COMITE VALMY

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L’IRM ET L’AUTOGESTION
Michel Peyret

vendredi 8 juillet 2011, par Comité Valmy

Mon ami Michel Peyret propose depuis quelques années aux militants communistes sa vision d’un nécessaire retour à Marx qui semble avoir choisi d’ignorer Lénine ainsi que d’autres penseurs et théoriciens marxistes, voire de les combattre plus ou moins implicitement.

Bien que partisan convaincu d’un retour à Marx, je Ne rejoins pas la démarche de Michel Peyret, qui me paraît réductrice et peu réaliste ou anachronique, par rapport à l’analyse concrète de la réalité dans la France de notre époque et aux perspectives de lutte qu’elle implique. Cette divergence concerne en particulier la question de l’Etat et d’un processus révolutionnaire en France. De ce point de vue, je considère que le retour à la conjugaison du marxisme et du léninisme est pour les communistes aujourd’hui, la démarche idéologique et politique la plus pertinente.

Michel Peyret place au centre de sa réflexion la question de la dégénérescence de l’Etat qui est un élément important de l’apport de Marx dont il ne faut pas oublier qu’il a aussi avec Engels, élaboré le concept de dictature du prolétariat. Doménico Losurdo souligne d’ailleurs dans son ouvrage essentiel sur Staline l’importance de cette confrontation dans l’URSS en construction, de cet affrontement entre marxistes partisans de l’extinction de l’Etat et d’autres marxistes qui pour construire le socialisme dans le contexte historique d’un encerclement capitaliste férocement hostile, faisaient l’expérience de la nécessité d’un Etat capable de résister, de survivre et de s’imposer.

Manifestement, dans la France d’aujourd’hui, emprunter une voie révolutionnaire implique de lier la question sociale et la question nationale et de s’émanciper du carcan supranational, néolibéral et atlantique qu’est l’Union européenne destructrice de l’Etat- nation. Lorsque le peuple de France avancera de manière décisive dans cette voie incontournable, la nécessité d’un Etat populaire impliquant les citoyens et capable de résister victorieusement aux attaques internes et extérieures des forces de l’oligarchie financière, s’imposera.

Cela étant précisé, les apports théoriques de Michel Peyret sont importants dans le sens où ils contribuent à stimuler la réflexion politique et à approfondir le débat idéologique sur des questions fondamentales, chez les militants communistes notamment. Ce texte sur l’autogestion intéressera également nos amis gaullistes de progrès qui y trouveront une convergence à mon avis possible, avec leur idéal de la Participation, dans un contexte de lutte de classe.

Claude Beaulieu


L’IRM ET L’AUTOGESTION

C’est mon ami Pierre Assante qui m’interpelle !

"Il est dommage et même impossible de partir de zéro comme si rien n’avait été fait auparavant..."

Et il me fait parvenir, tout en regrettant de ne pas m’envoyer l’ouvrage entier qui en rend compte, l’introduction de Francette Lazard lors d’un colloque de l’Institut de Recherches Marxistes (IRM) sur le thème : "L’autogestion : une stratégie révolutionnaire, une démarche au présent."

Ce colloque est, bien sûr, daté, cela renforce son intérêt : 6, 7, et 8 juin...1980 !

Dans un article précédent, "Le PCF fut-il pour l’autogestion ?", j’ai déjà évoqué cette époque de la vie du PCF en rendant compte d’un ouvrage de Félix Damette et de Jacques Schebling...

C’était au lendemain du 23ème Congrès du PCF qui se tint début octobre 1979.

D’ailleurs, Francette Lazard fait référence aux décisions de ce congrès comme le font aussi Damette et Schebling.

LA RESOLUTION DU 23ème CONGRES DU PCF

Francette Lazard cite pour sa part cette résolution.

Après avoir dit que, "nous voulons contruire un socialisme autogestionnaire parce que nous voulons une tranformation fondamentale de la société, des rapports humains libres et égaux, justes et fraternels", elle mettait en valeur "la précision et la force avec lesquelles la résolution adoptée au 23ème congrès définit le socialisme autogestionnaire pour la France" et considérait que cela valait de citer ce passage dans son intégralité.

BESOIN DE DEMOCRATIE SOCIALE

"La France a besoin de démocratie sociale.

"Le développement de tous les individus, dans la diversité toujours plus riche de leurs personnes et dans de nouvelles solidarités, voilà ce qui doit devenir le but et le moteur d’une économie moderne, d’une nation moderne.

