COMITE VALMY

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La pensée stratégique russe
une rencontre avec Jean Géronimo

dimanche 24 juillet 2011, par Comité Valmy


Jean Géronimo - Vendredi 27 mai 2011

Christian Bouchet : Jean Géronimo qui êtes vous ?

Jean Géronimo : Je suis Docteur, chercheur en économie, spécialiste et expert sur les questions de la pensée économique et stratégique russe. Je suis localisé à l’université Pierre Mendès France de Grenoble II. Je suis régulièrement publié dans des revues et sites géopolitiques français, russes (et de la CEI) et italiens.

Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire La Pensée stratégique russe entre réforme et inertie ?

Depuis ma thèse de doctorat intitulée « Rôle et légitimité du Parti communiste dans la régulation du système soviétique », j’ai énormément lu et appris sur la « question russe ». J’ai eu la chance de croiser des soviétologues de renom, de très grands intellectuels français, experts de la Russie. Cela a nourri ma passion, ma curiosité pour comprendre la nouvelle société qui naissait sous nos yeux. J’ai essayé de dévoiler ce que d’autres n’ont pas voulu ou pu faire : l’implicite et les enjeux cachés du « retour russe », ainsi que les ressorts de sa stratégie internationale. J’ai voulu aussi montrer la survie de pratiques soviétiques dans la conduite de la politique extérieure et stratégique russe. Par exemple, montrer le rôle persistant de la force nucléaire dans le positionnement international de la Russie.

Pour moi, la chute de l’URSS, en décembre 1991, n’est pas la mort des valeurs « soviétiques ». Celles-ci se maintiennent dans les réflexes, les repères et le comportement des dirigeants de l’actuelle Russie. Ces valeurs sont profondément ancrées dans la culture et l’inconscient-imaginaire du peuple russe. D’où l’existence d’« inerties soviétiques ».

D’où vient cet intérêt tout particulier pour la Russie ?

Cet intérêt remonte loin, à ma classe de terminale du Lycée Champollion de Grenoble dans les années 1980, à l’époque de l’URSS. Je prends alors conscience du rôle central de la Russie soviétique dans la défense d’une idéologie qui, à la base, est noble et humaniste. J’ai en mémoire ces slogans léninistes de l’Union soviétique, « défenseur des peuples opprimés » et « avant-garde » du prolétariat mondial. Même si l’idéologie communiste a été, selon moi, trahie et détournée de ses buts initiaux.

Par la suite, la soutenance en 1998 de ma thèse de doctorat sur l’économie soviétique et la rencontre de spécialistes de la Russie m’ont amené à analyser la configuration post-Guerre froide des rapports de force internationaux. Je me suis notamment interrogé sur l’idée de l’émergence d’une Guerre tiède, forme atténuée de la Guerre froide, ancrée dans la périphérie russe et centrée sur des variables spécifiques (contrôle des sources et circuits énergétiques, des zones économiques stratégiques ; extension des zones d’influence via le « soft power » ; constitution d’espaces sécuritaires…).

Mais pourquoi diable défendre la Russie ?

La Russie est un monde à part, dont le comportement est souvent mal compris, parce que le plus souvent perçu avec des a-priori négatifs hérités du passé et repris, aujourd’hui, par une idéologie néo-libérale à vocation hégémonique. Celle-ci, depuis le fameux ouvrage de 1992 de F. Fukuyama, est persuadée d’avoir définitivement gagné la bataille idéologique de la Guerre froide, contre « l’axe du mal » communiste et, pour cette raison, elle a conclu à « la fin de l’histoire ». Le libéralisme serait, désormais, notre seul salut.

Toutefois, dans le prisme occidental, la Russie reste une menace potentielle, désireuse de recouvrer son espace impérial. Une préoccupation américaine a donc été de « contenir » son retour. Dans ce contexte délicat, Vladimir Poutine a eu l’immense mérite d’avoir redressé la Russie, extrêmement fragilisée par la transition désastreuse du post-communisme. Face à l’unilatéralisme de la politique américaine et au « suivisme » européen, il a redonné une fierté et une voix à la Russie.

