COMITE VALMY

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Tribune

Retour sur les Etats Généraux du Service Public
par Gérard Deneux,

jeudi 17 mars 2011, par Comité Valmy

Le comité Valmy a été invité par les organisateurs des Etats Généraux des Sercices Publics, essentiellement des organisations syndicales, les 29 et 30 janvier à Orly. L’un de nous y a participé. Et a tenté d’y exprimer notre point de vue, tout en ressentant un malaise certain devant les non-dits et la façon d’éluder la discussion sur les vrais problèmes. Nous ne sommes pas les seuls : nos amis de l’Emancipation sociale de Franche-Comté en font ici une critique détaillée que nous partageons largement, nous la présentons en tribune libre.

Retour sur les Etats Généraux du Service Public

Critique du texte de compromis d’Orly,

dit « pacte du service public » (29 et 30 janvier 2011)

Le débat entamé à Orly doit se poursuivre. Il ne s’agit pas ici de faire le bilan de ce rassemblement, quoique l’on puisse pour le moins constater que la souveraineté de l’assemblée du 30 janvier très encadrée, malgré des contributions de personnalités intéressantes, ne pouvait prétendre à la symbolique d’Etats Généraux. Dans le même esprit, le poids d’élus en représentation plus égaux que les autres est le signe d’une démocratie pour le moins imparfaite qui tente de redonner vie à une Gauche plurielle bien désuète, tout comme l’approbation du texte final … par acclamation … sans possibilité de l’amender. Le temps incompressible vaut bien sûr toutes les excuses.

Ceci étant dit, pour l’avenir, cette contribution entend revenir sur les 8 points développés par le texte ayant servi à la convocation des « Etats Généraux » pour en souligner les zones d’ombre et les questionnements qu’il suscite, avant de revenir sur le préambule qui ne tire pas toutes les conclusions de son juste constat : « la faillite du capitalisme ».

1 – Des services publics dégagés des contraintes du marché et de la rentabilité

L’affirmation de principe semble n’appeler aucune équivoque et pourtant, rien n’est dit du contexte politique dans lequel nous nous situons. Imposer un nouveau « modèle » de société signifie, pour le moins, déconstruire le système existant qui pose des contraintes dont on ne peut sortir aisément. Les traités européens sont superbement ignorés (Maastricht, Lisbonne) tout comme la réalité de l’Europe, zone de libre échange ouverte, de ses institutions, en particulier la Banque Centrale Européenne. Comment peut-on se dégager des contraintes du marché sans rompre avec les logiques de privatisation-rentabilisation des services publics, sans rompre avec les traités qui nous lient au néolibéralisme ? Soit on s’en remet à la chimère d’une future majorité social-démocrate qui instaurerait une Europe plus sociale … et on en a vu le résultat … Soit l’on estime qu’une politique de rupture par la mobilisation sociale est nécessaire … Et dans cette hypothèse on ne peut invoquer un « Etat social » sans destruction des institutions de la 5ème République.

S’agit-il d’appeler à l’élection proportionnelle d’une nouvelle assemblée constituante ou de recourir à un vœu pieux et nostalgique de retour à l’époque de la Libération ? Encore faudrait-il faire le bilan de cette époque « keynésienne », guère sociale pour les immigrés et les OS … A moins de considérer que le capitalisme mondialisé d’aujourd’hui puisse admettre une redistribution des richesses que les forces sociales et politiques ont dû lui imposer au sortir de la 2ème guerre mondiale, alors même que le patronat collaborateur n’avait pas (encore) les moyens de s’y opposer.

2 – Les services publics industriels et commerciaux sont des Biens communs

Par rapport à l’appropriation privée des services publics, la notion de « Biens communs » ou « Biens publics » renvoie à ce qui doit être géré par « l’Etat » au bénéfice de tous, et à cette notion d’intérêt général qui masque la réalité des intérêts antagonistes caractérisant la société capitaliste.