"Ce progrès implique en priorité la lutte contre l’austérité et le chômage, la lutte contre la pauvreté, contre les inégalités.

BESOIN DE DEMOCRATIE ECONOMIQUE

"La France a besoin d’une démocratie économique.

"Elle doit mettre en oeuvre un nouveau type de développement conçu, orienté et contrôlé par et pour les travailleurs, les usagers, les citoyens.

"Cette maîtrise suppose que les grands moyens de production et d’échange deviennent la propriété de la société. Elle exige un ensemble suffisant de nationalisations démocratiques, à côté d’autres formes de propriété sociale et d’un secteur économique fondé sur la propriété privée.

BESOIN DE DEMOCRATIE POLITIQUE

"La France a besoin d’une démocratie politique.

"Un pouvoir représentatif du peuples travailleur, au sein duquel la classe ouvrière exercera un rôle politique dirigeant,doit respecter et faire respecter les choix majoritaires.

"Ce pouvoir assurera la garantie des droits imprescritibles de l’homme, une expansion sans précédent des libertés, le respect du pluralisme, la possibilité de l’alternance.

"Ces changements dans la propriété des moyens de production et à la direction de l’Etat sont indispensables, mais ne suffisent pas.

"L’exploitation et l’oppression qui marquent toute la société capitaliste ont imprégné si longtemps et si profondément les mentalités, les habitudes, la culture, les rapports sociaux dans leur ensemble que ceux-ci risquent de survivre à la tranformation de la propriété, de l’Etat, et de reproduire, sur une base économique nouvelle, les hiérarchies et les comportements d’une société où une minorité dirige tout, alors que la masse des travailleurs est confinée dans un rôle d’exécution.

NE PAS REMPLACER DES BUREAUCRATES PAR D’AUTRES BUREAUCRATES

"Cette nouvelle base économique elle-même porte encore des caractéristiques de la vieille société d’où elle est sortie.

"La transformation sociale vers laquelle nous voulons avancer ne saurait consister à remplacer des bureaucrates par d’autres bureaucrates, des technocrates par d’autres technocrates.

"Elle ne saurait aboutir au remplacement d’un appareil autoritaire et centralisé par un autre, d’un conditionnement des esprits par un autre.

"Il faut donc, en même temps que la transformation de la propriété et du pouvoir d’Etat, entreprendre un effort fondamental pour modifier les rapports sociaux.

PASSER DE LA SUJETION A LA PARTICIPATION

"Il faut en tout domaine, à tout niveau, sous toutes les formes possibles – connues ou à imaginer – passer de la sujétion à la participation, du commandement à l’initiative.

"Il faut, dans l’entreprise, passer de la monarchie à une vie nouvelle mise en place par les travailleurs.

"Il faut aller vers l’autogestion communale, vers un véritable pouvoir régional.

"Il faut passer du gouvernement exercé de haut et de loin au profit d’une minorité à une gestion toujours plus large de la société tout entière par les travailleurs eux-mêmes, les citoyens eux-mêmes.

"L’autogestion, la démocratie poussées jusqu’au bout dans toute la vie sociale ouvriront pour chacun et pour tous des possibilités encore insoupçonnées.

LE SOCIALISME DEMOCRATIQUE AUTOGESTIONNAIRE DONT LA FRANCE A BESOIN

"Le socialisme démocratique autogestionnaire dont la France a besoin et que nous voulons, c’est cela."

Francette Lazard ajoutait tout aussitôt :

"Ce choix du 23ème congrès s’enracine aux sources du combat révolutionnaire et de l’idéal communistes.

"Il s’incrit dans le développement d’une réflexion exigeante et ouverte sur le mouvement historique des dernières décennies, sur les conditions d’une issue à la crise de la société ; sur l’expérience accumulée des forces révolutionnaires et des grands courants d’émancipation humaine qui marquent notre époque ; du socialisme dans la diversité de son développement réel ; de la pratique de nos propres combats de classe en France toutes ces dernières années, et notamment dans la période du Programme Commun avec les limites qui l’ont caractérisé.

"Cest précisément ce qui fonde la rigueur de ce choix, et invite à de nouveaux approfondissements, à une connaissance plus poussée des tendances contradictoires du monde contemporain dans toutes leurs dimensions historiques actuelles et prospectives.

