COMITE VALMY

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Culture : il faut poursuivre l’oeuvre de Malraux !
Valentin Martin

jeudi 21 avril 2011, par Comité Valmy


Avant Malraux, la notion de droit à la culture était inexistante. C’est lui qui, sous la présidence de De Gaulle, a mis en place un vaste programme de démocratisation culturelle. « Rendre accessibles les œuvres capitales de l’humanité, et d’abord de la France, au plus grand nombre possible de Français » telle devait être la mission du ministère de la Culture. Son ambition n’était autre que d’imiter ce que la Troisième République avait mis en place en matière d’éducation : « faire en sorte que chaque enfant de France puisse avoir droit aux tableaux, au théâtre, au cinéma, etc., comme il a droit à l’alphabet » (Malraux, 1966). Au milieu des disciplines enseignées à l’école, l’art a un statut à part. Malraux accorde une pleine confiance aux oeuvres pour qu’elles parlent d’elles-mêmes. Nul besoin de les entourer de discours explicatifs : elles peuvent provoquer chez quiconque un « choc esthétique ». C’est pourquoi Malraux tenait à ce que le ministère de la Culture soit séparé de l’Education Nationale. Deux points fondamentaux : la culture n’était plus considérée comme l’apanage d’une élite sociale ; elle n’était pas pour autant le résultat d’une médiation ou d’une éducation.

Aujourd’hui, rien n’est moins risqué pour ministres ou chargés d’études de se revendiquer de l’héritage de Malraux. Pour autant, depuis une vingtaine d’années, son oeuvre a été violemment remise en cause. Pour les néo-libéraux, l’Etat n’a pas à interférer dans les pratiques culturelles des citoyens. Chacun doit être libre de choisir ses goûts et aspirations. Marc Fumarolli dans L’Etat culturel va jusqu’à rapprocher l’Etat malrucien de la Kulturkampf de l’Etat nazi. L’auteur, proche d’E. Balladur lors des élections de 2002, exhorte aussi à « remettre en cause cet édifice gaullo-socialiste ». Premièrement, l’Etat aurait échoué à démocratiser la culture. Depuis 1966, la composition sociologique des publics fréquentant musées, salles de concert et d’opéras serait restée la même . Par ailleurs, le mécénat d’Etat aurait stérilisé la création artistique en France. Pour Fumarolli, les artistes de la Troisième République, pourtant non interventionniste en la matière, seraient meilleurs que ceux de l’ère malrucienne.

Cette thèse a aujourd’hui semble-t-il remporté l’adhésion des décideurs politiques. Dans son programme d’action « Culture pour tous » (2010), F. Lacloche considère comme admis que Malraux et ses successeurs ont échoué à démocratiser la culture. L’auteur du rapport va jusqu’à affirmer, non sans une certaine provocation , que le « principal obstacle à la démocratisation de la culture est la culture elle-même ». Si Lacloche emprunte à Malraux le concept de « Culture pour chacun », il n’en défend pas moins une vision de la culture profondément anti-malrucienne.

L’opposition entre ces deux tendances ne va cesser de se radicaliser. Entre Républicains et Néo-libéraux, il faudra choisir son camp et ne plus se payer de mots. Ceux qui pensent qu’il faut enterrer l’oeuvre de Malraux, et ceux qui pensent qu’il faut la prolonger et l’améliorer.

Malraux entendait d’abord mettre les Français à l’abri des machines à « créer du rêve ». Il était hostile à toute compromission des beaux-arts avec l’industrie culturelle. Aujourd’hui, l’Union Européenne rompt clairement avec cette définition de la culture. La création n’est en effet pas réservée au « monde traditionnel des arts » : elle concerne aussi « l’industrie de luxe, le design automobile, les media, et les technologies de l’info et de la communication ». Pour l’UE, les grandes entreprises culturelles sont « TF1, M6, la fondation Bertelsman, Vivendi Universal, RTL, mais aussi LVMH, Gucci et Ubisoft ».

De la définition de la « culture » dépend celle des « métiers culturels ». Les professionnels du monde « traditionnel des arts » (les artistes) sont dirigés vers les industries culturelles. C’est l’esprit de la réforme européenne du LMD, qui inclut également les disciplines artistiques (conservatoires, filières artistiques) dans le Processus de Bologne. Ce programme, écrit en partie par la Table Ronde des Industriels Européens, comprend deux directions : remplacer la notion de savoir ou de savoir-faire par celle de « compétences », et associer plus étroitement les étudiants au monde de l’entreprise. Par le biais de stage, et d’enseignements adéquats, artistes plasticiens peuvent devenir graphistes publicistes, musiciens compositeurs de jingles, intellectuels ou écrivains devenant conseiller en communication. De la même façon, les concours des classes préparatoires littéraires, dernier bastion d’un enseignement littéraire de qualité, ont été ouverts par la réforme Pécresse aux Ecoles de Commerce, d’Information et de Communication. De la définition de la culture, dépend donc l’avenir des professionnels de la culture.

