COMITE VALMY

Accueil du site > - GEOPOLITIQUE > Dollar : la fin d’un cycle dit vertueux Par Hélène Nouaille

La lettre de léosthène, le 25 mars 2009, n° 472/2009

Dollar : la fin d’un cycle dit vertueux Par Hélène Nouaille

Quatrième année. Bihebdomadaire. Abonnement 300 euros. Site : http://www.leosthene.com/

mercredi 25 mars 2009, par Comité Valmy


“ Un panel de l’ONU recommandera la semaine prochaine que le monde renonce au dollar comme monnaie de réserve en faveur d’un panier de monnaies, a révélé mercredi un membre du panel, ajoutant à la pression sur le dollar. Le spécialiste des monnaies Avinash Persaud, membre du panel d’experts, a dit lors d’un Sommet Reuters à Luxembourg (Funds Summit) que la proposition consistait à créer quelque chose comme l’ancien Ecu (European Currency Unit) (...). Persaud, président de la société de conseil Intelligence Capital et ancien responsable des monnaies chez JP Morgan, a dit que cette recommandation serait l’une de celles rendues par les Nations Unies le 25 mars par la Commission d’experts internationaux sur la réforme financière ” (1).

Alors que les Etats-Unis révèlent l’énormité des engagements pris par le Trésor et la Banque fédérale pour tenter d’assainir leur secteur financier de ses mauvaises créances, “ actifs toxiques ” consistant en prêts immobiliers irrécouvrables ou fortement compromis, des experts travaillent loin de l’agitation des places financières à proposer une alternative au règne du dollar comme monnaie de réserve mondiale. On sait que les banques centrales panachent leurs réserves de diverses monnaies et d’or mais que le billet vert a dominé et domine encore leurs avoirs – assurant à la puissance américaine, ce qui nous intéresse ici, sa place dominante dans le monde.

Or, nous dit Reuters dans la même note, “ les spéculations sur la probabilité que les principales banques centrales commencent à rééquilibrer leurs réserves se sont accrues depuis que le dollar a commencé à décliner entre 2002 et 2008 ”, phénomène lié au double accroissement des déficits du budget de l’Etat et du commerce extérieur des Etats-Unis. D’ailleurs, la Russie comme la Chine étudient des solutions nouvelles, la Russie en présentant une proposition dès le G20 de Londres, le 3 avril, la Chine en se préparant, dans les vingt ou trente ans qui viennent, à promouvoir la place de sa monnaie, le yuan. Et puis, bien sûr, il y a le yen, et l’euro déjà créé sur le modèle d’un panier de monnaies différentes.

“ C’est un bon moment pour aller vers une monnaie de réserve commune ”, affirme Avinash Persaud, et “ il faut le saisir ”.

Un moment qui correspond au nouvel effort américain pour venir à bout d’une situation qui n’a pas, jusqu’ici, montré de signe de rétablissement réel. “ Ben Bernanke, président de la Réserve fédérale, a largué jeudi dernier (18 mars) 1150 milliards de dollars au-dessus de l’économie américaine : 300 pour acheter des bons du Trésor, le reste pour des obligations Fannie Mae ou Freddie Mac – des agences dont la santé vaut celle d’un alcoolique cancéreux en phase terminale. Ce « lâcher d’hélicoptère », ainsi que Milton Friedman baptisait des opérations similaires dans les années 40, a été salué par les marchés et les commentateurs, qui soulignent son effet « shock and awe » (état de stupeur) ” analyse Jean-Claude Péclet pour le Temps (2).

Etat de stupeur ? La question est : d’où vient l’argent ainsi engagé ? Nécessairement de la planche à imprimer les dollars. Il le faut bien pour que la Fed rachète au grand jour ses propres bons du Trésor (c’est à dire rembourse ses dettes par anticipation mais avec sa planche à billets) ce qui revient à affaiblir des billets verts multipliés sans contrepartie. Quant au reste, supposé alléger les banques de leurs produits toxiques, la seule certitude est qu’il creuse un peu plus l’engagement de l’Etat. En effet, continue Jean-Claude Péclet, en remarquant que l’annonce de Ben Bernanke arrive un an après le sauvetage de Bear Stearns le 17 mars 2008, “ tant qu’on ignorera comment se sont réellement enchaînés les événements de l’année dernière, on maîtrisera mal ceux de demain ”.

“ Les estimations d’actifs pourris varient du simple au double. La discussion sur le meilleur moyen de les liquider – « good bank » ? « bad bank » ? nationalisation ? recapitalisation ? – s’enlise. Même le « test de stress » des banques amorcé par l’administration Obama est entaché par ses présupposés trop optimistes sur l’évolution de l’économie américaine en 2009 ”. Aujourd’hui, les détails techniques de l’opération nous sont connus (3) - qui mécontentent le prix Nobel Paul Krugman : “ l’Administration a échoué à lever les doutes du public sur ce que font les banques avec l’argent des contribuables. Et maintenant, M. Obama table sur un plan financier qui, dans son essence, suppose que les banques sont fondamentalement saines et que les banquiers savent ce qu’ils font ” (4).