A l’OPPOSE DE TOUTE IDEE DE MODELE

"Car, ajoutait-elle, à l’opposé de toute idée de modèle, de toute conception figée d’une théorie dont on déduirait la politique et l’avenir, le 23ème congrès souligne la nécessité d’un travail de connaissance sérieux et ouvert, et incite à un nouveau développement de la conceptualisation des processus historiques, de l’anticipation théoriques des diverses possibilités.

"C’est bien, poursuivait-elle, ce nouvel essor du marxisme qui est notre ambition, qu’il s’agisse ici de questions comme celles du rôle historique de la classe ouvrière dans la transformation révolutionnaire, des changements qualitatifs, du processus de rupture, des transitions, de l’Etat et de son dépérissement, des perspectives d’une nouvelle civilisation."

Et là, Francette Lazard se référe à une réflexion de Marx :

"La classe ouvrière n’a pas d’utopies toutes faites à introduire par décret du peuple.

"Elle sait que, pour réaliser sa propre émancipation et avec elle cette forme de vie plus haute à laquelle tend irrésistiblement la société actuelle de par sa structure économique, elle aura à passer par de longues luttes, par toute une série de processus historiques qui transformeront complètement les circonstances et les hommes."

LIBERER LES ELEMENTS DE LA SOCIETE

Et Marx poursuivait : "Elle n’a pas à réaliser d’idéal, mais seulement à libérer les éléments de la société nouvelle que porte dans ses flancs la vieille société capitaliste qui s’effondre."

Cependant, la réflexion n’était pas seulement politique et théorique, elle s’accompagnait d’orientations et de décisions de travail.

En introduction à ces orientations politiques et idéologiques et à la discussion qui allait s’ensuivre en ces trois journées, Francette Lazard avait rappelé les décisions prise par le PCF pour les concrètiser.

Elle avait souligné le caractère original et l’ambition de cette réunion dont l’idée avait été lancée dès la rencontre de Bobigny qui fut, en décembre 1979, l’acte de naissance de l’Institut de Recherches Marxistes (IRM).

OEUVRER A L’ESSOR DU MARXISME

L’objectif était bien d’oeuvrer à l’essor du marxisme, lequel, disait-elle, ne pouvait se réaliser dans un univers clos, sans rapport avec le mouvement contemporain des luttes de classes, des luttes d’idées.

Et, ajoutait-elle, c’est justement parce que nous refusons, les uns et les autres, d’assister passifs à la désagrégation des choses et du savoir que nous voulons contribuer à une meilleure intelligence des questions-clé que posent la transformation révolutionnaire de la société française, en liaison avec les luttes émancipatrices des peuples du monde dans leurs contradictions, leur complexité, leur nouveauté.

L’AUTOGESTION PARMI LES OBJECTIFS FONDAMENTAUX DES COMMUNISTES

Francette Lazard rappelait alors que l’Institut de Recherches Marxistes était né également d’une décision du 23ème congrès, et qu’il se devait, comme première initiative, de se saisir d’une question que ce même congrès avait placée parmi les objectifs fondamentaux des communistes, l’autogestion.

La vocation même de l’Institut, son originalité, était bien de développer un travail de recherche en prise directe sur les perspectives de transformation du réel ouvertes par le Parti communiste français ; en prise directe sur ce qu’elle apporte à la compréhension du mouvement social ; en prise directe sur les besoins de connaissance qu’elle révèle.

Francette Lazard considérait que les activités de l’IRM étaient déjà foisonnantes. Dans le cadre des six grands secteurs de l’Institut, des dizaines de groupes et de collectifs se mettaient au travail, réunissant sous des formes diversifiées, des centaines de personnes.

Des centres de l’Institut s’organisaient également dans différentes villes et régions. La publication des premiers cahiers de recherche dans différents secteurs était confirmée...

Et elle précisait que ce colloque relatif à l’autogestion était conçu comme un moment nécessaire dans le développement de ces activités de recherches ;

UN COLLOQUE QUI N’A PAS D’EQUIVALENT

Avec ces trois journées de travail, "il s’agit, en quelque sorte, de faire le point, de mettre en commun les acquis et les réflexions ouvertes pour mieux préciser les pistes de recherche sur lesquelles il s’avère indispensable de progresser, pour aller vers des confrontations plus larges, des initiatives plus amples...

"Une réunion de cette nature n’a guère de précédent ni d’équivalent.