Quand le terme de culture explose, on cherche à trouver une utilité économique aux artistes. Citant le rapport américain « L’impact de l’enseignement artistique sur la formation de la main d’oeuvre », le rapport sur l’ « Economie de la Culture en Europe » estime que « les arts développent beaucoup de compétences qui sont applicables à l’environnement du « monde réel ». Pour développer des qualités telle que l’imagination, la concentration, le relationnel, des artistes sont donc invités à intervenir dans les écoles, les entreprises, mais auprès des publics dits empêchés, tels que les prisons ou les hôpitaux psychiatriques (Rapport Lacloche) pour voir maintenir leur indemnités. Pour survivre, la plupart des artistes ont besoin de se réorienter vers l’industrie culturelle ou la pédagogie artistique.

Malraux entendait faire de la France le premier pays culturel au monde. Pour se donner les moyens de cette ambition, il considérait que l’Etat devait financer des professionnels de la culture. Aussi a-t-il étendu les bienfaits de la protection sociale (régime de l’intermittence), aux artistes et techniciens du spectacle. Avec la refonte de l’intermittence (2003), c’est le maintien d’une part importante de l’activité culturelle qui est en jeu. Aujourd’hui, les intermittents sont considérés comme des parasites. Dans la lettre de mission du Président de la République à Madame Albanel (2007), la seule référence faite à l’intermittence est la suivante : « vous lutterez contre les abus au régime d’indemnisation des artistes et techniciens du spectacle » est une des priorités du rapport Lacloche. Au ministère de la Culture également ainsi que dans certaines collectivités territoriales, la RGPP (Révision Générale des Politiques Publiques) a divisé par deux le nombre de fonctionnaires.

Quand le terme de « culture » explose, on ne parle plus de « la culture » mais « des cultures ». Le mot acquiert alors un sens ethnologique synonyme de folklore. Pour Malraux, la culture était un patrimoine commun à l’humanité, un lieu de réalisation de la condition humaine, et jamais un folklore. Seul le grand art peut relever cette difficile mission. Aujourd’hui, l’art devient un prétexte documentaire pour faire dialoguer « les cultures », comme si chaque groupe humain se définissait par des identités propres. Ainsi l’U.E. finance un vaste programme de « dialogue interculturel ». Finalement, la culture se vide de son sens, et ne fait que pallier aux carences de nos démocraties. Le rapport Lacloche met à l’honneur la transversalité des publics, en soulignant l’importance des pratiques dites « spontanées » (hip hop en banlieue, pastorales en Provence). Et les expositions sur les minorités de se multiplier (Citoyens du Monde à la Vilette, Nomades sur les grilles du Sénat à Paris), comme si l’art devenait une communication en faveur des valeurs prétendûment défendues par le gouvernement français et l’U.E.

Malraux entendait renover et conserver le patrimoine national. Héritier de la Révolution Française, il considérait que musées et monuments devaient faire partie du trésor du peuple. Aussi a-t-il encouragé la protection du patrimoine et développé l’archéologie . Au lieu de cela, l’U.E. considère les grandes villes européennes comme des musées à ciel ouverts, véritables atouts pour le tourisme de masse. En même temps de grands édifices de notre patrimoine sont bradés. Le musée de la Marine risque d’être transformé en établissement commercial de luxe . Certains professionnels du Louvre, par le biais d’une agence privée (Agence France Museum), devront travailler pour l’intérêt privé d’un émir arabe, au lieu de chercher à enrichir les collections du musée national du Louvre . Et certains bâtiments de tomber en ruine (Palais de Tokyo, Musée d’art Contemporain de Marseille). Pour les maintenir en état, on a recours au mécénat d’entreprise, qui transforme le fleuron de notre patrimoine en outil publicitaire.

Malraux croyait au choc esthétique de l’oeuvre d’art. Mais ne le caricaturons pas en faisant de lui un nouveau mystique, adepte d’une conception magique de l’art. Il a encouragé la formation du goût artistique. Qui sinon lui a développé un réel réseau d’écoles et de conservatoires de musique, la danse et le théâtre ? Avec l’aide du compositeur Landowski, c’est sur tout le territoire français que des élèves ont pu découvrir le grand art. Et là est le premier pas vers la fréquentation des salles de concert et de spectacles, mais aussi des musées et des cinémas. Aujourd’hui, les collectivités territoriales qui emploient les conservatoires crient famine (réforme de la taxe professionnelle, RGPP appliquées aux collectivités), et les syndicats estiment que le tiers des emplois au sein des collectivités territoriales est hors statut ! Pour survivre, un professeur enseignant doit avoir recours aux cours particuliers, preuve du déclin de l’enseignement artistique.

