COMITE VALMY

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Souverainistes et antilibéraux, votez Darmanin par Descartes

jeudi 8 juillet 2021, par Comité Valmy


La déclaration de Darmanin est passée à peu près inaperçue. C’est dommage, parce qu’elle mérite au contraire une large publicité. Commentant le fiasco de la distribution de la propagande électorale confiée à la société Addexo, il a manifesté avoir recommandé au Premier ministre de faire modifier la loi pour permettre à l’Etat de reprendre en main la distribution des documents électoraux en contradiction avec la directive européenne sur la libéralisation des services postaux, qui rend obligatoire l’appel d’offres.

Autrement dit, notre ministre de l’intérieur découvre tout à coup que les agents publics, ces « derniers de cordée » qui ne foutent pas une rame et qui, contrairement aux vrais travailleurs, sont protégés par un statut de privilège, font finalement le travail mieux que ce secteur privé dont on vante la flexibilité, l’adaptabilité, la capacité à relever tous les défis, et tout cela pour moins cher. Curieux, non ? Où sont passés nos libéraux, nos partisans de la concurrence et du marché ?

Tous ceux qui ont eu à passer des marchés de sous-traitance connaissent parfaitement les limites du système. La réalité, c’est que dès lors qu’un marché fonctionne dans un contexte d’asymétrie d’information, il pousse à la fois les prix et la qualité vers le bas. C’est logique : pour gagner des marchés, il vous faut offrir un meilleur prix que vos concurrents. Et dans une activité qui repose sur des technologies connues et dominées par tous les acteurs, il est difficile d’avoir un avantage concurrentiel autrement qu’en dégradant la qualité du résultat, d’utiliser des matériaux au rabais, de prendre des travailleurs précaires et les rémunérer à minima. Et le client n’a pas l’information qui lui permettrait de prendre en compte la qualité du service dans le choix. Et tout ça n’est pas nouveau : c’était parfaitement connu depuis le XVIIème siècle. Voici ce que Vauban écrivait à Louvois, concernant les travaux des fortifications :

« Il y a quelques queues d’ouvrages des Années dernières qui ne sont point finies et qui ne finiront point, et tout cela Monseigneur, par la confusion que causent les fréquents Rabais qui se font dans vos Ouvrages car il est certain que toutes ces ruptures de Marchés, manquements de parole et renouvellements d’Adjudications ne servent qu’à vous attirer comme Entrepreneurs tous les misérables qui ne savent où donner de la tête, les fripons et les ignorants,et à faire fuir tous ceux qui ont de quoi et qui sont capables de conduire une Entreprise. Je dis plus qu’elles retardent et renchérissent considérablement les ouvrages qui n’en sont que plus mauvais, car ces Rabais et bons Marchés tant recherchés sont imaginaires, d’autant qu’il est d’un Entrepreneur qui se perd comme d’un homme qui se noie qui se prend à tout ce qu’il peut : or, se prendre à tout ce qu’on peut en matière d’entrepreneur, c’est ne pas payer les Marchands chez qui il prend les matériaux, mal payer les ouvriers qu’il emploie, friponner ceux qu’il peut, n’avoir que les plus mauvais parce qu’ils se donnent à meilleur marché que les autres, n’employer que les plus méchants matériaux, chicaner sur toutes choses et toujours crier miséricorde contre celui-ci et celui-là. »

Une entreprise qui veut avoir le contrat a un choix cornélien : soit elle propose une offre « à minima » et a une chance de gagner le contrat – et de mécontenter le client ensuite, soit elle donne un devis lui permettant de faire un travail de qualité, et elle n’aura pas le contrat. Que pensez-vous qu’il fera ? Avoir le contrat et le foirer est toujours moins pénalisant que ne pas l’avoir. Conséquence : tout le monde sous-évalue les prix, pour ensuite offrir un service de qualité inférieure, le client est mécontent et changera de fournisseur dès qu’il a l’occasion… pour se retrouver dans la même situation, puisque toutes les entreprises font de même.

