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« La vie de Léopold Sédar Senghor est
un parcours éblouissant d’intelligence et de volonté
Par Jean-François Roseau

vendredi 27 août 2021, par Comité Valmy


Léopold Sédar Senghor, à Tours, en 1985. AFP

« La vie de Léopold Sédar Senghor
est un parcours éblouissant d’intelligence et de volonté »

FIGAROVOX/TRIBUNE - À l’occasion de l’ouverture prochaine de la Cité internationale de la langue française, le jeune écrivain Jean-François Roseau rend un bel hommage à l’une des figures majeures de la francophonie, Léopold Sédar Senghor.


Jeune écrivain, Jean-François Roseau est notamment l’auteur de La Chute d’Icare (Folio, 2018), récit mi-historique, mi-romanesque distingué par le prix François-Mauriac de l’Académie française, d’une satire de la vie politique, Une comédie à la française (Éd. de Fallois, 2018) et d’un roman remarqué, La Jeune fille au chevreau (Éd. de Fallois, 2021).


Du sommet de Djerba, à l’automne, à l’inauguration prochaine de la Cité internationale de la langue française, à Villers-Cotterêts, la francophonie est à l’ordre du jour et de nombreux temps forts doivent la mettre à l’honneur. Mais la francophonie a aussi ses visages. Il y a les incarnations d’aujourd’hui et les inspirations d’hier. Parmi celles-ci se trouve une figure capitale dont l’occasion semble toute indiquée, à la faveur de ce calendrier et du vingtième anniversaire de sa disparition, le 20 décembre prochain, de rappeler l’œuvre magistrale et l’ambition pionnière.

La vie de Léopold Sédar Senghor, parcours éblouissant d’intelligence et de volonté, a des accents d’épopée fabuleuse qui l’aura fait voguer, à travers la mangrove et la grisaille des villes, des rives du Sine aux bords de la Seine et du Quai de Conti aux contes de son enfance. Elle nous apprend ainsi que la francophonie n’est ni une remontée aux sources, ni une mer enclavée, mais un lieu de confluence, constamment irrigué par l’usage, la rencontre et l’inventivité de ceux pour qui la langue est à la fois le vestige d’une histoire en commun et le vecteur d’un avenir à tracer.


Se désignant lui-même comme Normand d’adoption par son second mariage, Senghor s’autorise une comparaison audacieuse entre les côtes normandes et celles du Sénégal, bercées par un même océan et des vents parallèles.

Jean-François Roseau


Rien de plus composite, au vrai, que la francophonie, ni rien de plus fédérateur dans la diversité des accents et des paysages. Alors que j’écrivais sur un auteur normand, c’est une analogie incongrue de Senghor, dans une conférence prononcée à Rouen, en 1986, qui m’a conduit jusqu’en Afrique de l’Ouest. Se désignant lui-même comme Normand d’adoption par son second mariage, Senghor s’y autorise une comparaison audacieuse entre les côtes normandes et celles du Sénégal, bercées par un même océan et des vents parallèles.

Le rapprochement paraît d’emblée douteux tant les mondes évoqués semblent multiplier les divergences de tons, de climats, de couleurs, ajoutant aux milliers de kilomètres qui éloignent Saint-Lô de Saint-Louis une myriade de contrastes et d’antinomies manifestes. Mais Senghor ne parle pas en vain. Car la langue a ses cartes et l’histoire ses reliefs qui défient quelquefois les lois du géographe. En quelques mots, Senghor convainc. Et son analogie, jugée d’abord avec réserve, s’explique à la lueur de cet imaginaire où s’entremêlent les bocages et la brousse, les peupliers et les palétuviers, la rondeur luisante des pommes et l’ovale parfumé des mangues.


C’est l’enfant qui nous parle, bien plus que l’Immortel. Il se souvient de la langue des missionnaires normands entendus dès sept ans, à cet âge de raison qui lui ouvrit des portes hors du « Royaume d’enfance » pour mieux y revenir.