On remplace aujourd’hui cet enseignement de qualité par de médiatiques ateliers artistiques, impulsés par un organe concurrent du ministère, le Comité Karmitz. Alors que ferment les conservatoires, on organise de mini-événements à l’impact négligeable : « Ecole de cinéma nomade », avec Abdellatif Kechiche pour intervenant, le projet de formation à la pratique orchestrale de jeunes de Seine Saint-Denis avec l’intervention des musiciens de l’Orquestre de Paris

Malraux avait une hantise de la médiation. Aujourd’hui, l’enseignement culturel est remplacé par la médiation culturelle. C’est le média aujourd’hui qui triomphe, parce qu’il est un bien commercial. Le rapport Lacloche insiste sur la nécessité d’inclure davantage de numérique dans les oeuvres, musées, salles d’opéras, de cinémas, avec la 3D, ce qui offre des débouchés aux fabricants d’équipements audio-visuel. Parmi les actions proposées par le Comité Karmitz, l’accent est mis plus sur la diffusion que sur la création : « diffusion de films d’opéra, en direct, en HD, et en public, dans le réseau des théâtres publics », « cinémathèque de l’étudiant ». Et les écrans de fleurir dans salles de spectacles et musées. Pour l’UE, le nombre de chaînes télé par habitant est un indice de développement culturel .

Ce n’est plus au public de s’élever vers les oeuvres d’art. C’est aux oeuvres d’art de venir au public. Le « transdisciplinaire » est à la mode. Inclure de la musique dans du théâtre, du théâtre dans un concert, là est le moyen d’être moins « intimidant » (Lacloche). Dans les cours de marketing culturel (LMD), on apprend aussi aux artistes à trouver des sponsors et des mécénats, à savoir viser un public (« audience target »). Les méthodes utilisées sont celles du marketing parce que l’art devient un bien de consommation.

L’acculturation a pour corrélaire une dépendance accrue aux industries culturelles : téléchargement perpétuel de musique, achat en masse de DVD, abonnement aux multiplex. De cette nouvelle dépendance, il faut tirer un « profit maximal ». L’U.E. entend « s’attaquer à la question du copyright si l’on veut que les industries culturelles atteignent leur potentiel maximal. » (Mars 2006) Trois ans plus tard, le Sénat adopte la loi « Hadopi 2 » contre le téléchargement illégal, qui n’est qu’une transposition en droit français d’une directive européenne de 2001 . Sarkozy a même le projet d’un sommet des pays du G20 sur la question des droits d’auteur . Un scandale qui eut lieu en 2009 résume bien l’esprit de la réforme des droits d’auteur. Afin d’expliquer sa position concernant la loi Hadopi, le mari de Carla Bruni lance un site internet J’aime les artistes.. Seulement, durant les premiers jours du site j’aime les artistes, il a été relevé (en affichant les codes source HTML) que ce site était créé en partenariat avec des entreprises de l’audiovisuel et d’Internet parmi lesquelles Canal+, M6, France Télévisions, TF1, Disqueenfrance (SNEP), Neuf Cegetel, Numericable, Telecom Italia, et Orange. Consommation, dépendance, et actes d’achat, là semblent être les nouvelles clés de la politique culturelle française.

On sous-estime trop souvent l’importance de l’économie de la culture. Deux clichés ont porté ombrage à la culture : l’idée, vestige des années 70, que l’art est une pratique underground, dont seuls les autodidactes ont saisi toute la portée ; à l’inverse la croyance en l’inutilité de l’artiste dans la société. Ces deux visions sont fausses. Que seraient nos créateurs sans les conservatoires, écoles d’art ou de théâtre, mais aussi sans musées, salles de concert et de spectacles ? Les grands artistes français ont-ils émergé comme par génération spontanée ?

Que deviendrait l’industrie culturelle, nouvelle source d’aliénation et de dépendance, sans la collaboration des artistes ? Avec quelle rapidité cette économie capitaliste post-industrialisée s’écroulerait si les « créateurs » cessait de la faire fonctionner, en lui préférant le grand art.

Il est temps de refaire fonctionner le cercle vertueux qu’avait mis en place Malraux. Donner à chacun la possibilité d’apprendre un art, et par conséquent, de nourrir l’envie de contempler de grandes oeuvres, et jamais de les consommer. « C’est au musée qu’on apprend la peinture ». C’est ce cercle qu’il faut renforcer, en aidant les artistes, et enseignants artistiques, et y faire entrer le plus grand public possible. Là est finalement la mission la plus sublime à laquelle puisse participer une communauté politique : favoriser les rencontres avec la beauté, et donner aux citoyens à leur tour l’envie de mener une existence de beauté.


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