COMITE VALMY

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Thierry Lentz : « Nous devons défendre Napoléon
et à travers lui notre histoire,
pour préserver la cohésion nationale »
Par Aziliz Le Corre

mardi 6 avril 2021, par Comité Valmy


« Je note une fois de plus que le bicentenaire est l’occasion de malmener Napoléon en lui accolant n’importe quel adjectif pourvu qu’il soit péjoratif. » 122354548/zigee - stock.adobe.com

Thierry Lentz : « Nous devons défendre Napoléon
et à travers lui notre histoire, pour
préserver la cohésion nationale »

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN - L’historien Thierry Lentz publie Pour Napoléon, un essai dans lequel il s’insurge contre les polémiques qui s’en prennent à l’héritage de l’Empereur.

Directeur de la Fondation Napoléon, Thierry Lentz est, avec son maître Jean Tulard, l’un des plus grands historiens de Napoléon et de son aventure inouïe. Il a publié plus d’une quarantaine d’ouvrages sur le sujet, son dernier essai Pour Napoléon a été publié aux éditions Perrin.

FIGAROVOX. - Votre livre s’intitule « Pour Napoléon », est-ce un plaidoyer en sa faveur ?

Thierry LENTZ. - Le titre reflète mon état d’esprit, mais ce n’est pas un plaidoyer. J’ai décidé de l’écrire après une réunion, alors que je participais à l’organisation d’une grande exposition pour commémorer le bicentenaire de la mort de Napoléon, quand un fonctionnaire présent dans l’assemblée a levé la main pour dire qu’il faudrait parler de l’esclavage, du statut de la femme, de la tyrannie, des guerres… Mon sang n’a fait qu’un tour, je lui ai rétorqué : « Vous n’avez qu’à faire une exposition contre Napoléon ! » Ce livre est ma réponse à tous ceux qui voudraient effacer l’héritage napoléonien, en le regardant d’un œil contemporain.

J’ai écrit 46 livres sur l’époque napoléonienne, en abordant souvent les questions que les sensibilités contemporaines nous imposent. Aujourd’hui, j’ai l’impression d’avoir travaillé pour rien. Ce livre aurait pu s’appeler « Pour l’histoire », car même lorsqu’elle est tragique elle est une richesse. Il ne faut pas avoir l’œil arrêté sur ce qui est amer ou étroit. Napoléon faisait confiance aux générations futures pour faire la part des choses sur son bilan et sa postérité. J’espère avec ce livre que nous pourrons replacer le débat historique dans le bon sens.

Que devons-nous à Napoléon, selon vous ?

Nous devons à Napoléon qui nous sommes. Napoléon est en nous. Nous lui devons certes nos institutions, de nombreux monuments, des règles d’urbanisme, comme l’alignement des maisons ou le numérotage des rues, le baccalauréat, la Légion d’Honneur, les Palmes académiques, l’obligation d’enterrer nos morts à six pieds sous terre et même une certaine « fierté » d’être Français. Mais cela va encore plus loin.

Son Code civil, « la source des mœurs et la garantie de la paix publique et particulière », pour reprendre la formule de Jean-Étienne Portalis. Malgré les réformes nécessaires, il reste le socle de notre vie de citoyen, avec les règles d’égalité juridique, de liberté civile et contractuelle, de respect de la propriété, j’aurais tendance à dire « maintenant et à l’heure de notre mort », puisque les règles de succession datent encore de 1804.


On le dit souvent le plus grand chef de guerre, mais
il est aussi le plus grand homme de l’histoire de France.


Pour analyser et comprendre tout cela, il faut évidemment resituer le contexte dans lequel Napoléon émerge, après mille ans de légitimité monarchique, et alors que la souveraineté nationale commence à apparaître. Napoléon va s’adapter, composer avec ce présent et un pays qui est dans une situation critique. Ceci explique notamment qu’il étouffe, largement mais sans la violence qu’on lui reproche parfois, la liberté politique. Reconnaissons cependant qu’il y a des situations qui commandent l’action, après la Révolution, les excès du régime conventionnel et l’impuissance du Directoire, c’est Napoléon qui assume cette tâche. On le dit souvent le plus grand chef de guerre, mais il est aussi le plus grand homme de l’histoire de France.

Faut-il célébrer le bicentenaire de la mort de l’Empereur ?

