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Maastricht a vingt ans...
Descartes

jeudi 9 février 2012, par Comité Valmy


Mélenchon 1992 « la construction de la nation européenne est un idéal » et « Maastricht est un compromis de gauche »


Maastricht a vingt ans...

Descartes

"Quand les dieux veulent nous punir, ils réalisent nos rêves" (Goethe)

Le 7 février 1992 était signé le "Traité sur l’Union Européenne", aussi appelé "traité de Maastricht". Les parents du bébé qui aujourd’hui fête ses vingt ans se sont fait, il faut le souligner, extraordinairement discrets. Sur le site de l’Institut François Mitterrand, pas même un entrefilet, pas un colloque d’organisé, rien. Jacques Delors, Michel Rocard, Valéry Giscard d’Estaing et les autres, d’ordinaire si diserts lorsqu’il s’agit de donner des leçons au reste de l’univers, ne se sont même pas fendus d’une tribune de commande. Les hommes politiques - et tout particulièrement les candidats à l’élection présidentielle - à qui les journalistes demandent de présenter leur parcours se font extraordinairement discrets sur cet événement.

On pourrait - ce serait cruel - rappeler les déclarations des hommes politiques à l’époque, d’ailleurs recueillis par Jean-Pierre Chèvenement dans un livre qui était désopilant à sa publication et qui le devient de plus en plus avec le temps. Faut il rappeler que selon Martine Aubry « L’Europe [avec Maastricht], ce sera plus d’emplois, plus de protection sociale et moins d’exclusion. » (discours à Béthune,12/9/92) ? Que pour Julien Dray « Oui, pour aller de l’avant dans les conquêtes sociales, il n’est d’autre avenir que la Constitution de l’Europe. » (intervention à l’Assemblée nationale, 6/5/92) Que pour Michel Sapin (aujourd’hui l’un des principaux conseillers de François Hollande) « Le traité d’union européenne se traduira par plus de croissance, plus d’emplois, plus de solidarité. » (Le Figaro, 20/8/92) (1) ?

Le traité de Maastricht fut une capitulation, comparable sur beaucoup de points à l’armistice de 1940. Dans les deux cas, nous avons une classe politique confrontée à une crise grave - l’invasion allemande en 1940, la longue crise économique en 1992 - aboutissant à une crise de légitimité. Dans les deux cas, cette classe politique refusa quasi-unanimement de prendre ses responsabilités pour confier le pouvoir à un "sauveur suprême" extérieur - un vieux maréchal prestigieux en 1940, une commission de technocrates en 1992. Dans les deux cas, cette classe politique eut l’illusion que cela lui permettrait de continuer à exercer le pouvoir sans en prendre la responsabilité, et elle s’est trompée (2).

Mais la grande différence, c’est que lorsque les conséquences désastreuses de l’armistice furent évidentes, la classe politique qui y avait consenti a été clouée au pilori et écartée - avec quelques exceptions, tout de même - des responsabilités. Alors que celle qui a consenti l’abandon de Maastricht continue à se pavaner dans les étranges lucarnes et nous expliquer qu’aujourd’hui comme hier elle a la solution à tous nos problèmes. C’est pourquoi rappeller qui a dit quoi en 1992 est absolument nécessaire. Et il ne faut pas permettre aux candidats à la présidence de la République de mettre cette affaire sous le tapis. A ce titre, il n’est pas inutile de rappeler ce que disait Jean-Luc Mélenchon en 1992, à la tribune du sénat. Voici son intervention in extenso, telle qu’elle figure au journal de la séance du 9 juin 1992 :

M. le Président. La parole est à M. Mélenchon. (applaudissements sur les travées socialistes).

M. Jean-Luc Mélenchon. Monsieur le président, monsieur le ministre d’Etat, monsieur le garde des sceaux, mes chers collègues, le vote du Danemark a pesé assez lourd sur le déroulement de nos débats pour que certains de nos collègues aient, à un moment, jugé opportun de faire un tableau justifié et apprécié des vertus de ce « grand petit peuple ».

Tableau justifié et apprécié, certes, mais incomplet : que de leçons seraient encore à tirées des vertus des Danois, clamées ici et portées si haut ? Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ?

