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L’implication dans l’économie, une nouvelle étape
dans le parcours du Hezbollah
Par Scarlett HADDAD

lundi 30 août 2021, par Comité Valmy


L’implication dans l’économie, une nouvelle étape
dans le parcours du Hezbollah

Trois discours en moins de dix jours, sans parler des allocutions pendant les veillées de Achoura... le secrétaire général du Hezbollah a rarement autant parlé. Sauf peut-être pendant la guerre de juillet 2006, lorsqu’il s’est exprimé régulièrement pendant 33 jours. Est-ce à dire que Hassan Nasrallah se considère en pleine bataille et c’est pour cela qu’il estime devoir remonter le moral des troupes, ou bien tous ces discours marquent-ils le début d’une nouvelle étape dans le parcours de la formation chiite ?

Comme toujours lorsqu’il s’agit du Hezbollah, les moindres détails sont examinés à la loupe et interprétés. D’abord par les ennemis du parti qui cherchent à déceler le moindre signe de faiblesse ou d’embarras et ensuite par ses amis et ses partisans, qui restent suspendus à chacune des expressions de Nasrallah. Et, depuis Achoura, Hassan Nasrallah a donné à ceux qui l’écoutent et l’observent beaucoup de sujets d’interprétation et de réflexion. Il a ainsi commencé le 19 août, en pleine commémoration, par annoncer l’appareillage du bateau chargé de mazout iranien en direction du Liban. Il avait alors cherché à minimiser l’impact de la nouvelle en affirmant qu’elle est uniquement destinée à alléger les souffrances des Libanais, et qu’il ne s’agit nullement pour le Hezbollah de se transformer en commerçant et importateur de carburants ni de prendre la place de l’État.

À peine quelques jours plus tard, le 22 août, il est monté d’un cran, annonçant que le premier bateau sera suivi de beaucoup d’autres, allant même jusqu’à proposer à l’État de faire venir des compagnies iraniennes spécialisées dans la prospection et l’extraction du pétrole et du gaz, car, selon lui, elles ne craignent ni les réactions israéliennes ni les sanctions américaines. Cette fois aussi, Nasrallah a bien précisé que son parti n’a absolument pas l’intention de remplacer l’État et ses institutions. Il serait juste en train de proposer des solutions de rechange à la grave pénurie de carburants qui s’abat sur tous les Libanais et même cause la mort de certains d’entre eux dans des conditions déplorables. La logique est simple : au lieu de se démener pour tenter d’importer du carburant par les canaux habituels ou à travers l’Iran et de se heurter aux problèmes de financement, le Liban pourrait selon lui extraire son propre gaz et pétrole. Il ne s’agit donc plus, pour Nasrallah, d’une simple contribution à l’allègement des souffrances des Libanais en « augmentant l’offre, face la demande », selon ses propres termes, mais d’un véritable plan économique qu’il considère d’ailleurs comme « une bataille » que lui et son camp doivent mener et remporter...

Pour ceux qui suivent l’évolution du Hezbollah, il ne s’agit pas d’un développement banal, mais d’une nouvelle étape dans le parcours de cette formation. Né officiellement en 1983, après avoir mené une existence clandestine dans la foulée de l’invasion israélienne de 1982, le Hezbollah s’est d’abord voulu une résistance militaire. Ce n’est qu’en 1992 qu’il a commencé à faire de la politique interne en participant aux élections législatives et en formant ainsi un bloc parlementaire. Ce qui avait d’ailleurs provoqué la mise au ban du premier secrétaire général du parti cheikh Sobhi Toufayli qui refusait la participation de la résistance à la vie politique. Il a fallu ensuite attendre 2005 et le départ des soldats syriens, après l’assassinat du Premier ministre Rafic Hariri, pour que le Hezbollah décide de participer aux gouvernements successifs, franchissant ainsi un nouveau pas dans son implication dans la vie politique. Mais il a quand même tenu à continuer à prendre ses distances en évitant de trop se mêler des rouages internes, laissant à son allié le chef du mouvement Amal et président de la Chambre Nabih Berry le soin de gérer les détails de la vie libanaise.

Aujourd’hui, avec l’importation de carburants et d’autres produits iraniens, ainsi qu’avec la proposition de construire des usines de fabrication de médicaments et de se lancer dans d’autres secteurs de production, le Hezbollah franchit un nouveau pas en s’investissant directement dans l’économie libanaise. Désormais, le Hezbollah a de plus en plus de mal à garder ses distances avec les développements locaux. Il a bien essayé de le faire en refusant même la demande de ses alliés d’intervenir directement dans les différents processus politiques, sous prétexte qu’il préfère ne pas s’impliquer dans les méandres internes, mais il se retrouve aujourd’hui au cœur de la crise. Ce développement est accueilli différemment selon la position à l’égard de ce parti. Pour ses partisans, il s’agit d’un développement normal, car le Hezbollah, qui est proche de ses gens et qui est convaincu que les Américains et leurs alliés imposent un blocus au Liban juste pour pousser les Libanais à se soulever contre lui, ne peut pas rester les bras croisés sans chercher à briser ce blocus. D’ailleurs, l’annonce de la décision de Nasrallah d’importer du mazout d’Iran a, comme par miracle, ouvert devant le Liban les voies du gaz égyptien et de l’électricité de Jordanie, dans le cadre d’une initiative américaine. Même une compagnie émiratie s’apprêterait à envoyer du carburant au Liban alors que depuis plus d’un an le pays se débat dans la crise, accentuée par le manque de fonds et de fournisseurs. Le Hezbollah, toujours selon ses partisans, ne compte d’ailleurs pas en rester là. Il va désormais peser pour pousser le pays à se dote d’une économie de production, non de rente et d’endettement.

Par contre, pour ses détracteurs, le Hezbollah est en train de perdre ce qui restait encore de son image de mouvement de résistance. Plus il s’implique dans les affaires internes libanaises, plus il risque de s’enliser dans les sables mouvants du pays, devenant aisément la cible de critiques et d’attaques. Ce que les guerres militaires n’ont pas réussi à faire, la bataille économique (pour reprendre les termes de Nasrallah) pourrait y parvenir, c’est-à-dire faire tomber la dernière feuille de vigne qui cachait le véritable visage du Hezbollah, celui d’un parti comme les autres, impliqué dans la corruption et dans un projet de pouvoir.

Cette « quatrième phase » dans le parcours du Hezbollah devrait être cruciale pour lui... et pour le Liban.

Scarlett HADDAD
OLJ.
le 30 août 2021


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