À cause de la pandémie, les seules célébrations qui auront lieu seront probablement celles prévues le 5 mai au tombeau de Napoléon à Sainte-Hélène. Mais la commémoration, elle, aura lieu. Elle a même déjà commencé avec une salve de publications, des événements à distance et, à partir de la semaine prochaine une programmation « napoléonienne » touchant toutes les grandes chaînes de télévision. Par ailleurs, tout est prêt pour l’ouverture des grandes expositions prévues. L’horizon du 15 mai nous a été donné par le président Macron. S’il a dit vrai, nous pourrons, ensemble et « en chair et en os » nous précipiter aux Invalides, à La Villette ou aux Archives nationales où tout est déjà en place. Bien des choses sont encore programmées à l’automne, en France et à l’étranger où l’image de Napoléon est encore très forte, y compris dans des pays qui furent autrefois ses ennemis. La Fondation napoléon a recensé environ 250 événements sur toute l’année 2021.


Je note une fois de plus que le bicentenaire
est l’occasion de malmener Napoléon
en lui accolant n’importe quel adjectif
pourvu qu’il soit péjoratif.


Je note une fois de plus que le bicentenaire est l’occasion de malmener Napoléon en lui accolant n’importe quel adjectif pourvu qu’il soit péjoratif. Pour ne pas effrayer nos contemporains l’exposition « Napoléon » de la Grande Halle de La Villette a prévu des focus sur les « questions qui fâchent », celui concernant la malheureuse décision de 1802 a même été réalisé sous le patronage de la Fondation pour la Mémoire de l’esclavage. Quoi qu’il en soit, on est un peu déconcerté de constater que beaucoup trop d’intervenants dans ce débat ne se soucient guère d’expliquer, leur but est simplement de s’attaquer à ce qui fait ce que nous sommes, de remplacer une connaissance minimale de l’histoire par leurs slogans.

Pourquoi craignez-vous autant ses détracteurs ?

Sur le plan de la connaissance historique, je ne les crains pas. Ce que je redoute c’est que, par faiblesse, pour ne pas dire lâcheté, on leur laisse imposer leurs idées, leur vision. Les groupes agissants sont minoritaires dans le pays, mais ils sont soutenus et défendus par les politiques et par une idéologie qui se réclame du « progressisme ». Quand MM. Amiel et Emelien, proches d’Emmanuel Macron, avouent qu’ils traitent le passé comme un objet malléable à leur guise, y sélectionnant seulement ce qui leur convient, on comprend qu’ils « canceled » ce qui ne convient pas à leur lecture. Comment peut-on croire qu’il nous sera possible de faire société quand les conseillers du président de la République négligent ce qui fait la culture française, ses traditions et son histoire ? M. Macron a annoncé qu’il allait prendre la parole au moment du bicentenaire. On attend, autant qu’on espère et qu’on redoute, ses propos. C’est dire si l’on a le sentiment de ne plus savoir sur quel pied danser. Sans doute est-il temps de remettre les choses à leur place, dans l’odre si j’ose dire.

Sinon, tout se passera comme si l’histoire de France n’avait pas eu lieu, comme si la Révolution, le Consulat puis l’Empire n’avaient été que des mirages aperçus pendant un siècle dans des manuels scolaires et des frises chronologiques, devenus haïssables puis effaçables de notre passé commun.


Venir à bout de Napoléon reviendrait
à détruire ce que nous sommes.


Napoléon est très pratique pour tous ces gens-là, car c’est une grosse part de l’histoire nationale. En venir à bout reviendrait à détruire ce que nous sommes. L’enjeu dépasse donc totalement ce bicentenaire. S’il faut pouvoir débattre sur l’histoire, il ne faut pas la nier, la salir toujours, en avoir honte : il en va désormais de notre cohésion nationale. Tout le monde a bien compris que Napoléon n’est ici qu’un cache-sexe de l’agenda indigéniste : défaire notre passé, nos traditions et nos croyances pour mieux les remplacer par leur amertume, leur détestation de tout ce qui est national, avec une dose de concurrence victimaire et une lecture de tout au travers du passé colonial. Ils enragent de voir qu’il y a quelqu’un d’heureux quelque part, heureux de prendre du plaisir dans l’étude de l’histoire, heureux de se retrouver avec d’autres pour le « célébrer », heureux et fier d’être Français. Il va nous falloir nous armer de patience et de sang-froid, mais ne pas non plus leur abandonner le terrain. Pour nous aussi, sans doute, l’enjeu dépasse la seule personne, immense et irremplaçable, de Napoléon. Il en va de ce que nous sommes et voulons continuer à être.

2 avril 2021


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