phare pour ses propres Touareg ». Les choses sont donc complexes, mais pas incompréhensibles. Et c’est dans cette logique que s’inscrit le coup d’Etat qui a emporté le président malien Ibrahim Boubacar Keïta, dit IBK, le 18 août 2020 (4). Lequel avait longtemps refusé de discuter avec les groupes armés – jusqu’en février dernier. Mais il demandait en retour le départ de Barkhane et des Casques bleus. Inacceptable, les négociations s’enlisent, il est éliminé.

«  Le coup d’Etat qui vient de se produire (en août dernier) au Mali pourrait donc marquer l’accélération d’un processus de négociation ayant pour but de régler à la fois le conflit ï-Macina-Liptako (au sud du pays) porté par les Peul, d’où l’importance d’Ahmadou Koufa, et celui du nord du Mali, qui est l’actualisation de la traditionnelle contestation touareg, d’où l’importance d’Iyad ag Ghali ».

Bien, on voit le dessein, mais pour l’histoire de la libération des 200 djihadistes dont Sophie Pétronin, deux otages italiens et l’ancien candidat à la présidentielle malienne, Soumaïla Cissé, chef de l’opposition, enlevé en mars dernier lors des élections législatives ? Pour Jacques Deveaux, de la rédaction Afrique de France télévision (5), si «  personne n’a revendiqué leur détention, pour les observateurs, ag Ghali en était probablement le geôlier ». Pour lui, outre que la libération des otages n’est jamais gratuite, libérer Soumaïla Cissé est favorable à son image dans le peuple – Cissé qui, arrivé second à la présidentielle, a été réélu le 29 mars, après son enlèvement, au premier tour des législatives. Mais le gouvernement français a-t-il été associé à l’ensemble de l’opération ?
Qui sont les djihadistes libérés ? Rappelons que nos armées ont perdu 45 hommes depuis 2013, «  le bilan le plus lourd pour les opérations extérieures (…) depuis 36 ans et la perte de 58 soldats dans un attentat à Beyrouth (Liban) en 1983 » (6). Comment, se demande Yves Thréard pour le Figaro (7), faire accepter en France sans question la libération de ces 200 djihadistes « alors que certains d’entre eux sont impliqués dans les attentats en Côte d’Ivoire, au Burkina Faso ou au Mali, qu’ils ont pu également participer à des attaques contre l’armée française ? ». Pour ne rien dire des massacres des Maliens chrétiens ?

Ni de l’attitude de Sophie Pétronin, devenue Mariam depuis sa conversion à l’islam, peut-être atteinte du syndrome de Stockholm ? «  Sur l’aérodrome de Villacoublay, vendredi, Emmanuel Macron n’a pas commenté le retour de Sophie Pétronin ». Pourtant, « son intervention était attendue (…). Sont-ce les conditions de sa libération qui ont mis mal à l’aise le chef de l’État ? ». Ou le manque de dialogue avec Alger – après tout, ag Ghali est leur homme ?

Parce que ce serait un mauvais signal si, comme le soutient Bernard Lugan, les plans français et algérien convergent pour préserver l’intégrité du Mali et tenir l’Etat islamique hors du jeu. Si tout allait bien, écrit-il (3), « le retour dans le jeu politique des Touaregs ralliés au leadership d’Iyad ag Ghali, et de ceux des Peul suivant Ahmadou Koufa, permettrait alors de concentrer tous les moyens sur l’EIGS, et donc de prévoir à moyen terme un allègement de Barkhane ». Fin de partie heureuse pour nos soldats ? Pas si vite. On verrait alors « son glissement vers la région péri-tchadique où les éléments de la future déstabilisation qui sont en place vont exercer de lourdes menaces sur le Tchad et le Cameroun, le tout alimenté par l’intrusion turque en Libye ». Tchad allié, qui subit de lourdes pertes contre Boko Haram venu du Nigeria (8). Cameroun en passe d’être déstabilisé, toujours par Boko Haram.

Restent donc des ambiguïtés à lever. Aussi bien en terre africaine qu’en Europe, qui suit de loin les événements en feignant de n’être pas concernée. Et surtout sans mettre la main à la poche. Le Mali nouveau, avec un président de transition, ancien militaire discret, Bah N’Daw, n’est pas encore arrivé.

Une éclaircie ne veut pas dire le beau temps.