J’ai pensé, mes chers collègues, que vous apprécierez que l’on complétât ce tableau en rappelant qu’il y aurait peut-être quelque chose à apprendre des Danois en examinant le régime qu’ils appliquent aux étrangers aux élections locales ! (applaudissements sur les travées socialistes.)

M. Guy Allouche. Très bien !

M. Jean-Luc Mélenchon. Sans cette précision, que vaut ce portrait ? Rien, comme bien des prétextes qui ont été avancés dans la discussion.

Le vote des étrangers aux élections locales, qui a occupé tant de place dans la presse, a pris parfois un tour dur, injuste, blessant, lorsque, le prétexte se révélant trop inconsistant, il a fallu ajouter derrière le Belge ou l’Italien, qui ne faisaient peur à personne, l’ombre de l’Africain et du Maghrébin, qui paraît-il, sont ce qu’il y a de pire. Or, pour la majorité d’entre nous, Africains et Maghrébins sont des amis et nous espérons bien voir un jour le suffrage universel étendu à tous.

Certains ont prétendu que nous serions incapables de répliquer à l’argument selon lequel toute la procédure engagée devant notre assemblée résulterait d’un contresens, le traité étant devenu inapplicable et caduc.

L’essentiel a déjà été dit à ce sujet. Mais quoi ? après tant de gargarismes sur la grandeur de la France, sur son rôle dans le monde, on trouverait bon, un des partenaires venant à faire défaut, de renoncer à tout, en particulier à la volonté que nous portons en nous de faire l’Europe ?

N’ayons pas honte de ce traité. Déjà, il va au-delà de la situation actuelle, il constitue une avancée.

En tant qu’homme de gauche, je souhaiterais me tourner un instant vers certains de nos amis (l’orateur se tourne vers les travées communistes) pour leur faire entendre que Maastricht est un compromis de gauche : pour la première fois, dans un traité de cette nature, des mesures d’encadrement du marché sont prévues ; pour la première fois, citoyenneté et nationalité sont dissociées ; pour la première fois, les syndicats vont être associés aux processus décisionnels. (protestations sur les travées communistes. – Applaudissements sur les travées socialistes.)

Mme Marie-Claude Beaudeau. Les chômeurs vont disparaître ?

M. Jean-Luc Mélenchon. Si l’on veut dresser un tableau complet, tout cela doit être dit.

Politique politicienne, paraît-il. Nous gouvernerions ce pays l’œil rivé sur le rétroviseur, nous demandant ce que les uns ou les autres vont penser de ce que nous avons conclu. Vous plaisantez ! Aucune cause franco-française, à plus forte raison aucune cause de lutte politicienne ne parvient au niveau auquel se situent les enjeux de Maastricht. S’il en résulte un peu de désordre parmi vous, nous ferons avec !

Mme Hélène Luc. Pour le désordre, vous pouvez parler, parce que chez vous…

M. Jean-Luc Mélenchon. Le fil noir de l’intégration serait, a-t-on dit, un projet sans flamme ; on vérifie une fois de plus que la flamme ne s’allume pas aux mêmes objets pour tous !

Mais l’intégration représente un plus pour nous ; la construction de la nation européenne est un idéal qui nourrit notre passion. Nous sommes fiers, nous sommes heureux de participer à cette construction.

Nous sommes fiers de savoir qu’il va en résulter des éléments de puissance, qu’un magistère nouveau va être proposé à la France, à ma génération, dans le monde futur, qui est monde en sursis, injuste, violent, dominé pour l’instant pas une seul puissance.

Demain, avec la monnaie unique, cette monnaie unique de premier vendeur, premier acheteur, premier producteur, représentant la première masse monétaire du monde, l’Europe sera aussi porteuse de civilisation, de culture, de réseaux de solidarité, come aujourd’hui le dollar porte la violence dans les rapports simples et brutaux qu’entretiennent les Etats-Unis d’Amérique avec le reste du monde.

M. Emmanuel Hamel. Et la violence du 6 juin 1944 !

M. Jean-Luc Mélenchon. Il ya ici assez d’Européens de longue main pour regretter la décision des Danois sans se laisser pour autant détourner des objectifs qu’ils poursuivent et poursuivront sans relâche.