Et dans le même temps, le site boursier CNBC.com remarque, au milieu des cris d’enthousiasmes sur la forte poussée des cours de la Bourse le 23 mars 2009 en réaction au plan annoncé : “ La plupart des investisseurs ont conclu que le programme de la Fed (Quantitative Easing Program) est un geste vain (empty). Racheter 300 milliards de la dette du gouvernement n’est pas suffisant pour faire une différence durable quand ce même gouvernement devra émettre beaucoup plus pour couvrir le sauvetage des banques et un déficit budgétaire équivalent à plus de 3000 milliards dans les deux années qui viennent ” (5). Quoiqu’il en soit du débat sur les mesures américaines, tout concourt à un affaiblissement – certains le disent volontaire, il diminue le poids de la dette – du billet vert. La Banque fédérale a posé un acte de dévalorisation.

Et ceci est lourd de conséquence : lorsque les deux tiers des transactions mondiales s’effectuent en dollars, sociétés et gouvernements étrangers disposent de leurs réserves en les réinvestissant aux Etats-Unis – évitant ainsi tout risque sur les changes. Comment ? En y achetant des obligations – ou des actions en Bourse, ce qui explique la dynamique de Wall Street et le volume des capitaux disponibles pour investir. Cet afflux a joué comme un pousse au crime en matière de déficit budgétaire – les dollars nécessaires aux importations américaines étant recyclés dans l’économie par l’investissement – comme il a permis le maintien de taux d’intérêts bas. Voilà qui a assuré la santé économique américaine, sa capacité à vivre à crédit en restant attractive et son incontestable domination sur le monde.

Jusqu’ici. Qu’implique la rupture de ce cycle “vertueux” ?

Que les immenses avantages décrits iront en s’amenuisant avec l’avènement d’autres monnaies d’échange. Ce qui touche à la nature du système dont ont bénéficié les Etats-Unis pour assurer leur prospérité. L’idée de casser le monopole du dollar n’est pas neuve – elle est apparue par exemple au Moyen-Orient dans les années 1980 chez les producteurs de pétrole, pendant une période de faiblesse de la monnaie américaine, l’or noir étant côté en dollar. Elle est périodiquement réapparue, sans jamais aboutir, en particulier en 2003, quand Vladimir Poutine avait brièvement envisagé pour ses propres hydrocarbures une cotation en euro. Elle paraît beaucoup plus près de se concrétiser aujourd’hui malgré les difficultés techniques qu’un tel changement imposera aux opérateurs.

A peu près tous les analystes reconnaissent l’importance de la position chinoise – la Chine est, en raison de son excédent commercial vis-à-vis des Etats-Unis, le premier détenteur de la dette américaine – sur l’avenir du dollar à court terme. On sait aussi qu’elle est, en ce moment, acheteuse frénétique (contre ses dollars) de toutes sortes de concessions minières et pétrolières partout où elle le peut, qu’elle travaille à diversifier prudemment ses réserves et passe des accords bilatéraux avec certains des acteurs régionaux asiatiques (6). Mais l’idée de la constitution d’un panier de monnaies intéresse cette fois tous les acteurs mondiaux, parce qu’il améliorerait une stabilité en matière d’échanges que le déclin du dollar désorganise.

Un règne – un cycle dit vertueux parce qu’il a assuré longtemps cette stabilité au monde - est donc en passe de s’achever sous les coups de boutoir d’une crise née des facilités et des imprudences d’une position dominante – monnaie, force militaire, réussite économique. Les conséquences géopolitiques seront à la mesure de ce bouleversement : les positions de repli annoncées par Barack Obama en politique étrangère ne surprendront donc pas les observateurs. Mais le reflux de la puissance américaine annonce aussi une libération de conflits gelés et d’ambitions, comme si une nouvelle fois un ordre s’effondrait, avec un autre mur non pas de béton mais de billets verts, celui qui avait si bien protégé l’aire américaine.

Il n’y a pas d’autre leader de ce poids : souhaitons que le cycle où nous entrons soit celui de la concertation.

Hélène Nouaille

En accès libre :

Léosthène n° 425/2008 Suspens géopolitique http://www.leosthene.com/spip.php ?article904

Notes :

(1) Reuters, le 18 mars 2009, U.N. panel says world should ditch dollar http://www.reuters.com/article/newsOne/idUSTRE52H2CY20090318

(2) Le Temps, 23 mars 2009, Jean-Claude Péclet, “ Helicopter Ben ” http://www.letemps.ch/Facet/print/Uuid/6c6a75ba-172a-11de-b97a-c6ba03d06cfb/Helicopter_Ben

(3) Le Temps, mardi 24 mars 2009, Jean-Claude Péclet, Le plan Geithner convainc les marchés http://www.letemps.ch/Page/Uuid/dcbd2288-17f0-11de-abb7-aa4a3dd6bd09/Le_plan_Geithner_convainc_les_march%C3%A9s L’article donne en français le détail, parfaitement clair, des mesures proposées.

(4) The New York Times, le 23 mars 2009, Paul Krugman, Financial Policy Despair http://www.nytimes.com/2009/03/23/opinion/23krugman.html ?_r=1&partner=rssnyt&emc=rss

(5) CNBC.com, Reuters, le 23 mars 2009, Interest Rates Rising Again Despite the Fed’s Actions http://www.cnbc.com/id/29837182

(6) Asia Times, W. Joseph Stroupe, China inoculates itself against dollar collapse (excellent article en trois parties) http://www.atimes.com/atimes/China_Business/KC18Cb01.html

Léosthène, Siret 453 066 961 00013 FRANCE APE 221E ISSN 1768-3289. Directeur de la publication : Gérald Loreau (gerald.loreau@neuf.fr) Rédactrice en chef : Hélène Nouaille (helene.nouaille@free.fr) Copyright©2009. La Lettre de Léosthène. Tous droits réservés.


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette
<>