COMITE VALMY

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Les égarements de son propre camp : Romain Rolland
par Frédéric Delorca

jeudi 23 juin 2011, par Comité Valmy


Romain Rolland écrit dans ses Mémoires que lui, pourtant si hostile à la violence, a risqué trois ou quatre fois sa carrière "et même sa vie" en ne pouvant pas s’empêcher de se jeter dans des batailles politiques importantes. Il inclut dans cette série l’Affaire Dreyfus dans laquelle il joua un rôle très majeur.

S’il fût à l’avant-garde des "dreyfusistes" (comme il dit - une expression plus juste que "dreyfusard"), cela ne l’empêche pas de faire preuve d’une très grande lucidité sur le camp qu’il défendait. Il écrit (p. 287) :

"On a livré aux sarcasmes et au mépris de l’histoire les criminelles et grotesques inventions de l’état-major, pour soutenir leur cause menteuse et exécrable. Mais qui a connu, comme moi, les absurdités délirantes et les forfaits de pensée, auxquels s’abandonnaient les esprits désorbités de l’autre camp ! (les dreyfusistes). J’ai vu les plus grands intellectuels, les plus officiels, du jour au lendemain cracher l’injure contre la France, traiter de bandits sans honneur tous les Français qui ne pensaient pas comme eux. Des femmes criaient qu’elles ne voulaient plus que leurs fils servissent la France. Des académiciens sexagénaires applaudissaient aux anarchistes qui, dans leurs réunions, arrachaient les couleurs blanc et bleu du drapeau, pour ne conserver que le rouge. Une sommité de l’Institut et de la science voulait enlever Picquart de sa prison, le placer à la tête d’une armée, en faire un Boulanger du Dreyfusisme ! Et d’autres offraient toute leur fortune, pour organiser le combat.

Les mêmes hommes, dix ans après, eussent nié sincèrement cette frénésie, ils en auraient perdu jusqu’au souvenir... Et je sais bien que ce n’était qu’une vague folie, et qu’en se retirant, elle a laissé les âmes honteuses de leur égarement passager et disposées à des excès de zèle, pour en effacer les traces. - je ne les accuse point. Je n’accuse personne. Je les plains tous. Et je ne suis pas rassuré pour le monde, quand je vois se lever des grandes tempêtes, où s’entreheurtent sauvagement les plus hautes idées, et les passions les plus basses. J’ai pris, dès lors, un avant-goût des guerres "pour le Droit et pour la Liberté". Que les uns soient pour, que les autres soient contre, - d’un côté, patrie, - d’autre côté, justice, - au bout du compte, les grandes victimes, ensanglantées, sont toujours la justice, et la patrie. Et sous les pieds des deux armées, gît, égorgée, la liberté."

Il est rare qu’un auteur ait l’honnêteté de savoir aussi critiquer son propre camp.

Par ailleurs ce qui est intéressant dans ce passage, si on laisse de côté l’antinomie patrie-justice liée à la problématique propre à l’Affaire Dreyfus (l’événement qui fit divorcer la gauche d’avec le patriotisme, au moins jusqu’à la Résistance de 1940-45), c’est que Rolland situe l’égarement dans le combat au niveau du besoin de violence, là où nous autres, sous l’influence de Chomsky, la placerions plutôt dans l’irrationnalité. Les contemporains de Rolland (Nietzsche, Freud) croyaient si peu au pouvoir de la raison qu’ils voyaient l’homme comme voué à la pulsion de meutre et de domination. Notre époque, qui a beaucoup mieux domestiqué l’humain dans la vie quotidienne (et notamment le mâle), sous l’effet conjugué de la technologie, de la consommation, et de la political correctness, peut plus aisément croire que seul le défaut de rationalité explique l’égarement d’une cause juste (parce que la raison peut tout), plutôt qu’au fatum de la soif de sang.

http://delorca.over-blog.com/article-les-egarements-de-son-propre-camp-romain-rolland-77555166.html


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