"Pour créer les mailleures conditions de cette mise en commun des connaissances et des expériences, le nombre des participants a été volontairement réduit – non sans difficultés d’ailleurs.

"La quasi totalité d’entre-vous a répondu à l’invitation en préparant – individuellement ou collectivement – une contribution.

"Plusieurs ont eu la possibilité de l’adresser à l’avance, et vous pouvez d’ores et déjà en disposer.

"La totalité des apports sera reproduite, afin que chacun puisse en bénéficier.

"Nous souhaitons que le maximum d’interventions puisse être prononcé dans les limites de temps imparties, afin que nous puissions, au terme des travaux, disposer du plus grand nombre d’éléments pour repérer de façon plus précise les axes de travail qui apparaîtront les plus nécessaires..."

AUTOGESTION, UNE STRATEGIE REVOLUTIONNAIRE

Francette Lazard va alors rappeler le point de départ, le cadre du colloque, résumé dans son titre : "l’autogestion, une stratégie révolutionnaire, une démarche au présent."

L’autogestion, dit-elle, est placée dans la perspective d’une transformation révolutionnaire de la société française, d’une transformation sociale qui fasse avancer la démocratie plus moin qu’elle n’est jamais allée, qui développe, en tous domaines, de nouveaux rapports sociaux qui répondent aux besoins concrets d’une société concrète, la France en crise des années 80.

"En se donnant pour but un socialisme autogestionnaire, le 23ème congrès n’a pas rêvé de modeler la société française sur un idéal arbitraire."

LE SOCIALISME AUTOGESTIONNAIRE COMME SEULE REPONSE DE FOND

Elle précise : "Il s’agit de libérer les tendances les plus positives, les plus progressistes de la réalité elle-même, pour mieux en assurer et en maîtriser le développement.

"Car nous considérons que le socialisme autogestionnaire est la seule réponse de fond, réaliste, aux besoins objectifs de la France contemporaine.

"Ce que révèle en effet la crise actuelle, c’est qu’il est nécessaire de supprimer les rapports d’exploitation, de changer les rapports de l’homme à la machine, de l’homme à la nature, des hommes entre eux pour supprimer les gâchis et les blocages du mode de production capitaliste.

"Les temps de grandes mutations historiques invitent à repenser les choses, à développer les idées forces qui marquent leur époque, et cristallisent de façon durable les luttes et les espoirs des hommes."

UN RENVERSEMENT HISTORIQUE

Francette Lazard considère alors que, dans la France des années 80, un véritable renversement historique est nécessaire et possible.

"Il faut inverser le processus actuel qui conduit à concentrer et à centraliser la propriété, le pouvoir et les connaissances entre les mains d’un petit nombre ; à accumuler toujours plus les richesses à un pôle, de difficultés, de misères et d’injustices à l’autre ; à interdire au plus grand nombre le droit et le pouvoir de décider au travail, de déciser dans la vie.

"Il faut faire tomber les barrières de classe qui séparent aujourd’hui les travailleurs des moyens de production, les hommes de leur pouvoir d’intervenir sur leurs conditions d’existence, de leur capacité de décider de leur vie et d’élaborer leur avenir.

"Nous voulons construire un socialisme autogestionnaire parce que nous voulons une transformation fondamentale de la société, des rapports humains libres et égaux, justes et fraternels."

Note : on retrouvera l’intégralité de cette introduction de Francette Lazard sur le bloc de Pierre Assante : pierre.assante.over-blog.com

1 Message

  • KRONSTADT, LA TROISIEME REVOLUTION ? jeudi 24 juin 2010 par Michel Peyret

    Devant le 10ème congrès du P.C.(b)R. [1], en mars 1921, Lénine déclare : « Une légère déviation syndicaliste ou semi-anarchiste n’aurait rien eu de terrible : le parti en aurait pris conscience rapidement et se serait énergiquement appliqué à la corriger. Mais elle se manifeste dans un pays à forte prédominance paysanne, si cette paysannerie est de plus en plus mécontente de la dictature prolétarienne, si la crise de l’économie paysanne est au paroxysme, si la démobilisation d’une armée paysanne jette sur le pavé des centaines et des milliers d’hommes brisés, qui ne trouvent pas de travail, qui sont habitués uniquement au métier des armes et qui répandent le banditisme, ce n’est pas le moment de discuter de déviations théoriques.... »