Le « stop à la privatisation » se révèle purement défensif surtout lorsque l’énumération qui l’illustre reste pour le moins limitée (Poste, logement) ou problématique (le crédit). D’autant que l’on ne nous dit rien sur les moyens à mettre en œuvre pour qu’ils (re ?)deviennent des services publics. S’agit-il d’exproprier sans indemnité les actionnaires qui en ont déjà trop profité ? De procéder à leur socialisation par l’instauration d’une démocratie sociale, dans laquelle les producteurs de services et la population en définiraient la configuration et la pertinence en fonction des « besoins » qu’ils détermineraient ? Ou s’agit-il d’en revenir à une conception bureaucratique où l’Etat, des experts et des élus, en imposeraient les termes ?

Quant aux services publics informatiques ou au recours au terme néolibéral de « l’économie de la connaissance », il semble que ces ajouts non explicités renvoient à une certaine vision du bien fondé de la tarte à la crème managériale et de la « division du travail » entre pays du Nord et ceux du Sud. Dans le cadre de la compétitivité globale, nous devrions conserver ce dernier atout de la technologie de la connaissance ! S’il s’agit d’autre chose, l’explication fait défaut.

3 – La logique publique d’un certain nombre d’activités qui ne seraient pas des services publics

On touche là une ambiguïté qui se doit d’être levée. Les trois exemples d’activités qui répondraient à cette logique sont révélateurs. La protection sociale, qu’il s’agisse de la maladie, des retraites, des accidents du travail … est un service public. Veut-on dire qu’il doit être géré par les assurés sociaux … et sans le patronat ? L’information, ensuite, doit-elle être gérée par les journalistes eux-mêmes avec leurs lecteurs ? Quant à la création artistique, comment peut-elle échapper à la marchandisation ? De quelles aides doit-elle disposer ? Ici, encore, on recourt à un euphémisme caractéristique. Les activités « doivent être débarrassées de la tutelle des grands groupes patronaux et financiers ». Peut-on croire qu’ils participeraient au financement de ces activités sans vouloir y influer ? On ne peut se débarrasser de cette dite tutelle sans poser la question de la propriété et donc de l’expropriation du capital, sinon l’autogestion des journalistes et des lecteurs et d’une presse libérée, pour ne prendre que cet exemple, est un mot creux. Pire, c’est laisser le renard dans le poulailler et le contrôle démocratique ne serait qu’envolée de plumes.

4 – Les services publics doivent trouver le niveau territorial pertinent

Il s’agit là d’un principe fondamental qui renvoie aux « besoins » à satisfaire au plus près des « usagers » et à la possibilité de faire école pour une démocratie sociale vivante, fondée sur des bassins de vie. Mais pourquoi donc employer un terme bureaucratique pour en définir la gestion ? Qu’est-ce que signifie ce « système de pilotage » dont on ne connaît pas le pilote ? Désigne-t-on une caste d’experts et(ou) de notables élus qui « représentatifs » se substituerait à la démocratie sociale à promouvoir ? Les termes d’autogestion par les acteurs concernés et de planification démocratique sont-ils bannis ? N’a-t-on pas fait le bilan, pour ne prendre qu’un exemple, des conseils d’administration des hôpitaux où siégeaient quelques élus locaux bien encadrés et assujettis aux experts et entretenant des liens drastiques avec l’Etat, du temps des dotations globales budgétaires ? S’agit-il de restaurer ces modèles obsolètes, tout comme le paritarisme bureaucratique où le capital finit toujours par imposer sa domination ?

