COMITE VALMY

Accueil du site > - EURO DICTATURE OCCIDENTALISTE et OTAN : En sortir pour s’en (...) > Benjamin Morel : « Marine Le Pen a su troubler l’électorat social-démocrate » (...)

Benjamin Morel : « Marine Le Pen a su troubler
l’électorat social-démocrate »
Par Alexandre Devecchio

lundi 1er mars 2021, par Comité Valmy


« L’espace politique a été reconfiguré avec l’élection d’Emmanuel Macron et la modération du programme du RN » selon Benjamin Morel. LOIC VENANCE/AFP

Benjamin Morel : « Marine Le Pen a su troubler
l’électorat social-démocrate »

FIGAROVOX/ENTRETIEN - Les réticences d’une partie des électeurs de gauche à voter Macron en cas d’un duel avec Marine Le Pen au second tour de 2017 le vérifient : il existe une réelle porosité entre une partie de l’électorat de gauche et le RN, que Marine Le Pen peut exploiter, juge l’universitaire.


Benjamin Morel est maître de conférences en Droit public à l’Université Paris II Panthéon-Assas


FIGAROVOX.-Libération a fait sa Une, ce week-end, en annonçant qu’une partie des électeurs de gauche refuserait de faire barrage à Marine Le Pen en cas de nouveau second tour : Le Pen/Macron. Cela vous surprend-il ?

Benjamin MOREL.-Ce qui est surprenant c’est la réaction étonnée que cette une a suscitée. La plupart des enquêtes de second tour montraient ce phénomène. La dernière en date, un sondage Harris du 27 janvier laissait entendre qu’un électeur de gauche sur deux renoncerait à se déplacer en cas de second tour entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen.

D’un autre côté, on voit également un possible vote d’une partie de l’électorat de gauche pour Marine Le Pen. Dans une enquête IFOP pour le Figaro de novembre 2019, 43%% des électeurs LFI se disaient prêts à voter au second tour Marine Le Pen contre Emmanuel Macron. Il y a donc une vraie porosité aujourd’hui entre ces électorats dès lors que l’on ne prend pas en compte les abstentionnistes de second tour.

On note également dans la même enquête que 23% des électeurs socialistes et 28% des électeurs écologistes feraient de même. On parle souvent des réserves de voix à droite de Marine Le Pen en cas de second tour. En nombre, celles-ci sont à ce stade plus importantes, car l’abstention y serait moindre. Mais de manière relative, 38% des électeurs LR se replieraient sur son nom au second tour. C’est moins que les électeurs LFI et seulement dix points de plus que les électeurs EELV. Ces enquêtes n’ont aucune valeur prédictive, mais elles montrent que quelque chose a changé.


Le RN a développé durant l’époque Philippot un logiciel gaulliste social qui permettait de s’adresser
à l’électorat de la première gauche.


Comment l’expliquez-vous ?

Les explications sont multiples. Le RN a développé durant l’époque Philippot un logiciel gaulliste social qui permettait clairement de s’adresser à l’électorat de la première gauche. Il y a donc un jeu de vase communicant déjà ancien, mais qui va croissant entre la gauche et le RN.

Le phénomène vraiment nouveau concerne l’électorat social-démocrate. Ce dernier a perdu sa maison avec le choix de Benoît Hamon puis l’effondrement du PS en 2017. Il a trouvé une planche de salut dans LREM puis, par défaut, dans EELV. Cet électorat est le plus macrocompatible qui soit en matière d’adhésion au libéralisme économique et sociétal. C’est par ailleurs un électorat qui se retrouve sur l’importance de l’État régalien et sur la lutte contre le communautarisme.

Mais, c’est là où le bât blesse, c’est aussi un électorat très attaché aux libertés publiques. La loi Asile et Immigration, la loi anticasseur, la crise des gilets jaunes, la loi Sécurité globale, ont creusé un fossé entre Emmanuel Macron et cet électorat. Celui-ci n’est d’ailleurs pas tant lié au fond des textes qu’aux maladresses dont a fait preuve le gouvernement.

La réforme des retraites qui touchait par ailleurs d’abord et avant tout cet électorat aisé et actif a terminé de l’approfondir. À côté de cela, le RN a excessivement bien joué. Marine Le Pen a su troubler cet électorat en étant souvent d’accord avec lui contre le gouvernement. Elle a ainsi produit une forte dissonance cognitive qui aboutit à lui faire préférer l’abstention.

Cela peut-il encore changer d’ici un éventuel second tour ?