    LA DICTATURE DU PROLETARIAT EN PERIL Lénine poursuit : « Nous devons dire carrément à ce congrès : nous n’admettrons plus les discussions sur les déviations, il faut y mettre fin. Le congrès du parti peut et doit le faire, il doit tirer la leçon qui s’impose, l’adjoindre au rapport politique du Comité Central, la fixer, la consacrer, en faire une obligation, une loi pour le parti. L’atmosphère de discussion devient dangereuse à l’extrême, elle met manifestement en péril la dictature du prolétariat... » « Nous tirerons à présent de ces leçons une conclusion politique, et pas seulement une conclusion indiquant telle ou telle erreur, mais une conclusion politique touchant les rapports entre les classes, entre la classe ouvrière et la paysannerie. « Ces rapports ne sont pas tels que nous le pensions. Ils exigent du prolétariat une cohésion et une concentration des forces infiniment plus grande, et en régime de dictature du prolétariat, ils représentent un danger bien plus grand que tous les Dénikine, Koltchak et Ioudénitch réunis. Personne ne doit se faire d’illusions à ce propos, car ce serait l’illusion la plus fatale... »

    DEMASQUER LES FALSIFICATEURS ET LES TRICHEURS Pour Joseph Vansler, alias Wrigtht, « durant les années de montée révolutionnaire, les anarchistes, les mencheviks, les SR [2]et consort étaient sur la défensive. Aujourd’hui, le stalinisme leur a fourni un prétexte démagogique pour mener l’offensive contre les principes mêmes qui ont permis Octobre. Ils cherchent à compromettre le bolchévisme en l’identifiant au stalinisme. Ils se saisissent de Kronstadt comme point de départ. Leur théorie est des plus « élémentaires » : Staline tire sur les ouvriers uniquement parce que c’est l’essence du bolchévisme de tuer les ouvriers ; par exemple Kronstadt ! Lénine et Staline ne font qu’un. CQFD. « Tout leur art consiste à torturer les faits historiques, en exagérant monstrueusement chaque question secondaire sur laquelle les Bolchéviks ont pu se tromper, et en jetant un voile pudique sur le soulèvement contre le pouvoir soviétique et sur le programme et les objectifs de l’insurrection. « Notre tâche est avant tout de démasquer les falsificateurs et les tricheurs à l’oeuvre sur des « faits » historiques qui leur servent de base pour leur acte d’accusation du bolchévisme. »

    LA VALEUR ET LA GLOIRE DE LA RUSSIE REVOLUTIONNAIRE Pour la Coordination Gauche Alternative du Hainaut le 6 mars 2009, au début de l’année 1921, le pays est ruiné par sept ans de guerre. Dans la campagne comme dans les villes, éclatent des protestations populaires contre le pouvoir du parti bolchévique.

    Dans certaines villes, des vagues de grèves éclatent, entre autres à Petrograd, qui connait régulièrement la famine du fait de la guerre et des restrictions, et où les ouvriers des principales usines se mettent en grève en février 1921.

    Le 26 février, informés des évènements de Petrograd, les équipages des navires de la marine soviétique « Petroparlovsk » et « Sébastopol » à quai à Kronstadt, tiennent en urgence une réunion et se mettent d’accord pour envoyer une délégation chargée de se renseigner et de faire un rapport à propos de la situation sur le continent.

    Kronstadt est une ville de garnison, sur l’île Kotline, dans le golfe de Finlande, à 20 km de Petrograd dont elle constitue un poste de garde avancé.

    Les marins de Kronstadt avaient été dans l’avant-garde des révolutions de 1905 et de 1917.

    En 1917, Trotski appelait ces marins « la valeur et la gloire de la Russie révolutionnaire ». De par leur histoire révolutionnaire, les habitants de Kronstadt furent très tôt partisans et praticiens du « pouvoir aux conseils » : formant dès 1917 une commune libre relativement indépendante de l’autorité centrale, ils pratiquaient une forme de démocratie directe à base d’assemblées ou de comités réunis dans le cadre de la forteresse dans un espace public énorme servant de forum populaire pouvant contenir plus de 30 000 personnes.