Jean-François Roseau


C’est l’enfant qui nous parle, bien plus que l’Immortel. Il se souvient de la langue des missionnaires normands entendus dès sept ans, à cet âge de raison qui lui ouvrit des portes hors du « Royaume d’enfance » pour mieux y revenir. Célébrant en français les paysages sérères et le pays natal, Senghor nous confie le secret de cette alchimie au carrefour des mondes, qui conjugue souvenirs personnels et rêve d’universalité. Ce français en partage, quoi de plus abracadabrantesque ? Comme un tour de magie qui rempile en partie les pierres éparpillées de la Tour de Babel.

Cette intimité du lointain, dont nous rapproche l’arme miraculeuse de la langue, c’est l’une des vertus cardinales de la francophonie, l’une des passions de Senghor. Sur son bureau, à Dakar, des notes manuscrites en témoignent. À droite de son sous-main, posée sur une pile de dossiers qu’on imagine (peut-être naïvement) disposés tels qu’à son dernier passage, une chemise rose, aux angles cornés par le temps, porte la trace de son combat. On peut y lire : « Francophonie de Senghor ». De l’autre côté, deux volumes empilés évoquent, avec sobriété, son sens de la rigueur et son goût du mot juste : un dictionnaire et un manuel du français correct.


« France, mère des arts, des armes et des lois », écrivait Du Bellay dans son exil romain. Cette triple vocation, Senghor l’honora à la fois comme poète, héritier de La Fontaine et des griots sénégalais, comme fantassin français, emprisonné en 1940, puis comme député, artisan de la Constitution de 1958.

Jean-François Roseau


Voilà qui dit l’humilité suprême de cet agrégé de grammaire, soucieux d’éviter cette confusion marécageuse que tant d’esprits rusés ont intérêt à entretenir. Senghor sait le drame des malentendus, des problèmes mal nommés ou des ambivalences, et toute son existence semble placée sous le sceau des poètes, qu’ils soient des Ardennes ou de Gorée. Parmi les chefs d’État, les mains à plume sont infiniment moins nombreuses que les mains à crosse ou à sceptre. C’est en cela que Senghor est unique en son genre.

S’il dirigea le Sénégal jusqu’en 1980, la France n’en est pas moins reconnaissante à celui qui n’épargna pour elle ni son temps ni ses dons. « France, mère des arts, des armes et des lois », écrivait Du Bellay dans son exil romain. Cette triple vocation, Senghor l’honora à la fois comme poète, héritier de La Fontaine et des griots sénégalais, comme fantassin français, emprisonné en 1940, puis comme député, artisan de la Constitution de 1958.

Mais son œuvre politique et littéraire excède de loin son action pour la France et pour le Sénégal. À entendre parler du « Poète-Président », à lire sa poésie, on découvre combien cet homme œuvra à l’union fraternelle des peuples. Une unité qu’il espéra peut-être à la hauteur de ses liens d’amitié avec Georges Pompidou, son « plus-que-frère », lui aussi grand lecteur des écrivains normands de Corneille à Barbey.


Avec sa mémoire et ses couleurs vives, la maison natale du poète, à Joal, est encore riche d’enseignements ou d’anecdotes aux accents prophétiques.

Jean-François Roseau


Avec sa mémoire et ses couleurs vives, la maison natale du poète, à Joal, est encore riche d’enseignements ou d’anecdotes aux accents prophétiques. Derrière le mur d’une blancheur aussi claire que la chaux recouvrant le tronc des manguiers, la demeure est plantée au bout d’un chemin pavé, aux deux côtés duquel deux galeries se font face. Le toit est surmonté d’un vaste baobab, présence magique et séculaire que l’on devine dans le dos de la maison. Sous l’une des belles fenêtres bleues qui ouvrent la façade, une plaque est posée en hommage. Le conservateur s’en amuse, espiègle : « C’est un cadeau de votre Président ».

Cet hommage, en effet, provient d’une promotion d’énarques, baptisée Léopold Sédar Senghor. C’est celle du président de la République française. On a souvent glosé sur ses allures pompidoliennes. Au-delà de l’anecdote, le chef d’État s’est sans doute souvenu, dans son action pour la francophonie, de cet autre parrain dont l’œuvre est un appel qui résonne jusqu’à nous.

27 août 2021


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