Il y va, je le répète, d’un enjeu de civilisation. L’alternative au monde violent et injuste, où la chute du mur de Berlin reçoit en écho les émeutes de Los Angeles, c’est l’avènement de la nation européenne porteuse de paix, de civilisation et de solidarité.

M. Félix Leyzour. Cela commence bien !

M. Jean-Luc Mélenchon. Et nous ne serons jamais autant Français qu’en y jetant toutes nos forces.

On a invoqué ici, de nombreuses fois, la tradition républicaine de la France pour argumenter contre le progrès de la citoyenneté européenne que constitue le droit de vote accordé aux étrangers communautaires. C’est à mes yeux commettre un contresens et faire preuve d’un archaïsme totalement contraire à la philosophie politique qui a présidé à la fondation de la République dans notre pays et qui garantit la continuité du principe républicain et sa formidable prégnance.

On a dessiné devant nous une identité de la France quasi métaphysique, dans laquelle la souveraineté nationale est confondue avec ses instruments, dont la pérennité tracerait la frontière entre la vie et la mort de la nation. Contresens !

La nation est un mot nouveau qui est né pendant la Révolution française, par opposition au morcellement féodal des peuples de France sous la monarchie.

La nation est le lieu de la citoyenneté ; elle n’est ni éthique, ni religieuse, ni linguistique. La citoyenneté est dans l’exercice collectif du pouvoir. Là où est le pouvoir réel, là doit s’exercer la citoyenneté. Là où est la citoyenneté, là est la nation.

Tout se tient dans la tradition française entre la démocratie et la nation. Si le pouvoir réel de maîtriser notre destin ne peut prendre toute sa réalité économique et sociale qu’à l’échelle de l’Europe, alors, les vrais démocrates ne peuvent que vouloir l’avènement de la nation européenne et, avec elle, de la citoyenneté européenne.

Mes chers collègues, quand on aime la France – et on peut l’aimer de bien des façons – on sait qu’on ne peut la faire dans un seul pays.

La véritable polarisation du débat politique est là, elle traverse l’histoire de nos deux siècles de République. D’un côté, le conservatisme – ce n’est pas honteux – qui s’oppose à chaque étape au processus qui voit la citoyenneté étendre son rôle. De l’autre, le camp du progrès, qui saisit toutes les occasions de confier le pouvoir réel au plus grand nombre et qui, pour cela, parie toujours sur la dimension universelle de la personne, renvoie les différences les plus essentielles – la fois, la langue, l’attachement aux identités locales dans le domaine privé – pour ne reconnaître comme sujet de l’histoire que le citoyen défini par les droits mutuels universels.

Ces principes, nous les portons avec fierté. A l’heur où nous travaillons à une cause aussi fondamentalement française, il ne peut être question de délibérer sous la pression des mots, des fantasmes et même des leçons de patriotisme.

Si j’adhère aux avancées du Traité de Maastricht en matière de citoyenneté européenne, bien qu’elles soient insuffisantes à nos yeux, vous devez le savoir, c’est parce que le plus grand nombre d’entre nous y voient un pas vers ce qui compte, vers ce que nous voulons et portons sans nous cacher : la volonté de voir naître la nation européenne et, avec elle, le patriotisme nouveau qu’elle appelle. (applaudissements sur les travées socialistes).

Pourquoi était-il important de rappeler ce texte ? Parce que Jean-Luc Mélenchon, en dehors d’un très brève moment de vérité lors de son passage à "Des paroles et des actes" sur France 2 ("sur Maastricht, Chevènement avait raison") maintien un flou assez artistique sur sa position de l’époque et sur ses changements successifs. Si l’on écoute ses discours (celui de Montpellier hier, pour ne prendre qu’un exemple) l’Europe libérale commence avec Lisbonne. C’est une falsification : la monnaie unique, la banque centrale européenne indépendante dont la politique monétaire n’a pour but que le contrôle de l’inflation, les critères de déficit et de dette, le contrôle budgétaire par Bruxelles, le marché "libre et non faussé" et la privatisation des services publiques, tout cela figure dans Maastricht. Lisbonne n’a fait que préciser et reprendre. Bien sur, le discours anti-Lisbonne est commode, parce qu’il permet d’attribuer les pêchés à un président de droite - Sarkozy - alors qu’un retour sur Maastricht mettrait le blâme sur un président de gauche - Mitterrand - président dont Mélenchon fut, sur cette question comme sur d’autres, un ardent supporter. Et l’extrait ci-dessus ne laisse aucun doute sur la question.

