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L’échec libyen était prévisible
Soldat inconnu

mercredi 17 août 2011, par Comité Valmy

Le Comité Valmy a d’emblée condamné la guerre contre la Libye comme étant une guerre d’agression impérialiste : une guerre injuste ! Le prétexte présenté par la propagande politico-médiatique, de la nécessaire défense des populations civiles aura été manifestement aussi mensonger que ne le furent les déclarations à l’ONU de Colin Powell à propos des armes de destruction massives de Saddam Hussein.

En France et nous le regrettons, il n’y a plus de conscription et depuis cette décision de notre point de vue erronée, l’armée de métier est engagée dans de multiples interventions bellicistes, "régulièrement projetée sur des théâtres d’opérations extérieures", en général illégitimes et colonialistes. Cette armée, le plus souvent sous commandement de l’OTAN américaine et occidentaliste, tend par la force des choses, à se couper de la nation et du peuple de France.

L’armée obéit au pouvoir lequel, ne se situe plus qu’exceptionnellement au niveau de l’Etat-nation. Ce pouvoir à la légitimité incertaine, porte la responsabilité politique des missions qu’il lui assigne et des ordres qu’il lui donne. Cependant, est-il possible de dire que les pilotes français qui tuent des enfants en Libye ne sont, en tant qu’exécutants, nullement responsables de leurs actes ?

Nous publions ci-dessous un texte qui souligne un aspect de la réflexion sur l’utilisation de la violence militaire telle qu’elle peut exister dans des milieux qui ne se posent que peu de questions éthiques sur la nature et la légalité de la guerre.

Fleurus


L’échec libyen était prévisible

Soldat inconnu

La Coercition, définie généralement comme « le fait de contraindre » est actuellement mise en œuvre militairement par l’aviation française en Libye, avec comme résultats la ruine de l’image de la France dans le monde arabe, de lourdes accusations de motivations crapuleuses [1], et, in fine, le renforcement du pouvoir du Colonel Kadhafi, désormais plus soutenu que jamais par sa population.

La contestable et contestée résolution 1973 des Nations Unies n’autorisait l’usage de l’aviation que dans le seul but de protéger les populations civiles. L’Otan a détourné cet objectif de protection : La volonté affichée par Hillary Clinton, David Cameron et Nicolas Sarkozy de contraindre à l’exil ou d’éliminer physiquement Mouammar Kadhafi s’apparente au maximum au crime de guerre selon sa définition internationale [2], au minimum à la « coercition militaire », entendue comme « l’emploi de la force pour changer le comportement d’un adversaire ». L’état-major français connaît parfaitement les limites, les inconvénients et les chances de succès de cette tactique.

L’OTAN - et la France en première ligne - se trouvent maintenant toujours plus déconsidérés sur la scène internationale, pour avoir pris prétexte de cette résolution non pour protéger les populations civiles mais, tout au contraire, pour martyriser le peuple libyen, nuit après nuit depuis plus de 150 jours, jusqu’à assassiner délibérément des enfants, dans le but illusoire de provoquer le renversement du régime. Ceci est d’autant plus grave que l’échec de la coercition militaire par bombardements aériens était parfaitement prévisible pour l’aviation française, comme le démontre ce passionnant article du lieutenant-colonel Jean-Patrice Le Saint, paru dans la revue « Penser les ailes françaises » de février 2009, dont voici les extraits en rapport avec la catastrophe franco-libyenne actuelle.

Bombardement aérien et coercition

Robert Pape et le concept de coercition par le lieutenant-colonel Jean-Patrice Le Saint, commandant en second l’EC 01.004 "Dauphiné"

Les enjeux de la coercition selon Robert Pape

La coercition englobe l’ensemble des efforts mis en oeuvre par un État pour changer le comportement d’un autre État. Bien qu’il existe plusieurs leviers (diplomatie, sanctions économiques) permettant de contraindre, et que les formes non militaires de la coercition soient souvent privilégiées, la coercition militaire, entendue comme l’emploi de la force pour changer le comportement d’un adversaire, doit être considérée de manière particulière. Elle est en effet, d’après Robert Pape, la forme de coercition la plus courante lorsque les enjeux sont importants, et son emploi occasionne souvent des dégradations physiques considérables. L’analyse de la dynamique de la coercition militaire s’impose donc comme une nécessité forte.

(...)

La coercition peut être longue, coûteuse et désastreuse, tant pour celui qui l’impose que pour celui qui la subit. Plus encore, « les tentatives de coercition échouent souvent, et ce même lorsque l’assaillant dispose de capacités supérieures et inflige une punition sévère à l’État menacé ». Il reste néanmoins possible, tout au moins dans les guerres conventionnelles, d’empêcher un adversaire d’atteindre ses objectifs politiques moyennant la satisfaction d’une certaine efficience politico-militaire et d’une plus grande acceptabilité morale. Encore faut-il bien délimiter l’objet.