    LES REVENDICATIONS DE KRONSTADT Lors de son retour de Petrograd, les membres de la délégation dont on a parlé informent leurs camarades marins des grèves et de la répression que le gouvernement bolchévique exerce contre elles. Les participants au rassemblement approuvent alors une résolution et 15 revendications :

    1)Organiser immédiatement des réélections aux soviets, avec vote secret, et en ayant soin d’organiser une libre propagande électorale pour tous les ouvriers et paysans, vu que les soviets actuels n’expriment pas la volonté des ouvriers et des paysans ; 2)Accorder la liberté de la parole et de la presse pour les ouvriers et les paysans, pour les anarchistes et les partis socialistes de gauche ; 3)Donner la liberté de réunion et la liberté d’association aux organisations syndicales et paysannes ; 4)Organiser, pour le 10 mars au plus tard, une conférence sans-parti des ouvriers, soldats rouges et matelots de Petrograd, de Kronstadt et du district de Pétrograd ; 5)Libérer tous les prisonniers politiques appartenant aux partis socialistes, ainsi que tous les ouvriers et paysans, soldats rouges et marins emprisonnés ^pour des faits en rapport avec des mouvements ouvriers et paysans ; 6)Elire une commission pour la révision des cas de ceux qui sont détenus dans les prisons ou les camps de concentration ; 7)Supprimer tous les « politotdiel »(Sections politiques du parti communiste existant dans la plupart des institutions d’Etat ), car aucun parti ne peut avoir de privilèges pour la propagande de ses idées, ni recevoir de l’Etat des ressources dans ce but. A leur place, il doit être créé des commissions culturelles élues, auxquelles les ressources doivent être fournies par l’Etat ; 8)Supprimer immédiatement tous les « zagraditelnyé otriady » ( détachements policiers créés officiellement pour lutter contre l’agiotage, mais qui en fin de compte confisquaient tout ce que la population affamée, les ouvriers compris, amenaient des campagnes pour la consommation personnelle ) ; 9)Fournir à tous les travailleurs une ration égale, à l’exception de ceux des métiers insalubres qui pourront avoir une ration supérieure ; 10)Supprimer les détachements de combat communistes dans toutes les unités militaires, et faire disparaître dans les usines et fabriques le service de garde effectué par les communistes. Si on a besoin de détachements de combat, les désigner par compagnie dans chaque unité militaire ; dans les usines et fabriques les services de garde doivent être établis conformément à l’avis des ouvriers ; 11)Donner aux paysans le droit de travailler leurs terres comme ils le désirent, ainsi que celui d’avoir du bétail, mais tout cela par leur propre travail, sans aucun emploi de travail salarié ; 12)Demander à toutes les unités militaires ainsi qu’aux camarades « koursanty » ( Elèves-officiers ) de s’associer à cette résolution ; 13)Exiger qu’on donne dans la presse une large publicité à toutes les résolutions ; 14)Désigner un bureau mobile de contrôle ; 15)Autoriser la production artisanale libre, sans emploi de travail salarié. Comme les ouvriers de Pétrograd, les marins de Kronstadt exigèrent l’égalité des salaires, la fin des barrages routiers limitant la liberté de circulation et la possibilité pour les ouvriers d’introduire de la nourriture dans la ville.

    MESSAGE AUX OUVRIERS DU MONDE ENTIER Les « insurgés » envoient le 6 mars un message radio « aux ouvriers du monde entier » où ils déclarent :

    « Nous sommes partisans du pouvoir des soviets, non des partis. Nous sommes pour l’élection libre de représentants des masses travailleuses. Les soviets fantoches manipulés par le Parti communiste ont toujours été sourds à nos besoins et à nos revendications ; nous n’avons eu qu’une réponse : la mitraille... « Camarades ! Non seulement ils vous trompent, mais ils travestissent délibérément la vérité et nous diffament de la façon la plus méprisable... « A Kronstadt, tout le pouvoir est exclusivement entre les mains des marins, soldats et ouvriers révolutionnaires... « Vive le prolétariat et la paysannerie révolutionnaires ! « Vive le pouvoir des soviets librement élus ! »

    VERS LA TROISIEME REVOLUTION Le soviet de Kronstadt écrit encore : « Il est clair que le parti communiste russe n’est pas le défenseur des travailleurs qu’il prétend être. Les intérêts des travailleurs lui sont étrangers. S’étant emparé du pouvoir, il n’a qu’une seule crainte : le perdre et c’est pourquoi il croît que tous les moyens lui sont bons : calomnie, violence, fourberie, assassinat, vengeance sur la famille des rebelles... « Ici, à Kronstadt, nous avons posé la première pierre de la troisième révolution qui fera sauter les dernières entraves des masses laborieuses et ouvrira toute grande la voie nouvelle de la créativité socialiste... « Sans coup férir, sans qu’une goutte de sang ait été versé, le premier pas a été franchi. Les travailleurs ne veulent pas de sang. Ils ne le versent que réduits à l’autodéfense... « Les ouvriers et les paysans ne cessent d’aller de l’avant, laissant derrière l’Assemblée constituante et son régime bourgeois, la dictature communiste, sa Tchéka et son capitalisme d’Etat. »