Hélène Nouaille

Cartes :

Routes commerciales à travers le Sahara au Moyen-Age

https://www.grioo.com/images/rubriques/13/5697.jpg

Le Sahel, groupes djihadistes

http://www.defendre-la-defense.com/wp-content/uploads/2018/04/Carte-emplacement-G5-Sahel-1030x728.jpg

Zone des trois frontières

http://www.geoculture.org/medias/images/654654-2.jpeg

Les « autoroutes du djihadisme » en 2015, Philippe Rekacewicz

http://visionscarto.net/local/adapt-img/1300/10x/local/cache-vignettes/L3400xH2632/16739190739_32e1-dfcc2.jpg ?1427296805

Notes :

(1) Voir Léosthène n° 812/2013, le 16 janvier 2013, La France en guerre au Mali : une vue américaine du contexte
« Les avions de combat français ont frappé dimanche les places fortes tenues par les islamistes au nord du Mali, mettant fin à des mois d’hésitation internationale sur une intervention militaire dans la région après que tous les autres efforts des Etats-Unis et de leurs alliés pour contrecarrer les extrémistes ont échoué ». En effet, ajoute le New York Times dans son édition du 13 janvier, « les Etats-Unis ont essayé, depuis plusieurs années, d’éradiquer la progression des militants islamiques dans la région ». L’idée était de former, d’équiper et d’entraîner un encadrement militaire sérieux dans les pays concernés, dont le Mali. Or les officiers de ces unités d’élite de l’armée du Mali ont fait défection quand ils étaient indispensables « puis un officier formé par les Américains (le capitaine Sanogo) a renversé le gouvernement élu, ouvrant la voie à ce que la moitié du pays tombe dans les mains d’islamistes extrémistes ». Les pronostics américains sont donc très prudents sur le succès de la guerre engagée (dite « opération Serval », qui est un chat sauvage de cette région d’Afrique).

(2) Blog de Bernard Lugan, le 20 août 2020, Mali, ce coup d’Etat qui pourrait enclencher un processus de paix (accès libre)

https://bernardlugan.blogspot.com/2020/08/mali-ce-coup-detat-qui-pourrait.html

(3) Afrique Réelle n° 130, octobre 2020, Bernard Lugan, Barkhane, bilan et perspectives (sur abonnement)

http://bernardlugan.blogspot.com/2020/09/lafrique-reelle-n-130-octobre-2020.html

(4) Le Monde, le 18 août 2020, Jean-Philippe Rémy et Paul Lorgerie, Coup d’Etat au Mali : le président, Ibrahim Boubacar Keïta, démissionne

https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/08/18/coup-d-etat-au-mali-le-president-ibrahim-boubacar-keita-et-son-premier-ministre-aux-mains-des-putschistes_6049272_3212.html

(5) France TV Info, le 12 octobre 2020, Jacques Deveaux, Mali : le chef djihadiste Iyad ag Ghali et les militaires (maliens) grands gagnants de la libération des otages

https://www.francetvinfo.fr/monde/afrique/societe-africaine/mali-le-chef-jihadiste-iyad-ag-ghali-et-les-militaires-grands-gagnants-de-la-liberation-des-otages_4138679.html

(6) LCI, le 6 septembre 2020, Hamza Hizzir, Le lourd tribu de l’armée française au Mali après la mort de deux nouveaux soldats

https://www.lci.fr/international/le-lourd-tribut-de-l-armee-francaise-au-mali-apres-la-mort-de-deux-nouveaux-soldats-2163793.html

(7) Le Figaro, le 11 octobre 2020, Yves Thréard, Sophie Pétronin et le silence embarrassé d’Emmanuel Macron

https://www.lefigaro.fr/vox/societe/sophie-petronin-et-le-silence-embarrasse-d-emmanuel-macron-20201011

(8) Opex360, le 25 mars 2020, Laurent Lagneau, L’armée tchadienne a subi de lourdes pertes lors d’une attaque djihadiste, avec au moins 92 tués et 47 blessés

http://www.opex360.com/2020/03/25/larmee-tchadienne-a-subi-de-lourdes-pertes-lors-dune-attaque-jihadiste-avec-au-moins-92-tues-et-47-blesses/

Léosthène, Siret 453 066 961 00013 France APE 221E ISSN 1768-3289 Directeur de la publication : Yves Houspic (yhouspic@gmail.com) Directrice de la rédaction : Hélène Nouaille (helene.nouaille@free.fr) Copyright©2020. La Lettre de Léosthène. Tous droits réservés


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