Définir l’objet : le concept de coercition selon Robert Pape

Pour Pape, la coercition se distingue fondamentalement de la dissuasion et de la « force brute ». Bien qu’elles visent toutes deux à peser sur le comportement d’un autre État en influençant son calcul dans la prise de décision, dissuasion et coercition procèdent d’objectifs différents. La dissuasion cherche, par nature, à maintenir un statu quo. À l’inverse, la coercition vise à forcer l’adversaire à changer de comportement, qu’il interrompe une action en cours ou qu’il mène une action d’une autre nature. Mais cette contrainte s’exerce sous certaines conditions. Il ne s’agit pas, à l’instar de la « force brute », de poser l’anéantissement des forces adverses comme un préalable à l’imposition des conditions politiques du vainqueur, mais plutôt de viser l’atteinte des buts de guerre à moindre coût, de part et d’autre. Pape considère que la dynamique de la coercition militaire doit se fixer exclusivement sur le processus décisionnel de l’État-cible (Target State). [3]

(...)

Il est dès lors possible d’identifier quatre stratégies de coercition militaire, définies selon leur finalité.

- 1. Le châtiment (Punishment) cherche à imposer des coûts inacceptables en visant principalement les populations civiles (augmentation de C).

- 2. La manipulation du risque (Risk) cherche à convaincre l’adversaire qu’il doit capituler, sous peine de s’exposer à des dommages plus sévères (augmentation de p(C)).

- 3. Le déni (Denial) s’efforce d’interdire à l’adversaire toute capacité à réaliser ses objectifs (diminution de p(B)) ; il se focalise sur la stratégie militaire de l’État-cible.

- 4. La décapitation (Decapitation), enfin, vise le délitement de l’État-cible en s’attaquant directement à sa tête : élimination des hauts responsables politiques et/ou militaires, ciblage des instruments de pouvoir (augmentation de C et diminution de p(B)).

La logique de la coercition pourrait ainsi, selon Pape, se comprendre selon la « formule » R = B p(B) - C p(C), où R caractérise l’intérêt qu’aurait l’État-cible à résister. La victoire serait alors acquise quand R devient « négatif ».

(...)

Contraindre par la puissance aérienne

Son appréciation qualitative des différentes tentatives contemporaines de coercition par la puissance aérienne (40 campagnes aériennes, de 1917 à 1991) conduit Pape aux conclusions suivantes. Le châtiment de civils au moyen d’armements conventionnels (le châtiment nucléaire est un cas particulier) est rarement efficace : quand les enjeux sont importants pour lui, l’État-cible consentira des sacrifices extrêmement élevés.

La décapitation n’a jamais conduit au succès. Seul le déni est « la clé d’une coercition réussie ». En effet, dès lors que l’État-cible admet qu’il ne dispose plus de la capacité à atteindre certains de ses objectifs, quels que soient ses efforts, il est probable qu’il capitule, plutôt que d’endurer d’autres pertes inutiles.

Pape conclut par ailleurs que le bombardement stratégique est un « outil coercitif marginal ». La stratégie de bombardement stratégique la plus communément employée dans l’histoire, le châtiment des civils, est inefficace : l’attaque de centres urbains ou économiques n’a jamais incité les populations à descendre dans la rue pour exiger quoi que ce soit de leurs dirigeants, ni ces derniers à changer de comportement. De plus, contrairement à ce que prétendent les théoriciens de la paralysie stratégique, l’utilisation d’armements guidés de précision (PGM) ne permet pas de réhabiliter cette stratégie. Certes, les PGM frappent avec une grande précision et occasionnent moins de dommages collatéraux, mais si les bombardements de zone n’ont jamais produit les effets politiques escomptés, il est peu probable que des frappes moins destructrices conduisent au succès...

Soldat inconnu

Notes

[1] Les confiscations des avoirs de l’état libyens, le financement de mercenaires, les disparitions de preuves détaillées jour après jour par Médiapart, honteusement passées sous silence par la presse convertie à la stricte propagande otanienne

[2] « Assassinat, mauvais traitements ou déportation pour des travaux forcés, ou pour tout autre but, des populations civiles dans les territoires occupés, assassinat ou mauvais traitements des prisonniers de guerre ou des personnes en mer, exécution des otages, pillages de biens publics ou privés, destruction sans motif des villes et des villages, ou dévastation que ne justifient pas les exigences militaires. »

[3] Ce dernier se résoudra en effet à consentir aux exigences de l’agresseur (Coercer) lorsqu’il jugera que les bénéfices (B) qu’il peut attendre de sa résistance et la probabilité d’atteindre ces bénéfices (p(B)) sont inférieurs aux coûts potentiels de sa résistance (C) et à la probabilité de subir ces coûts (p(C)). La conduite d’actions de coercition militaire suppose donc que l’agresseur s’efforce de jouer sur les variables B, p(B), C, p(C). Mais Pape considère qu’il n’est pas en mesure de les manipuler toutes. Ainsi en est-il des bénéfices qu’attend l’État-cible de sa résistance, en particulier dans le cadre des différends internationaux dont l’enjeu est le contrôle d’un territoire. L’attachement de l’État-cible au territoire contesté par l’agresseur est en effet le produit de paramètres structurants (langue, histoire, culture) qu’il n’est pas, selon Pape, possible d’influencer. Finalement, l’agresseur pourra chercher à obtenir la décision en agissant sur p(B), C et p(C).


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