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La lettre de léosthène, le 28 mars 2009, n° 473/2009 Site : http://www.leosthene.com/

Malaise existentiel en Israël Par Hélène Nouaille

dimanche 29 mars 2009, par Comité Valmy


S’il est toujours difficile de réfléchir au futur d’Israël, le temps présent ne favorise pas une représentation claire de ce que pourraient devenir le pays lui-même, ses relations extérieures avec ses voisins immédiats, avec la région et plus largement avec les puissants de ce monde. Pourtant, la question se pose avec acuité, pour chacun de ces aspects, une question qui concerne bien sûr l’équilibre de la région – la paix ou la guerre. Le résultat des élections de la mi février a mathématiquement donné la victoire à la droite : mais le vainqueur, Benyamin Netannyahou, travaille encore à constituer son cabinet. Selon quelles lignes ? Vers quel positionnement ?

Il est “ extraordinairement difficile pour le gouvernement israélien et pour les gouvernements qui traitent avec Israël de situer exactement où les Israéliens se tiennent sur un grand nombre de questions ” remarque un observateur pour le Council of Foreign Relations américain (1). On pourrait sans se tromper dire l’inverse : il est extraordinairement difficile à un gouvernement israélien quel qu’il soit de se situer exactement sur un grand nombre de questions quand décline la puissance tutélaire d’Israël depuis trente ans, les Etats-Unis, et que changent les intérêts américains, donc celui qu’ils portent à Israël.

Jamais, depuis la création de son Etat moderne en 1948 Israël n’a pu vivre sans “parrain”. Par sa géographie, sa surface minuscule qui ne lui offre aucune profondeur stratégique (c’est à dire que son armée ne peut pas reculer en cas d’attaque), son désavantage démographique, le pays est contraint à s’adosser à un protecteur – il est à remarquer qu’aucune grande puissance n’a jamais contesté son droit à l’existence. Et l’on sait que les uns puis les autres ont largement utilisé l’ancrage israélien dans la région pour leur besoins propres : les Soviétiques d’abord, avant de changer d’alliance et de se rapprocher de l’Egypte de Nasser. Les Français ensuite, qui voyaient en Israël un allié naturel quand l’Egypte fournissait des armes en Algérie.

Quand la France, après la fin de la guerre d’Algérie, se rapproche du monde arabe, ce sont les Etats-Unis qui reprennent le flambeau (1967), l’alliance israélienne et l’intégration des Turcs maîtres du Bosphore dans l’OTAN leur permettant de contenir la présence soviétique en mer Méditerranée. Regardons la région : l’Egypte d’Anouar el Sadate signe les accords de Camp David (1978), l’Irak et l’Iran se neutralisent (en guerre de 1980 à 1988), la Syrie et Israël se tiennent en respect. La Jordanie s’est tue depuis longtemps. Lorsqu’en 1991, année de l’implosion de l’URSS, Saddam Hussein envahit le Koweït, les Américains emmènent une coalition internationale rétablir l’ordre. Rien ne bouge – que des conflits locaux et leurs cortèges de destructions, les damnés des damnés ayant pour nom Palestiniens.

Dans l’intervalle, Israël a mené ses affaires propres, et, aidée de son parrain du moment ses guerres, avec succès. 1956 (Suez), 1967 (guerre des Six jours), 1973 (guerre du Kippour). Elle dispose d’une armée forte, Tsahal, d’un vrai savoir faire. Il semble en septembre 1993, avec la rencontre Rabin Arafat à la Maison Blanche, qu’une amorce de solution avec les Palestiniens puisse être envisagée – en tous les cas le geste rend possible la signature de traités de paix séparées pour les pays arabes. Lorsque les deux hommes disparaissent, la protection américaine garantit à Israël de maintenir la situation en l’état, de la gérer à sa manière. Les Soviétiques ont disparu de la région, nul ne peut, bon gré mal gré, contester la mainmise américaine.

La guerre en Irak (2003) lancée par l’administration Bush bouleverse la donne, la chute de son vieil ennemi libérant les ambitions de l’Iran – qui soutient, au Liban comme à Gaza, les partisans d’attaques de terrain, multiples, quotidiennes, visant la population israélienne. Tsahal a changé : ses généraux ont grandi au sein, au contact, avec les concepts américains (priorité aux attaques aériennes, pas de pertes). Elle a perdu son savoir-faire originel. On le voit au Liban en 2006. Le malaise grandit dans ses rangs – encore aujourd’hui, quand ce sont des officiers de l’armée (ISF aujourd’hui) qui dénoncent son comportement à Gaza. La population israélienne est lasse – et elle a peur. Barack Obama arrive, porté et contraint par une crise qui ne dit pas encore son nom (novembre 2008).

