COMITE VALMY

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Tribune libre RIA Novosti - 21/07/2011

Une irresponsabilité dangereuse
par Fedor Loukianov

lundi 25 juillet 2011, par Comité Valmy


Il y a environ deux ans, je tenais un discours à Berlin devant un auditoire politique, et la discussion tournait autour de la politique étrangère russe. Les participants à la discussion se plaignaient de l’incohérence et de l’imprévisibilité de Moscou. Je ne pouvais pas ne pas être d’accord avec certaines critiques. En effet, l’attitude de la Russie est souvent dictée par des intérêts internes contradictoires, qui n’ont souvent rien à voir avec les intérêts de l’Etat, par une dualité éternelle de la conscience (Est-Ouest) et une réactivité exceptionnelle, c’est-à-dire l’absence d’une politique stratégique. Par ailleurs, j’ai remarqué que dans une certaine mesure c’était aujourd’hui le cas pour tout le monde, que les stratégies sont pratiquement impossibles à concevoir, compte tenu de l’évolution difficilement prévisible du monde. Dans ces conditions, toutes les entités internationales importantes ne savent pas ce qui leur arrivera à moyen terme, sans même parler du long terme.

Cette dernière remarque a pratiquement indigné les auditeurs. D’une manière édifiante, l’un deux a fait remarquer que dans l’Union européenne tout était connu à l’avance et se développerait progressivement en suivant un axe préétabli. Mes tentatives de remettre en question une prédétermination aussi absolue ont été vaines.

Tout cela s’est passé, si je ne m’abuse, il y a deux ans et demi. Et en voyant aujourd’hui ce qui se passe en Europe et aux Etats-Unis, je me souviens souvent de la réplique de ce politologue allemand. Il est difficile de dire si elle contenait davantage de naïveté ou d’arrogance, mais comme c’est souvent le cas, dans la vie il faut payer et pour l’une, et pour l’autre.

Il y a un an, un an et demi, lorsque la panique qui a suivi la crise de 2008-2009 a commencé à s’estomper, et que tout le monde semblait en avoir tiré des enseignements, personne n’avait prédit que l’Occident deviendrait la principale menace pour la stabilité financière et économique mondiale. L’Europe s’est noyée dans ses problèmes internes, et l’euro (le projet ambitieux de la deuxième monnaie de réserve lancé à la fin du XXe siècle) est passé d’une alternative prometteuse à un casse-tête non seulement pour les européens, mais également pour le reste du monde. Les Etats-Unis ont clairement démontré le danger extrême que génère une hégémonie : les clivages entre les partis et la polarisation de la société dans un pays en particulier menacent de faire plonger l’économie mondiale dans une crise profonde.

Dans les deux cas, les problèmes avant tout sont à caractère politique. L’incapacité de l’Union européenne à harmoniser l’intégration économique et politique (il est impossible d’avoir une seule monnaie pour 17 politiques économiques) a conduit à une résonance destructrice. Les Etats-Unis doivent faire face à une contradiction conceptuelle. Dans le contexte d’une prise de conscience progressive du fait que le leadership inconditionnel qu’ils avaient pris à la fin du siècle dernier n’est plus réaliste, on a assisté à l’émergence de la polémique traditionnelle sur la nature de l’Etat américain et de ses relations avec l’environnement extérieur et la société. Vu par le prisme de la mondialisation qui fait office de loupe pour tout processus, la polémique a pris une forme aiguë et intransigeante qui se répercute sur les négociations concernant le plafond de la dette publique. Et lorsque les Américains débattent sur leur propre sort, ils ne se préoccupent plus du reste du monde.

L’environnement international contemporain est complexe et chaotique. Certes, il est injuste d’affirmer que les principes traditionnels des relations entre les Etats, connus depuis l’époque de Thucydide et Machiavel, ont perdu de leur importance : leur essence demeure. Cependant, beaucoup trop de facteurs influent sur ces principes immuables, déformant les mécanismes habituels et rendant l’analyse particulièrement difficile. Dans ce monde interdépendant, l’un de ces facteurs est l’augmentation du prix à payer pour les actions et les actes des politiciens et des pays, surtout des plus grands. Et comme en fin de compte, chacun agit à partir de sa propre vision de la réalité qui n’est pas toujours adéquate, le risque des bouleversements s’accroît, de même que le niveau de responsabilité.

La domination de l’Occident dans la politique et l’économie mondiale a suscité beaucoup de questions mais jusqu’à présent, aucune opposition structurée n’est apparue. La Russie n’est pas en mesure de relever ce défi, le monde islamique mettra encore beaucoup de temps à régler ses propres problèmes et ce qu’on appelle les "puissances émergentes" ne sont pas intéressées par le révisionnisme (comme le Brésil ou l’Inde) ou (comme la Chine) estiment qu’il est trop tôt, préférant accumuler des forces pour voir plus tard. Quoi qu’il en soit, actuellement le consensus qui se dégage estime qu’il est préférable de maintenir l’ordre mondial actuel afin d’éviter le pire, et c’est bien ce qui se produit. Pékin est très indigné par la politique monétaire de la Réserve fédérale américaine, qui conduit à la dévaluation du dollar, mais reste contraint de jouer selon ses règles et, en principe, accepte de le faire.

Cependant, aujourd’hui on assiste à une situation paradoxale. Les politiciens américains et européens, c’est-à-dire ceux dont tout dépend, sont le principal obstacle au maintien du statu quo ou à la sortie prudente de la crise. Le moment pour l’épreuve de force, et c’est précisément le cas aux Etats-Unis, est très mal choisi, même si certains arguments sont fondés. Dans l’ensemble, la situation actuelle pourrait causer un préjudice plus important à la réputation et aux positions des Etats-Unis et de l’Europe que tous les événements antérieurs. Car l’irresponsabilité des élites occidentales et leur inadéquation à leurs propres ambitions déclarées des leaders idéologiques mondiaux ne s’étaient encore jamais manifestés d’une manière aussi évidente.

La politique des grandes puissances a fait basculer le monde dans des catastrophes à maintes reprises, et le XXe siècle en a donné beaucoup d’exemples. Dire qu’on tire les leçons de ces événements n’est qu’une illusion qui s’estompe toujours un peu plus.

L’opinion de l’auteur ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction de RIA Novosti.


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