5 – Là où gît le lièvre de la compromission : les sociétés d’économie mixte

La délégation au privé du service public, ce n’est pas autre chose que sa privatisation partielle ou totale. Quel bilan fait-on de « l’ouverture au capital » de la « Mitterrandie strauskhanienne » qui introduisit le loup dans la bergerie dans les sociétés d’autoroutes, par exemple ? Les capitaux ne sont-ils pas avides de dividendes pour leurs actionnaires ? La gestion déléguée de l’eau et de l’assainissement, et son prétendu contrôle par les élus, n’a-t-elle pas fait la fortune et l’expansion des groupes comme Vivendi et consorts, devenus par la grâce des gouvernements de Droite et de Gauche de puissantes transnationales ? Qu’en est-il du prix de l’eau pour l’usager lorsque la régie directe s’exerce ?

Peut-on prétendre que ceux qui ont rédigé ce paragraphe n’en savent rien ? Y a-t-il une différence de nature entre le « partenariat public-privé », que l’on récuse, et les SEM, sinon un degré d’emprise du capital différent mais tout aussi prégnant à terme ? C’est là où gît le lièvre car, après avoir constaté la faillite du capitalisme dans le préambule (on y reviendra), on s’entend à lui redonner une nouvelle vie … sous surveillance ?

6 – Le problème du financement des services publics

Il n’y a guère d’innovations dans ce paragraphe. L’ampleur de la crise du système capitaliste contraint la classe dirigeante et ses représentants à débattre honteusement de la taxation des revenus financiers exorbitants. De même, il est question de résorber les excès des niches fiscales et des patrimoines accumulés. Il s’agit ici, d’une vision social-libérale qui prétend civiliser le capitalisme financiarisé, sans le mettre en cause.

L’on aurait pu attendre des rédacteurs qu’ils affirment que les revenus financiers, participant à l’économie, soient limités à ceux délivrés par le livret de la Caisse d’Epargne. Et bien non ! Il n’est pas question d’enterrer « le capitalisme qui a fait faillite » mais en quelque sorte de le sauver contre lui-même … sans se donner les moyens de contribuer à la disparition de ce système destructeur des solidarités. En effet, rien n’est dit sur deux points essentiels : la BCE et la dette publique qui plombe toute possibilité de financement des services publics, entre autres.

L’existence de la Banque Centrale Européenne, indépendante du pouvoir politique, a été mise en place pour favoriser la rente financière en jugulant « l’inflation » salariale, en réduisant les déficits publics des Etats, afin de briser toutes les initiatives de mise en œuvre des politiques publiques sociales et interventionnistes. C’est au marché de s’y substituer, on sait ce qu’il en est advenu. En outre, la décision concomitante prise par Strauss Kahn d’obliger l’Etat à recourir aux marchés pour souscrire des emprunts va bien évidemment dans le même sens. Autrement dit, emprunter auprès des banques privées, des fonds spéculatifs ou auprès des super-riches qui ne paient pas suffisamment d’impôts et placent leurs capitaux excédentaires en obligations d’Etat Il faut quand même bien rappeler ce qu’est le capital financier auquel les rédacteurs ne veulent pas s’attaquer : c’est la centralisation privée des profits non réinvestis immédiatement qui permet de spéculer, y compris sur les emprunts d’Etat.

La dette publique, c’est le trou noir des rédacteurs, alors qu’elle est l’objet d’un odieux chantage auprès des peuples après le renflouement des banquiers et des spéculateurs lors de la crise financière. Faut-il la rembourser et se priver de la possibilité de financer les services publics ? Disons le nettement : la dette publique permet au capital financier de prélever une part de la richesse sociale, de rembourser le capital et les intérêts sur les recettes fiscales. Les Etats « affaiblis » font l’objet de spéculation sur leurs dettes et des pressions du FMI et de la Commission Européenne pour réduire les dépenses sociales et les salaires. Et, contrairement à ce que l’on veut nous faire croire, ce n’est pas parce qu’ils dépensent trop que les Etats capitalistes sont endettés, mais parce qu’ils ne prélèvent pas assez d’impôt sur le capital et les détenteurs de hauts revenus. Bref, les détenteurs de capitaux accumulés prêtent de l’argent à l’Etat pour s’enrichir davantage. « L’égalité réelle » a-t-elle encore un sens pour ceux qui la brandissent, tout en se gargarisant de « la République et de nos valeurs » si l’on ne s’attaque pas à ce problème crucial ? Autrement dit, l’abolition de la dette n’est qu’un moyen de réintroduire l’égalité en faisant payer à ces riches contribuables leurs arriérés d’impôts.