Évidemment. Les présidents élus un an avant l’échéance s’appellent depuis 1990, Delors, Balladur, Jospin, Royal, Strauss-Kahn, Juppé. À ce stade prédire qui sera même au second tour relève de l’astrologie. C’est d’autant plus le cas que dans tous les pays européens la crise a figé les intentions de vote de l’électorat. On assiste concomitamment à une vraie évolution des valeurs de ces électeurs. Le jour où ces derniers se repolitiseront dans une perspective électorale et partisane, les mouvements peuvent être importants.

Pour le reste, la principale faiblesse du RN tient aujourd’hui à ce qui fait sa force. Il capitalise sur un électorat captif qui vote pour lui sans se poser de questions sur son identité politique. Cette manne est extrêmement stable et permet à Marine Le Pen d’être très agile dans son discours en surjouant la modération. Reste qu’elle prend un risque.

Dans le baromètre CEVIPOF d’avril 2020, 74 % des Français jugent que c’est à l’État français, et pas à l’Union européenne, de contrôler les frontières nationales. Une candidature comme celle d’Éric Zemmour, ou même un candidat LR qui n’hésiterait pas à assumer un logiciel vaguement souverainiste et rappellerait que Nicolas Sarkozy n’a, lui, pas hésité à suspendre Schengen pourrait jeter un trouble.

C’est d’autant plus le cas que selon le baromètre IPSOS, fractures françaises de septembre 2020, l’électorat RN pense à 72% que l’appartenance de la France à l’UE est une mauvaise chose. Cette volonté de rassurer sur l’Europe se paie également d’une fragilisation du discours social du RN à l’orée d’une crise économique majeure. Emmanuel Macron aura, lui, un discours sur ce qu’il nomme la souveraineté européenne et la maîtrise des frontières communes ; et ce en pleine présidence française de l’UE. La marge de manœuvre du RN sera donc restreinte.


Le Président a besoin de garder assez d’électeurs de gauche pour que les électeurs de droite
trouvent encore utile de voter pour lui.


Les Macronistes et une partie des observateurs dénoncent une trahison des idéaux de la gauche. Partagez-vous ce point de vue ?

Le macronisme représente une alliance assez cohérente entre une partie de la seconde gauche et la droite orléaniste selon une logique sociale très marquée par la surreprésentation des classes supérieures. Emmanuel Macron a été assez fidèle aux fondements qui l’ont fait élire tout en sachant s’adapter aux situations. Il est intéressant que le programme législatif, arrêté en 2017, ait été en grande partie servi comme solution à la crise des gilets jaunes puis à celle du COVID.

L’emballage des textes a changé, mais la plupart étaient en germe dès le début du quinquennat. Il n’y a pas eu de tromperie sur la marchandise, juste des ajustements de politiques de vente. Il y a eu en revanche de nombreux couacs de communication et un mépris pour l’histoire et l’identité politiques des électeurs ralliés qui ne pouvaient se fondre et communier dans un parti, LREM, qui reste assez évanescent.

Est-ce la fin du Front républicain ?

Sans doute, en tout cas dans sa forme traditionnelle. Ce n’est pas très étonnant. L’espace politique a été reconfiguré avec l’élection d’Emmanuel Macron et la modération du programme du RN. L’espace politique a évolué et commence à ressembler à ce qu’il est dans d’autres pays d’Europe. Les électeurs de droites (hors centre) n’ont plus les mêmes pudeurs vis-à-vis du RN. Il n’en est toutefois pas de même pour les partis qui représentent une force d’inertie.

Un récent sondage indique qu’en cas de second tour Macron/Le Pen le résultat serait extrêmement serré avec une victoire sur le fil de Macron à 52% contre 48% pour Marine Le Pen. Cela peut-il bouleverser la donne dès le premier tour ?

C’est fort possible. Pour l’instant, le vote Macron au premier tour est, notamment pour les électeurs de centre droit, un vote utile. Ces électeurs, souvent âgés avec une forte identité politique, votent pour leurs propres couleurs dès lors qu’ils pensent que ces dernières peuvent l’emporter. On le voit aux élections locales. Quand ce n’est pas le cas, comme le montrent les Européennes, ils n’hésitent pas à voter LREM pour contrer le RN.

Si une candidature de droite dynamique émerge et semble pouvoir représenter une alternative crédible, l’effet vote utile peut alors se retourner. Xavier Bertrand ou Valérie Pécresse seraient ainsi vus comme des candidats plus consensuels face au RN. Si c’est le cas, les premiers sondages les testant peuvent coûter cher à Emmanuel Macron. C’est un peu actuellement le dilemme de LREM. Le Président a besoin de garder dans son escarcelle assez d’électeurs de gauche pour que les électeurs de droite trouvent encore utile de voter pour lui.

1 mars 2021


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette
<>