Pourquoi les agents publics feraient-ils mieux à l’heure de distribuer les plis que les agents du privé ? Pour une raison que les néolibéraux oublient souvent : les incitations positives sont souvent bien plus efficaces pour obtenir un travail de qualité que les incitations négatives. Or, le public est bien plus capable de fournir des incitations positives. La stabilité liée au statut fait que la réputation devient un bien précieux et l’attachement à l’organisation une réalité. C’est pourquoi la logique de l’honneur opère pleinement. Les retraités d’EDF qui ont repris le collier pour rétablir en urgence le réseau électrique endommagé par la tempête de 1999 ne l’ont pas fait parce qu’ils attendaient une récompense matérielle, et encore moins par peur d’être virés. C’est la logique de l’honneur qui a joué à plein.

Mais comment actionner la logique de l’honneur dans un environnement ou au contraire la stabilité n’est pas garantie ni même une valeur ? Comment un intérimaire qui sait qu’il est aujourd’hui ici et demain ailleurs pourrait se sentir identifié avec les objectifs de l’organisation qui l’emploie ? Pourquoi chercherait-il à se bâtir une réputation de bon travailleur, puisqu’à la fin de son contrat il sera mis sur le carreau quand même ? Le privé est donc réduit, pour motiver son personnel à faire un travail de qualité, aux incitations matérielles. Mais dans une logique d’appel d’offres, les marges de manœuvre dans ce sens sont très faibles, puisque la concurrence pousse impitoyablement les prix (et les marges) vers le bas. Et puis, contrairement à une légende bien établie, les incitations matérielles coutent bien plus cher que les incitations symboliques, comme le montre l’étude d’EDF sur l’évaluation du « tarif agent » (1).

Mais la sortie de Darmanin est amusante pour une raison différente. Sa proposition est de modifier la loi pour permettre de réserver la distribution à l’opérateur public, ce qui suppose de violer une directive européenne. Et pas n’importe laquelle : la directive sur la concurrence dans les services postaux. Quand on sait que la « concurrence libre et non faussée » est l’un des piliers de la construction européenne, on réalise le niveau du sacrilège commis par le ministre de l’Intérieur. Jean-Luc Mélenchon propose dans son programme de « désobéir » aux directives européennes qui ne nous conviennent pas. On remarque dans cette affaire que cette idée de « désobéissance » se retrouve même chez les ministres d’un gouvernement qui se positionne clairement du côté eurolâtre.

Darmanin-le-désobéissant ne semble pas réaliser que ce qu’il propose le conduit évidemment à une collision non seulement avec Bruxelles, mais aussi avec le juge français tenu d’appliquer le principe constitutionnel qui proclame la supériorité des traités par rapport aux lois même postérieure, et l’abondante jurisprudence qui inclut dans cette règle les actes dérivés des traités, tels que les règlements ou les directives européens. La modification législative que propose Darmanin ne pourrait qu’être annulée par le juge constitutionnel, et les actes pris pour son application par le juge administratif.

Si les déclarations de Darmanin sont intéressantes, c’est parce qu’elles montrent que le vernis libéral et européiste craque sérieusement. Que nos hommes politiques ont bien compris que l’adhésion inconditionnelle aux principes libéraux et européens nous conduit dans le mur, et surtout que l’opinion publique n’est plus prête à admettre les arguments de résignation du style « on ne peut rien faire, c’est écrit dans la directive »…

Descartes - le 5 juillet 2021

Le blog de Descartes

(1) Les agents au statut des industries électriques et gazières (IEG) bénéficient d’une réduction de 90% de leurs factures d’électricité, réduction dite « tarif agent ». Il y a quelques années, EDF a conduit un sondage dans la perspective d’un « rachat » de ce tarif, qui serait remplacé par une simple prime. La question posée était « à combien évaluez vous l’avantage du tarif agent » (sous-entendu, « combien faudrait-il vous verser pour que vous acceptiez d’y renoncer »). Le résultat est surprenant : alors qu’en moyenne le « tarif agent » coute quelque 350 € par an et par agent, les agents l’évaluent a presque le double. Ce qui montre qu’il est plus intéressant pour l’entreprise en termes d’incitation de maintenir l’avantage que de verser une prime.


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