7 – L’extension de la gratuité

Là, on sent nettement la volonté de donner une coloration sociale indéniable au projet de service public du 21ème siècle sans pourtant, ni s’en donner les moyens (voir ci-dessus), ni d’avoir les hardiesses de son inspirateur, Paul Ariès. En effet, la tarification pour mésusage (l’eau pour la piscine par exemple) n’est pas retenue, ni la satisfaction gratuite des besoins fondamentaux contraire à la marchandisation des services, et encore moins l’idée d’un revenu maximum. Il semble que l’extension dont il est question s’accorde avec la thèse du gradualisme selon les possibilités qu’offrirait … peut-être … une société toujours capitaliste … En tout état de cause, le pourquoi de la gratuité n’est pas posé. Or, elle renvoie précisément, dans la mesure où elle est imposée, à une rupture fondamentale, où le revenu indirect socialisé signifierait l’abolition du salariat dans une société d’égalité réelle, où l’échelle des revenus pourrait se limiter de 1 à 5 sur la base d’un « SMIC » revalorisé. Mais, les auteurs du texte n’explorent pas cet objectif pour le 21ème siècle. Encore un effort, camarades !

8 – Les fonctionnaires : la loi ou le statut

Opposer la loi et le statut dans la définition des rapports entre les salariés du privé et du public n’apparaît logique que si l’on se situe toujours dans le système capitaliste, où le contrat de travail et son code se différencient du statut des fonctionnaires. Or, le contrat de travail, malgré les conventions collectives qui ont pu améliorer les relations entre employés et employeurs, se caractérise par un rapport de subordination. Et c’est précisément ce lien de sujétion qu’il faut briser afin que la démocratie sociale puisse s’exercer sur le lieu de travail, l’abolition du salariat prenant dès lors tout son sens. Il en est de même pour les fonctionnaires, à la différence près qu’ils sont confrontés au pouvoir des représentants élus, qu’ils émanent des collectivités territoriales ou des conseils d’administration des services publics socialisés (ils pourraient être nommés vu leurs compétences mais leur « légitimité » serait du même ordre).

Les notions d’indépendance, de séparation des pouvoirs retrouvent ici tout leur sens pour éviter les pratiques despotiques ou de contournement des règles de ceux qui possèdent, de fait, plus de pouvoir que d’autres. Les fonctionnaires doivent donc être protégés afin qu’ils puissent dire, rappeler le droit, en être les garants afin de satisfaire les besoins des usagers. Que l’on songe, à tire d’exemples, aux effets pervers de la décentralisation ayant de fait instauré (à l’image de la 5ème République) des baronnies et des exécutifs tout puissants, ou dans d’autres domaines, aux intrusions du pouvoir central dans l’enseignement ou dans l’exercice de la justice (les procureurs soumis au Ministère).

Ces remarques suggèrent plus généralement que les rapports sociaux doivent être entièrement revisités afin que les fonctions délibératives des assemblées et l’initiative de leur ordre du jour soient revivifiées. La démocratie sociale et politique, la séparation des pouvoirs, l’instauration de contre-pouvoirs sont autant d’éléments de réflexions à renouveler dans le cadre d’un réel projet de transformation sociale : le statut protecteur des fonctionnaires-citoyens ne doit pas pour autant leur conférer des pouvoirs exorbitants, des instances de contrôle sont donc nécessaires.