Même si tout n’est pas parfait, il a renoué avec l’idée de la « grandeur russe ».

La disparition de l’URSS, le 25 décembre 1991, est-elle, selon vous, « la plus grande catastrophe géopolitique du siècle » ?

Selon moi, c’est une date centrale et déterminante pour l’avenir du monde. Cette rupture fut une catastrophe d’un double point de vue. D’abord, elle fut une catastrophe pour les gens, les peuples, les mouvements sociaux et politiques, défenseurs des idéaux égalitaires et épris de justice humaine. Le mouvement ouvrier était devenu, brutalement, orphelin. Cette « chute finale » a tué un rêve. Elle a brisé des élans. Les gens n’ont plus de croyances et ont perdu leurs repères. Cette configuration a favorisé la montée des extrémismes et de l’instabilité dans le monde.

Ensuite, elle fut une catastrophe pour les équilibres géopolitiques de la planète. Elle a, d’une part, permis la consécration de l’unilatéralisme armé de l’hyperpuissance américaine et, d’autre part, renforcé l’asymétrie idéologique du Nouvel ordre mondial. La puissance soviétique était le seul réel contre-pouvoir à la puissance américaine et, en cela, le verrou central des grands équilibres internationaux. Sa disparition a favorisé la montée d’une nouvelle forme de conflictualité – « périphérique » – dans le monde : l’émergence de micro-crises nationalistes, religieuses et ethniques. Le développement du radicalisme religieux, dont le chrétien et l’islamiste, y prend sa source. Les gens sont à la recherche de valeurs alternatives aux grandes croyances idéologiques, pour structurer leur identité et leur histoire. On peut en voir, aujourd’hui, les effets …

Que pensez-vous des éventuels désaccords entre Medvedev et Poutine ?

Il n’a y pas de désaccord sur le fond, mais sur la forme. Les médias occidentaux ont une vision très « marketing » de la Russie et trop souvent, obsolète, nourrie des vieux clichés anti-communistes. Il est normal d’assister aujourd’hui à l’affirmation politique du président Dimitri Medvedev, ce qui provoque certaines frictions avec son premier ministre Vladimir Poutine. C’est un bien pour la Russie. Cela montre aussi, que, quoi qu’on en dise, il y a du débat et du pluralisme en Russie, même au plus haut niveau de la direction politique du pays. L’opposition de deux personnalités de ce type, si elle reste en deçà des seuils « tolérables », nourrit le progrès de la démocratie en Russie. Ces deux leaders ont tous deux, comme projet central, la réhabilitation de la Russie sur la scène mondiale. Ils veulent aussi faire de la Russie un État moderne, qui soit une véritable démocratie politique et économique, donnant une chance à tous les russes. Tous deux veulent rééquilibrer l’ordre mondial au profit d’un axe eurasien, dont feraient partie la Chine, l’Europe et la Russie. D’où la volonté des dirigeants russes de créer des structures économiques et sécuritaires communes avec l’Europe, ainsi que d’étendre les axes de coopération avec la Chine. Ils savent que ce rééquilibrage implique une remise en cause de l’hégémonie américaine.

Que pensez-vous du récent rapprochement entre l’Otan et la Russie ?

Ce rapprochement n’est que de pure forme et de toute façon, il est guidé par l’administration américaine. Il s’agit d’un rapprochement « stratégique » dans la mesure où il satisfait, pour l’heure, les intérêts de deux parties (projet anti-missiles ABM, traité de réduction nucléaire START, réactivation du conseil Otan/Russie, coopération militaire en Afghanistan).