Les Israéliens auraient préféré McCain. Sa victoire aurait-elle changé le jeu ? Voilà qui est incertain. Il faut réduire la voilure, c’est le navire américain qui craque. Les Israéliens le savent. Et réfléchir à un nouveau positionnement n’est pas simple, à aucun niveau. Reprenons les choses autrement : au plan des alliances régionales, qu’est-ce qu’Israël doit privilégier ? A tout prix éviter une coalition d’alliés occasionnels appuyés par une grande puissance extérieure à la région mais qui souhaiterait y trouver des positions. On connaît les discussions israélo-syriennes – sur la restitution des hauteurs du Golan – par l’intermédiaire de la Turquie. Sécuriser une paix armée avec une Syrie moins isolée, même si l’aboutissement laisse nombre d’observateurs sceptiques, est un objectif rationnel.

L’Egypte est une énigme. Soutenue par les Américains (elle reçoit chaque année la deuxième plus importante dotation après Israël), en paix officielle avec sa voisine (2), coopérant sur la zone tampon du Sinaï qui touche à la bande de Gaza, livrant du gaz à sa voisine, elle tient beaucoup à son rôle de médiateur dans le monde arabe. Comment le régime d’Hosni Moubarak (81 ans), qui contient difficilement les Frères musulmans dont le Hamas palestinien est une émanation va-t-il gérer sa transition problématique et ambiguë ? Parce qu’au-delà de la rhétorique, il joue un rôle prudent dans les affaires palestiniennes. Et il a d’autres chats à fouetter : la stabilité du Soudan par exemple (3), (et les eaux du Nil). Mais on ne sait pas ce que sera en réalité la succession du président, qui viendra bien un jour. Le futur est incertain.

Certes, l’Egypte reste hostile à l’épouvantail iranien (chiite), libre de ses mouvements depuis la chute de l’Irak et qui attise le brasier à Gaza comme au Liban. Mais Washington parle à l’Iran – un cauchemar pour Tel Aviv qui avait pris les devants en Irak en détruisant en un raid aérien le réacteur nucléaire d’Osirak (juin 1981), de technologie française. Barack Obama infléchit-il durablement la politique américaine vis-à-vis du monde arabe ? Quels sont, au-delà des discours, ses nouveaux intérêts ? George Bush a laissé un Irak instable en ruine où l’Iran est influent – un avatar imprévu d’une “victoire” très incomplète. Et l’Iran est un adversaire autrement sérieux devant lequel l’US Army elle-même a hésité et qui réclame, effet de manche ou non, la destruction d’Israël, rien de moins.

Incontestablement, Israël se sent moins en sécurité : ses intérêts et ceux des Etats-Unis commencent à diverger. Certains auront remarqué que les Etats-Unis poussent à l’intégration d’Israël dans l’OTAN. Une manière de défausse ? Que la France, qui s’oppose à l’élargissement de l’OTAN à l’est (Ukraine), comme l’Allemagne, se rapproche de Tel Aviv. Que l’Allemagne ne s’oppose jamais à Israël, bien sûr. Qu’Israël vient d’obtenir des accords particuliers avec l’UE. Que Barack Obama aimerait “partager le travail”. A quoi assistons-nous exactement ? Ces mouvements – et leurs implications géopolitiques – ne peuvent que poser problème à un pays qui perd son statut d’allié indispensable de la première puissance mondiale. Et qui vit donc une période de doute.

Benyamin Netannyahou affirmait le 26 mars qu’il n’y avait pas de divergences entre Tel Aviv et Washington (4). Pourtant, les signes se multiplient : “ A la suite d’une lettre datée du 6 novembre 2008, remise à Obama l’année dernière par Paul Volcker, aujourd’hui conseiller économique du président ”, les signataires, dont Zbigniew Bzrezinski, ont mis au point une déclaration bipartisane sur la position américaine pour la paix au Moyen-Orient “ qui devrait devenir une référence essentielle ” (5). “ Déplorant ‘sept ans d’absentéisme’, sous l’administration de George Bush, ils appellent à une médiation américaine intense à la recherche d’une solution de deux Etats, ‘ une approche plus pragmatique vis-à-vis du Hamas’ et in fine à la constitution d’une force de police internationale sous responsabilité américaine entre Israël et la Palestine ”. Comme à un partage de Jérusalem.

Rien qui n’apparaisse dans le programme électoral de Benyamin Netannyahou.

Bien entendu, quels quel soient les affrontements politiques dans ce petit pays au fonctionnement démocratique, l’unité nationale est indispensable, les Israéliens le savent. C’est ce qu’a dû plaider Benyamin Netannyahou pour obtenir le ralliement d’Ehud Barak, travailliste, qui conservera sa fonction de ministre de la Défense dans le prochain cabinet. Son parti ne dispose plus que de 13 députés sur les 120 que compte la Knesset. Ehud Barak connaît Benyamin Netannyahou : “ En mai 1972, il dirige entre autre le commando qui donne l’assaut, sur l’aéroport de Lod, à un avion de la compagnie belge Sabena, détourné par des Palestiniens. Au sein de ce commando se trouve Benyamin Netannyahou (6). Ce que les deux hommes feront du futur positionnement stratégique d’Israël, nul ne le sait.

