COMITE VALMY

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L’économie vaudou du Front de Gauche
Descartes

dimanche 25 mars 2012, par Comité Valmy


J’aime bien Jacques Généreux. D’abord, il fut mon professeur - à une époque où il enseignait une économie fort différente de celle qu’il enseigne aujourd’hui, j’y reviendrai - et il faut dire qu’il est un excellent pédagogue. J’ai commencé l’économie avec lui et avec ses bouquins, avant de passer à d’autres lectures plus spécialisées et moins accessibles. J’ai donc conservé pour lui une certaine tendresse, celle qu’on a toujours pour les professeurs qui vous ont ouvert les yeux.

Mais ça, c’était avant qu’il devienne un politicien. Depuis, il tient un discours que je peine à reconnaître. Pire : il laisse dire en sa présence des choses qui en d’autres temps auraient valu à n’importe lequel de ses étudiants un zéro pointé et une recommandation amicale mais ferme d’étudier son cours. Mais tout cela vous semblera peut-être un peu abscons, alors plantons si vous le voulez, le décor. Le lieu, une brasserie dans une ville de province - le genre de ville de province de classe moyenne, universitaire et snob, possédant bien entendu sa faculté de droit et sciences économiques, l’horreur quoi. L’occasion, un "débat sur le programme économique du Front de Gauche" organisé en pratique par les militants du PG du coin, avec le soutien logistique du PCF.

D’abord, comme l’union est un combat, Généreux ne s’exprime pas seul. A ses côtés, un professeur d’économie affilié à la Gauche Unitaire, et un historien de l’économie membre de la commission économique du comité national du PCF. Ils auront chacun un quart d’heure pour s’exprimer, avant de laisser la parole à la vedette de la soirée. Et les interventions avaient de quoi effrayer le cartésien que je suis. Je n’ai jamais eu beaucoup d’estime pour le niveau de la réflexion de la GU, mais j’ai gardé le souvenir des travaux qui se faisaient - oh tempora, oh mores - dans le temps à la commission économique du comité central du PCF. Le moins qu’on puisse dire, c’est que ce n’est plus ce que c’était. Je ne vais pas distinguer plus avant les interventions des uns et des autres, ce serait fastidieux et surtout inutile, parce qu’au fond aucun point de désaccord entre les trois orateurs n’est apparu.

Curieusement, étant donné le statut universitaire des intervenants, le premier attaque a été adressé à l’économie elle même en tant que discipline de la connaissance. Les "lois" de l’économie ? Une invention des méchants capitalistes pour brider l’imagination des politiques. Pour reprendre Généreux, les seules lois sont "celles faites par le parlement ou par un monarque" (1). Les instruments de l’économie ? Ils ont tout faux : le PIB, par exemple, ne mesure rien puisque si vous décidiez par exemple de réparer vous même votre voiture plutôt que de l’envoyer chez le garagiste, vous feriez par ce geste diminuer le PIB (2). D’ailleurs, on nous a expliqué fort doctement que l’économie, en tant que discipline à prétention scientifique, naît avec les prémisses du capitalisme - ce qui la rend très suspecte, bien entendu - sans réaliser que c’est en fait le cas de la plupart des autres disciplines scientifiques (3). Mais on voyait bien quel était l’objectif de cette diatribe anti-scientifique : il s’agissait de dévaloriser par avance tout argument économique sérieux montrant les faiblesses du programme du Front de Gauche. La conclusion qu’on voulait tirer, avec force exemples, est que "tout est possible à condition de le vouloir".

A partir de cette vision, Généreux a exposé la vision qu’il défend dans son livre "Nous on peut", et dont j’avais commenté les contradictions sur ce blog. Ainsi, par exemple, il y avait consensus des intervenants pour rejeter toute idée de sortie de l’Euro, et pour essayer de nous convaincre qu’on pouvait résoudre le problème de la dette publique sans y avoir recours. Il suffit, nous dit Généreux, que la BCE prête aux états à taux nul. Il ne vous échappera pas que cela nécessite une modification des traités européens... Pas de problème nous dit Généreux : si le Front de Gauche arrive au pouvoir, il posera à nos partenaires européens un ultimatum. Ou bien ils acceptent de modifier les statuts de la BCE, ou alors nous ferons cela nous même en modifiant les statuts de la Banque de France pour qu’elle prête à l’Etat à taux nul (4). Car, nous dit Généreux sous les applaudissements extatiques de la salle, "les traités ne sont pas faits pour être respectés, ils sont faits pour être signés et violés ensuite".