En tout état de cause, ce sont les fonctions d’experts qu’il conviendra de réduire progressivement par le débat et l’éducation populaire, en d’autres termes, la contradiction entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas. L’enjeu de l’égalité réelle n’est pas seulement économique mais également intellectuelle.

Retour sur le préambule

Le « Pacte » commence par l’affirmation de deux constats dont la suite démontre qu’il n’en tire pas toutes les conséquences : le « capitalisme a fait faillite » et « ce n’est pas aux classes populaires de payer la crise ». Or, la répartition des richesses, qui est la suite suggérée, suppose que l’on reste dans le système capitaliste qui serait compatible avec une gestion démocratique et dont le profit ne serait plus le moteur. Il semble pourtant aberrant, dans le cadre d’une politique de santé publique socialisée de laisser, par exemple, coexister le service public avec l’industrie pharmaceutique privée. Le coût des médicaments, l’existence de brevets, sans parler des dérives de « l’empoisonneur » Servier, et de la collusion des autorités sanitaires et autres cabinets privés, incitent pourtant à penser que l’expropriation-socialisation de cette industrie relève du salut public ! Plus généralement, la répartition des richesses produites par le travail nécessite la socialisation des grands moyens de protection et d’échange, et d’abord des banques, instruments de la centralisation de la richesse produite.

Il nous faut retourner l’argument libéral : ce n’est pas le coût du travail qui est exorbitant, c’est celui du capital dont nous devons nous alléger. Les profits réalisés par le CAC 40 en font foi et prennent une telle proportion, que même un démissionnaire de l’ancien CNPF (Conseil National du Patronat Français) s’en insurge : Eric Verhoex, dans une interview donnée le 20 janvier 2009, dénonce la « rapacité de l’oligarchie capitaliste », cette « nomenklatura capitaliste » qui poursuit sans relâche ses « attaques » contre les fruits du travail. Par quel miracle pourrait-elle, demain, acquérir le « visage humain » de bienfaiteur de l’Humanité ?

Inscrire la lutte pour les services publics du 21ème siècle dans la conjoncture présente

Pour l’heure, les attaques contre les services publics vont s’intensifier, tout comme les résistances.

Le chantage odieux du capital financier, qui concentre l’essentiel des titres des dettes publiques, va s’exercer pour obtenir leur remboursement, en contraignant les Etats dirigés par les élites politiques libérales et socio-libérales, à adopter des mesures d’austérité budgétaire. Ces mesures sont synonymes, et de coupes brutales dans les dépenses sociales, et de dégradation-privatisation des services publics, dont les principales victimes seront les classes populaires les plus précarisées et les plus pauvres. Le capital financier s’est lancé dans toutes sortes d’opérations spéculatives à haut risque, dont l’échec éventuel sera payé sous forme de plans de sauvetage, comme cela a été le cas lors de la crise dite des subprimes. Face à ces agressions, les diverses nomenklatura étatiques vont se diviser entre gagnants (l’Allemagne …) et perdants. Les situations en Grèce, au Portugal, en Espagne se délitent et l’hégémonie des classes dirigeantes et de leur personnel politique « socialopathe » se fissure.

Les politiques du FMI, de la Banque mondiale, de la Commission Européenne, le tandem Merkel-Tsarko sont de plus en plus contestés. Ce qui manque encore, c’est l’intrusion sur la scène publique des classes populaires, et encore plus, la constitution de forces politiques, porteuses d’un projet politique de transformation sociale à la hauteur des enjeux du 21ème siècle. Ce « retard théorique » se manifeste dans l’absence de remise en cause radicale de la pensée dominante, dans les réalités institutionnelles qui en structurent la prégnance, dans les partis traditionnels qui s’y moulent.