Mais toutes sortes de paramètres leur échappent, qui relèvent des agendas des puissances mondiales. Les Russes sont de retour dans la région, et renforcent leur présence et leurs liens avec la Syrie, par exemple – sans être hostiles à Israël où les immigrés russes sont nombreux et politiquement représentés. La région change, elle aussi. Comme l’état d’esprit de la population israélienne. Israël est en malaise. Il est temps de tourner une page et de trouver une solution pour ce qui lui appartient de résoudre en priorité, une coexistence pacifiée avec les Palestiniens. Et d’écarter les mains étrangères de ce noeud qui étrangle deux peuples – point essentiel d’un malaise qui est bien existentiel.

Hélène Nouaille

En accès libre :

n° 400/2008 Négociations Syrie Israël : un vent nouveau sur la région http://leosthenes.com/spip.php ?article842

Cartes et documents :

Chronologie Israël Palestine 1947 2001 : http://www.ladocumentationfrancaise.fr/dossiers/crise-moyen-orient/chronologie.shtml

Israël avant 1967, Territoires occupés (2001) http://www.ladocumentationfrancaise.fr/dossiers/crise-moyen-orient/img/israel-territoires-occupes-1967-2001.jpg

Carte de Philippe Rekacewicz et Dominique Vidal, Mur de séparation entre Israël et la Palestine à Jérusalem Est (février 2007) : http://www.populationdata.net/cartes/actus/palestine-jerusalem-est-fev07.php

Notes :

(1) The Council of Foreign Relations, le 24 mars 2009, Interview de Stephen A. Cook, Uncertainty in Israeli Politics http://www.cfr.org/publication/18907/challenge_of_national_unity.html ?breadcrumb=%2F

(2) Al-Ahram Hebdo, le mars 2009, Chérif Albert, Le prix de la paix http://hebdo.ahram.org.eg/arab/ahram/2009/3/25/egypt1.htm A l’occasion du 30ème anniversaire des accords de paix israélo-égyptiens, le 26 mars 1979, l’hebdomadaire égyptien Al Ahram, qui paraît en français, réfléchit au “prix de la paix”. “ Le président Moubarak a choisi de respecter les engagements de son prédécesseur et les accords de paix ” (dont la livraison de gaz à Israël) qui ont valu à l’époque à l’Egypte un isolement parmi les “ Etats frères ” - et suscitent encore des réserves, sans que pour les opposants il soit “ question aujourd’hui de parler d’une « annulation » des accords de paix avec Israël ”.

(3) Los Angeles Times, le 27 mars 2009, Richard Boudreaux and Edmund Sanders, Israel suspected in Sudan Airstrikes, http://www.latimes.com/news/nationworld/world/la-fg-israel-sudan-bombing27-2009mar27,0,4197797,full.story “ Un responsable soudanais a dit jeudi que des centaines de personnes avaient été tuées plus tôt cette année quand des avions étrangers avaient bombardé trois convois transportant des migrants africains au travers du Soudan avec des armes qui étaient apparemment destinées au Hamas dans la bande de Gaza ”.

(4) Reuters, le 26 mars, Israel’s Netanyahu doesn’t expect US policy pressure http://www.reuters.com/article/latestCrisis/idUSLQ962254

(5) Bipartisan Statement on U.S. Middle East Peacemaking, Zbigniew Bzrezinski, Chuck Hagel, Lee H. Hamilton, Carla Hills, Nancy Kassebaum-Baker, Thomas R. Pickering, Brent Scowcroft, Theodore C. Sorensen, Paul A. Volcker, James D. Wolfensohn (PDF) http://www.usmep.us/bipartisan_recommendations/A_Last_Chance_for_a_Two-State_Israel-Palestine_Agreement.pdf Article du New York Times du 26 mars 2009, Roger Cohen, The Fierce Urgency of Peace http://www.nytimes.com/2009/03/26/opinion/26cohen.html ?_r=1&ref=opinion

(6) Pour la biographie d’Ehud Barack, qui a été le 14ème chef d’Etat-major de l’armée israélienne, voir RFI, le 26 mars 2009, Franck Weil-Rabaud Ehud Barak, ou Israël face à ses contradictions http://www.rfi.fr/actufr/articles/111/article_79521.asp

1 Message

  • Malaise existentiel en Israël Par Hélène Nouaille

    6 avril 2009 00:58, par Lisa SION 2

    Bonjour,

    C’est dans ce contexte tendu qu’il faut défendre le plus grand projet dont parle cet article : http://www.lefigaro.fr/sciences/2008/05/21/01008-20080521ARTFIG00656-le-sauvetage-de-la-mer-morte-par-la-mer-rouge-a-l-etude.php En effet, en récupérant l’énergie de la plus puissante conduite forcée entre la mer Rouge et la mer Morte, 412 mètres plus bas, les trois pays côtiers partagent entre eux une véritable mine de pacifique industrie source de paix et de travail commun pour des décennies, sans compter la désalinisation de millions de mètres cube d’eau disponible pour le tourisme et l’agriculture.

    N’est ce pas le bon moment ?


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