Tout se joue en Asie centrale. Cette région regorge de ressources énergétiques et présente un intérêt géopolitique évident, en tant qu’ancienne partie de l’Empire soviétique. Aujourd’hui, la guerre d’Afghanistan menace les intérêts américains et russes, dans la mesure où elle favorise le développement du « terrorisme international », de l’économie de la drogue et de la « menace islamiste », selon le terme officiel. Pour stabiliser la région, menacée par une contestation nationaliste et ethno-religieuse croissante, toutes les parties doivent s’entendre et faire des concessions. Il s’agit d’un pacte tacite, expliquant l’ouverture de l’espace russe aux occidentaux et l’implantation de bases américaines ou otaniennes dans la périphérie russe, au nom de la lutte contre le « terrorisme » ou contre les « mafias de la drogue », par exemple. La Russie redoute un embrasement de la région et, en ce sens, la présence militaire occidentale est utile pour sa sécurisation – ce qui, au passage, économise les forces de Moscou. Mais la réalité est que l’encerclement continue.

L’encerclement ?

Oui, d’une part, depuis la fin de la Guerre froide, l’Otan a poursuivi son extension à la zone post-soviétique, sanctionnée par l’implantation de bases militaires. D’autre part, le Partenariat pour la paix (PPP) de l’Otan permet aujourd’hui une forme de contrôle soft sur les ex-républiques soviétiques, via leur participation à des programmes communs. Enfin, l’administration américaine poursuit son « cooptage » des États-pivots de l’ancien espace soviétique, suscitant la colère et l’incompréhension de Moscou, historiquement liée à son « étranger proche » qu’elle considère comme son pré-carré. Cet encerclement de plus en plus resserré autour de Moscou tend, sur le long terme, à nourrir une forme de conflictualité latente, qui ne demande qu’à exploser. La Russie est donc condamnée à une veille stratégique permanente, au cœur de l’Eurasie.

L’idée, avancée par le géopoliticien yankee Parag Khanna, d’un monde futur dominé par trois grandes puissances (USA, Chine, Europe) et dans lequel la Russie ne pèserait plus est-elle crédible à vos yeux ?

Je ne partage pas cette vision relativement attendue et simpliste, qui ne tient pas compte de la réalité des alliances. Le problème est plus complexe.

D’abord, la Chine et l’Europe font partie des alliés stratégiques virtuels de la Russie (l’axe eurasien), c’est-à-dire des puissances potentiellement mobilisables contre l’Amérique. Dans le futur, la Russie pèsera encore plus grâce à l’arme énergétique, qui reste un facteur de dépendance de la Chine et de l’Europe à son égard.

On remarquera aussi que l’Europe politique n’existe pas et n’existera pas dans un avenir proche, d’autant plus qu’elle ne dispose pas de structures militaires propres et d’une ligne sécuritaire affirmée. Ensuite, la Russie est engagée dans un processus de rattrapage économique et technologique accéléré, qui renforcera les bases de sa puissance, donc son statut international.

Enfin, l’Amérique est en déclin relatif, car elle est de plus en plus concurrencée par les nouvelles puissances émergentes, sur le plan économique et militaire – et elle voit sa dépendance énergétique s’accroître dangereusement, sans parler de son déficit extérieur abyssal. En tant qu’émettrice de la monnaie internationale, qui lui donne un certain pouvoir politique et économique, l’Amérique n’est pas soumise aux mêmes règles et manifeste une certaine insouciance. Mais l’Amérique survit grâce au dollar.

Alors, la Russie peut elle redevenir demain un acteur majeur de la politique internationale ?

À terme, la Russie devrait peser davantage sur la gouvernance mondiale et profiter de sa montée en puissance pour réussir ses renversements d’alliance et accroître son pouvoir dans le nouvel ordre international. Elle a deux atouts majeurs dans sa partie d’échecs stratégique sur l’espace eurasien, menée contre les puissances américaine, chinoise et européenne : l’indépendance énergétique et la puissance nucléaire. De plus, sa croissance économique reste élevée, supérieure aux économies occidentales, et de plus en plus tirée par son développement technologique – ce qui réduit son « gap » avec les économies avancées.

L’objectif avoué de la Russie moderne, repris par le président Medvedev, est de quitter son statut d’économie rentière, fondant le dynamisme de sa croissance sur ses seules ressources énergétiques. Cette configuration renforce l’autonomie de sa stratégie politique sur l’échiquier mondial. La Russie a donc toutes les cartes en mains, pour redevenir, sous peu, un acteur majeur de la scène internationale. Elle y pèsera plus, forcément.


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