Saper l’idéologie dominante, c’est remettre en cause des croyances partagées

Ce qui serait moderne dans ce monde globalisé, c’est que chacun, quelle que soit sa place dans la société, soit responsable de son sort, s’assure lui-même contre les risques qu’il encourt, et évite d’être assisté, l’assistanat étant le pire des maux. Il alourdit l’Etat qui, pour le bien de tous, doit être allégé afin que nous puissions gagner en compétitivité, ce qui imposerait de réduire le « coût » du travail et des « charges » sociales, dans l’espace de la concurrence libre et non faussée, dont les bienfaits, en termes de baisse des produits, seraient indéniables …

L’Etat alourdi par la dette publique se doit, dans ces conditions, d’être allégé, afin que les entrepreneurs, créateurs de richesses ( !) paient moins d’impôts pour investir. Quant aux services rendus, tels les services publics, on ne voit pas pourquoi ils ne seraient pas sources de revenus pour ceux qui les délivrent et tout particulièrement, les détenteurs de capitaux qui y placent, à risques, leur argent. En tout état de cause, la libre concurrence, source d’innovation et de créativité, non seulement impliquerait la diversité de choix mais, plus fondamentalement, serait également le moyen par excellence du libre choix du consommateur, quitte provisoirement … avec l’exercice régulateur de la « main invisible du marché » et ses corrections (douloureuses !) à s’empoisonner avec le Médiator.

Bien entendu, la libre concurrence dans l’espace du grand marché européen et mondial, ne connaît pas de limites, y compris en matière fiscale et sociale entre Etats. La fin de l’Etat social est par conséquent programmée, tout comme la privatisation des secteurs publics rentables car, c’est bien reconnu, le marché fait mieux que l’Etat bureaucratique, surtout dans le domaine du développement de la valeur … actionnariale. Que serait le monde sans les dividendes des actionnaires et la rentabilité managériale assise sur la motivation des stocks options ? (Merci à Strauss Kahn qui les a introduits en France !). Que pourrait-on faire sans la possibilité de gagner des parts de marché sur nos concurrents européens et mondiaux, dans une économie tournée résolument vers l’exportation, dans un monde où la compétition est la règle, et la guerre de tous contre tous la morale des gagnants ?

C’est tout cette fable qui pèse comme une chape de plomb sur les esprits qu’il convient de réfuter et sans attendre que les faits mortifères (précarisation-paupérisation, délocalisation-externalisation-privatisation, chômage, bulles spéculatives et crises …) viennent la contredire. Or, c’est bien ce à quoi nous assistons globalement d’autant que les institutions ont matérialisé ces choix idéologiques.

Les réalités institutionnelles qui nous gouvernent

Personne ne devrait ignorer (encore moins ceux qui prétendent par leur expérience militante et leurs connaissances être éclairés) que des traités ou accords internationaux sont des contraintes réglementaires et institutionnelles qu’il faut briser s’ils sont contraires aux objectifs que l’on s’assigne.

Ainsi, l’Acte unique, signé en 1986 dans le cadre de la constitution de l’Europe libérale, considère que des normes techniques et sanitaires décidées au plan national sont des « barrières non tarifaires qui entravent le jeu de la libre concurrence ». Elles doivent être abolies sous peine de sanctions pécuniaires. De même, l’Accord Général du Commerce et des Services (AGCS) signé par les Etats membres de la Communauté Européenne notamment, s’impose et, à ce titre, la privatisation-marchandisation des prestations de santé sous réserve de quelques exceptions et du temps dévolu à leur mise en œuvre. Il en est de même pour le Pacte de stabilité de 1987 (pas d’inflation, compression des dépenses publiques) ou du Traité de Maastricht ou de l’institution de la Banque Centrale Européenne et l’obligation pour les Etats d’emprunter sur les marchés.