    LA REPRESSION On sait que dès le début le gouvernement refusa la négociation comme le laissaient entendre les propos de Lénine au Congrès. Dans le même esprit, il n’accepte pas les propositions de médiation qui furent formulées de plusieurs sources. Pour lui, la victoire de l’insurrection de Kronstadt ne pouvait que conduire à brève échéance à la victoire de la contre révolution, indépendamment des idées qui pouvaient être présentes dans la tête des marins révoltés.

    Aussi, agissant en tant que Président du Conseil militaire révolutionnaire de l’armée et de la marine de la République, Trotsky commanda la réforme et la mobilisation de la 7ème Armée « pour supprimer le soulèvement de Kronstadt le plus rapidement possible. » Kronstadt la rouge était devenue Kronstadt la blanche !

    LA DEMOCRATIE PROLETARIENNE, UN SOUVENIR Pour Paul Avrich, dans « La tragédie de Kronstadt, 1921 », en réalité, aucun parti, aucune organisation – et pas même les anarchistes – n’est à l’origine d’un mouvement qui a surgi spontanément des violentes tensions qui, au cours de la guerre civile, se sont développées entre les masses ouvrière et paysanne et l’Etat.

    Il constate qu’une fois les armées blanches défaites, la paysannerie ne supporte plus qu’avec une impatience croissante les lourdes réquisitions auxquelles les bolchévicks ont été contraints d’avoir recours pour ravitailler les villes affamées. Dès la fin de 1920, des révoltes agraires secouent les régions de la Volga, la province de Tambov, le nord du Caucase, la Sibérie occidentale, et il faut livrer de véritables batailles rangées contre des bandes qui regroupent jusqu’à 50 à 60 000 paysans. Pour Paul Avrich encore, désormais isolé de la paysannerie, le régime ne l’est pas moins du prolétariat ou de ce qui en reste dans ce pays où la guerre civile et le blocus ont entraîné la fermeture de centaines d’entreprises.

    En 1921, la démocratie prolétarienne dont avaient rêvée les ouvriers en 1917 n’est plus qu’un souvenir : la Révolution n’a apporté que le froid, la faim, le typhus et le lourd autoritarisme des communistes qui, dans les quelques fabriques qui fonctionnent encore, dans l’armée immensément lasse de trois ans de guerre civile, imposent leur « discipline de fer ».

    FAIRE RENAITRE LA DEMOCRATIE DES SOVIETS Il y a au début de 1921 un réveil des activités revendicatives et politiques du prolétariat qui se manifeste à Moscou, puis à Pétrograd où Zinoviev évite de justesse que les grèves et l’agitation ne tournent à l’insurrection comme à Kronstadt.

    Ce qui est en cause, c’est d’abord l’insuffisance du ravitaillement, les contraintes du communisme de guerre, mais aussi le pouvoir dictatorial des communistes, ainsi que le formulèrent très clairement les « insurgés » de Kronstadt en réclamant « le pouvoir des soviets sans les bolchéviks. » Il y a, dit Paul Avrich, indiscutablement dans le mouvement du printemps 1921 une aspiration à faire renaître la démocratie des soviets en détruisant tout ce qui est déjà bureaucratisme, abus de pouvoir et privilèges dans l’Etat bolchévik.