Mélenchon parsème aujourd’hui son discours de référence à la "patrie républicaine" et fait chanter La Marseillaise à la fin des meetings. Mais en 1992, il chantait avec exactement la même passion et le même style les louanges de la "nation européenne" et "le patriotisme nouveau qu’elle appelle". Aujourd’hui, ce sont les grandes embrassades avec les communistes, mais en 1992 il associait les communistes - opposés au traité - aux "conservateurs qui s’opposent à chaque étape au processus qui voit la citoyenneté étendre son rôle" alors que le "camp du progrès" - les partisans du traité, dans ce contexte - ne cherchaient qu’à "confier le pouvoir réel au plus grand nombre". Et pour couronner le tout, cette "monnaie unique (...) porteuse de civilisation, de culture, de réseaux de solidarité" et "l’encadrement du marché".

Il serait injuste de singulariser le cas Mélenchon. Son aveuglement fut en effet largement partagé par une bonne partie de la gauche, à la notable exception du Parti Communiste. Même l’extrême gauche y fut sensible : rappelons que le traité fut ratifié en partie grâce à l’appel à l’abstention de l’extrême gauche (3). Ce qui singularise Mélenchon, c’est qu’il est peut-être le seul dirigeant de premier rang qui ait changé radicalement son discours depuis 1992, et qui soutienne aujourd’hui exactement le contraire de ce qu’il défendait hier. Hollande, Sarkozy, Bayrou et même Le Pen assument aujourd’hui le choix qu’ils ont fait en 1992. Mélenchon non. Vous me direz qu’il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, et vous aurez raison. Mais dans ce cas, on n’a pas le droit de revendiquer une continuité qui n’existe pas. Il doit admettre sans ambiguïté qu’il a changé d’avis, et nous expliquer pourquoi. Sans cette explication, il reste toujours un doute sur sa sincérité : était-il sincère en 1992 ? Est-il sincère aujourd’hui ?

Quoi qu’il en soit, si sa lettre subsiste l’esprit de Maastricht est mort et bien mort. Ce matin Didier Migaud, commentant le rapport annuel de la Cour des Comptes a remarqué que la question de la dette publique était une "question de souveraineté" et qu’un déficit excessif nous faisait courir le risque d’une "perte de souveraineté". Il y a vingt ans, ces remarques auraient été considérées par la classe médiatique et politique comme étant de très mauvais goût. Après tout, pourquoi chercher à préserver la souveraineté si l’avenir est au contraire à la "souveraineté partagée" et aux "transferts de souveraineté" vers une "nation européenne" ? Que le président de la Cour, ancien député socialiste au surplus, s’exprimant sur les ondes nationales, tienne un discours qui fait de la "préservation de la souveraineté" un objectif fondamental des politiques publiques, c’est une petite révolution.

Descartes

Source :
http://descartes.over-blog.fr/article-maastricht-a-vingt-ans-98923025.html

(1)

Peut-être celui qui a le mieux résumé l’ambiance dans le camp europhile de l’époque est Bernard Kouchner, qui dans un discours prononcé à Tours le 8 septembre 1992 déclarait : « Avec Maastricht, on rira beaucoup plus. ». Et, oui, Bernard, il suffit de se promener dans les rues d’Athènes pour constater combien les gens "rient" aujourd’hui.

(2)

L’analogie ne s’arrête pas là. Comme en 1940, la ligne de fracture entre les pro- et les anti-Maastricht a été la ligne jacobins/girondins plutôt que la traditionnelle ligne gauche/droite.

(3)

Il eut suffi un déplacement de 250.000 voix pour changer le résultat du référendum. Un engagement résolu de l’extrême gauche aurait donc pu changer les choses. Encore un fait que beaucoup à gauche préfèrent oublier...


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