Sans entrer dans les détails de toutes ces réglementations imposées et supérieures aux lois ordinaires, qu’il suffise de constater que l’architecture européenne est contraire à la souveraineté populaire des peuples. La démonstration pratique en a été faite lors du référendum sur le « projet » de Traité Constitutionnel Européen (TCE). Le NON du peuple a été bafoué et le Traité de Lisbonne qui en reprenait les termes a été approuvé par la représentation nationale ( !). C’est dire que les élites politiques des partis traditionnels ne représentent que les desiderata des oligarchies capitalistes et financières, leurs engagements pour l’Europe libéralisée étant contraire à toute reconquête pour le rétablissement des services publics. « L’Europe sociale n’aura pas lieu » dans le cadre des institutions actuelles. Seules les mobilisations populaires, porteuses d’un projet de transformation sociale, peuvent, en gagnant toute l’Europe, instaurer une nouvelle configuration continentale dont s’excluent les Partis libéraux.

Les engagements des partis libéraux et socio-libéraux

On ne va pas ici faire l’historique calamiteux des reniements des socialos dès 1983 . On les suppose connus en passant par les figures de Jacques Delors, Bérégovoy, Pascal Lamy, Camdessus, Fabius, DSK, Aubry et de l’inénarrable Kouchner et autre Rocard. Indéniablement, la Droite s’est engouffrée dans la brèche ouverte par la Gauche, celle-ci en remettant une couche mémorable sous Jospin, l’homme de la cohabitation sous lequel les privatisations ont pris le plus d’ampleur.

Face à la crise et à la faillite du système capitaliste qu’ils ont débridé, vont-ils se renier, faire leur « inventaire » critique ? Que nenni ! Ils sont en matière d’hypocrisie politique (pensons à « l’ouverture du capital » pour éviter la notion stipendiée de « privatisation ») les plus retors pour nous faire avaler, par exemple, les couleuvres ultralibérales du Traité de Lisbonne et ses « changements cosmétiques » (pour citer Valéry Giscard d’Estaing) pour des modifications fondamentales. Et pourtant, l’on devrait leur rappeler les phrases mémorables qu’ils ont pu prononcer au moment de l’imposition de l’euro par exemple. « La monnaie unique, c’est moins de chômeurs et plus de prospérité », ça, c’est du Rocard. « Ce sera plus d’emplois, plus de protection sociale et moins d’exclusion », ça c’est du pur jus Aubry. Quant à l’impayable bouffon Kouchner, il déclara avec emphase « On rira beaucoup plus … ». Pitoyables, non ? Mieux valait à l’époque écouter les dires du libéral Alain Madelin pour s’armer contre le désastre qui s’annonçait : « Le traité de Maastricht agit comme une assurance vie contre le retour à l’expérience socialiste ».

Alors, assurément, peut-on lutter pour des services publics du 21ème siècle dans le cadre d’un capitalisme qui a fait faillite entre autres par rapport à toute espérance sociale, sans dénonciation des traités européens et désignation de nos adversaires ? La mise en œuvre des politiques d’austérité et de privatisation des services publiques menée par les « socialistes » en Grèce, en Espagne, au Portugal n’est-elle pas suffisamment éclairante ? Les « socialopathes » sont incompatibles avec tout projet de transformation sociale. On ne peut se leurrer sur ces « élites » qui, du haut de leur arrogance raisonnent « bas de plafond » .

Le Tiers Etat des futurs Etats Généraux reste à construire.

Gérard Deneux, le 12 mars 2011

Association Amis de l’Emancipation Sociale Nord Franche-Comté

1) Socialopathes : on désigne ici les prétendus socialistes infectés par l’idéologie néolibérale, c’est une véritable pathologie

2) Lire à ce propos entre autres : « La décennie. Le cauchemar des années 80 » François Cusset (éditions la Découverte), « L’Europe sociale n’aura pas lieu » François Denord et Antoine Schwartz (édition Raisons d’agir), « Le grand bond en arrière » Serge Halimi (édition Fayard), « La stratégie du choc » de Naomi Klein (édition Actes sud)

3) Le mot est d’Emmanuel Todd. (cf son essai très riche sur le sarkozysme « Après la démocratie » édition Folio actuel


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