    L’ECLAIR QUI ILLUSTRE LA REALITE Ce n’est pas ce chemin qui a été emprunté. Tout était prêt le 16 mars, dit Bernard Féron dans un article paru dans le Monde le 3 février 1991. « Contre 15 000 « insurgés » dont le ravitaillement et les munitions étaient plutôt maîgres, Toukhatchewski disposait de 50 000 hommes...Les « insurgés » tinrent jusqu’au soir du 27... « Ainsi s’acheva, après seize jours la « Commune » de Kronstadt qui fut, dira Lénine, « l’éclair qui mieux que tout autre illustre la réalité ». Epreuve plus redoutable sans doute que la guerre civile, puisque cette fois c’est de l’intérieur du camp révolutionnaire que fut allumée cette « iskra », l’étincelle qui risquait d’embraser le continent si la troupe n’avait pas agi avant le dégel. »

    DES CONSEQUENCES DURABLES « L’évènement eut des conséquences durables, poursuit Bernard Féron. Le 10ème congrès du parti « mit fin au communisme de guerre et adopta la NEP ( Nouvelle Politique Economique ) : les réquisitions arbitraires de céréales étaient remplacées par un impôt en nature. Ce n’était là qu’une pause de sept ans. « Le congrès interdit aussi les factions et les tendances à l’intérieur du parti. « Le régime n’a pas fini d’expier ses fautes commises dans les années 20 : la dénonciation stalinienne de la NEP, et la collectivisation, ont empêché le redressement de l’agriculture, et le maintien, au moins jusqu’à une date récente, d’un parti unique monolithique a fait obstacle aux réformes. « Sitôt après avoir écrasé la « Commune » de >Kronstadt, les bolchéviques reprirent leur train-train révolutionnaire. Ils célébrèrent même, le 18 mars 1921, le cinquantième anniversaire de la Commune de Paris en fustigeant ces « Thiers et Gallifet qui avaient osé assassiner de glorieux révolutionnaires. »

    LE CHOIX PRODUCTIVISTE ET L’ECHEC L’approche de François Iselin apparaît donner quelque profondeur nouvelle à l’évènement. Dans un article du 25 juillet 2007 de « Europe Solidaire sans frontières », il montre qu’une à une « les grandes révolutions socialistes se corrompent, s’épuisent et s’effondrent. Les immenses espoirs qu’elles suscitaient jadis se sont évanouis...La cause première de ces échecs a été que leurs directions révolutionnaires aient voulu conserver le redoutable modèle productif capitaliste « Si ces directions ont bien arraché le pouvoir formel des classes dominantes, elles en ont épargné le fondement de leur pouvoir : l’exploitation de la force physique et mentale des êtres humains dans un but contraire à leur libération du travail et, partant, de leur épanouissement... « Bien que les directions de l’Etat soviétique les aient ignorés, discrédités et même liquidés physiquement, les dénonciateurs des dérives productivistes n’ont cessé de donner l’alarme. « Leurs mises en garde apparaissent aujourd’hui aussi prémonitoires que désespérées. « Parmi d’autres « avertisseurs d’incendie », celle des communards de Kronstadt peut être prise comme exemple. « En 1921, les quelques 50 000 habitants, en grande majorité masculins, de cette ville soviétique de la Baltique s’élevaient contre l’orientation du pouvoir central qui, après les avoir discrédités et dénigrés, les réprima violemment, les anéantit militairement et en expurgea la substance de la mémoire des peuples...

    L’ECOLOGIE ET L’ORGANISATION DE LA SOCIETE François Iselin poursuit : « La priorité donnée à une production écologique, contraire au productivisme, avait cependant des implications sur l’organisation de la nouvelle société, le rôle politique de la paysannerie, le pouvoir de décision des producteurs et le statut de la direction bolchévique, de l’Etat et des syndicats... »

    Parmi les 15 revendications de Kronstadt, François Iselin distingue, sans aucunement négliger les autres concernant les libertés démocratiques, les revendications « offensives » n°11 et 15, qui sont les plus importantes car elles remettent en cause l’orientation de la révolution en réclamant que le droit d’initiative des producteurs agricoles et artisanaux soit respecté : « Nous résolvons...d’accorder aux paysans l’entière liberté d’action sur leur terre – le droit de travailler leur terre - , comme aussi le droit d’élever du bétail, à condition qu’ils se débrouillent par leurs propres moyens – par leur propre travail - , c’est-à-dire en l’absence de toute main d’oeuvre salariée...d’autoriser la production artisanale individuelle – libre, sans emploi de travail salarié. »

    C’est pour cela que Lénine peut dire de Kronstadt qu’il fut l’éclair qui, mieux que tout autre, illumina la réalité.

    Mais, dit François Iselin, le choix productiviste était déjà fixé, il n’était plus question pour l’Etat de remettre en question la priorité donnée à une prolétarisation massive dans un monstrueux appareil industriel.

    [1] Parti communiste bolchévik de Russie

    [2] socialistes révolutionnaires


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