Admettons. Mais si la salle avait applaudi un peu moins et réfléchi un peu plus, elle se serait posée la question qui met par terre tout ce bel édifice. Et la question est la suivante : d’où sortira l’argent que la Banque de France prêtera à l’Etat ? Car pour que la Banque de France prête, il ne suffit pas de l’obliger, il faut aussi qu’elle ait de l’argent à prêter. Si la Banque centrale a la capacité d’être prêteur en dernier ressort - c’est à dire, avec une capacité de prêt théoriquement illimitée - c’est parce qu’elle peut battre monnaie. Mais justement les banques centrales des pays de la zone euro n’ont plus ce privilège. Pour pouvoir faire ce que Généreux - et donc le Front de Gauche - propose, il faudrait rétablir le droit de la Banque de France de battre monnaie. Mais quelle monnaie, justement ? Pas l’euro : autoriser la Banque de France a émettre des euros sans la permission de la BCE revient à légaliser le faux monnayage. Et si Généreux a raison de dire que l’Union Européenne ne va pas nous envoyer l’armée parce qu’on refuse d’appliquer les traités, l’UE dispose tout de même de puissants moyens de sanction si par hasard on s’amusait à émettre de la monnaie unique de manière indépendante. Les "faux euros" émis par la France ne seraient en tout cas certainement pas acceptés par le reste de l’Union. En les émettant, on serait de facto sorti de l’union monétaire, puisque ces "faux euros" (qu’on pourrait rebaptiser "francs", puisqu’on y est) constitueraient une monnaie nationale. Ce que propose Généreux ne peut fonctionner sans aboutir à une sortie de l’euro déguisée (5).

Reste à comprendre pourquoi Généreux continue à défendre une proposition dont il ne peut pas ignorer la faiblesse. Car je ne peux pas croire un instant que Généreux n’ait pas vu cette objection. Le fait qu’il n’y réponde pas me plonge dans un abîme de perplexité entre deux options : soit Généreux n’y croit pas lui même, et sa proposition de faire de la Banque de France un prêteur un dernier ressort n’est qu’un rideau de fumée, ou bien il propose en fait une sortie de l’euro déguisée pour ne pas effaroucher l’électorat europhile. Je penche plutôt pour la deuxième option, parce que le discours du Front de Gauche enfourche le discours europhile sur un autre domaine, qui est celui de la dévaluation : Le discours est schématiquement le suivant : la sortie de l’euro pourrait se justifier pour permettre la dévaluation. Mais la dévaluation compétitive est une arme de guerre contre nos partenaires commerciaux, et nous sommes contre la guerre, ergo, pouvoir dévaluer est inutile.

Ce qui est drôle dans ce raisonnement, c’est qu’il suppose donc que la parité entre les différentes monnaies retenue lors de la création de la monnaie unique non seulement est "juste", mais le restera pour les siècles de siècles. Car si elle n’était pas "juste", pourquoi toute retouche de cette parité serait un acte de guerre ? On peut se demander comment, après voir critiqué l’idée même de "loi" de l’économie, peut on trouver une "loi" qui nous dise quelle est la "vraie" parité, la parité "juste"...

En fait, la question de la dévaluation dépasse, et de beaucoup, la question de la "dévaluation compétitive". Il s’agit aujourd’hui moins de doper les exportations par une politique agressive de dévaluation, que de permettre aux parités monétaires de s’ajuster pour tenir compte des inflations sous-jacentes qui sont différentes dans les différents pays. L’ajustement des parités monétaires est le "stabilisateur automatique" qui permet à des économies aux productivités très différentes de coexister sans que les unes écrasent les autres et sans aboutir à une crise. Sans ce levier, le seul "ajustement" de la compétitivité possible est l’austérité et la déflation salariale. Avec la dévaluation, vous pouvez simultanément faire baisser les salaires et les prix exprimés en monnaie étrangère. Sans dévaluation, vous êtes obligé de baisser les salaires nominaux en priant que les prix suivent...ce qu’ils ne font qu’avec un retard tel que le système aboutit à la crise. C’est exactement ce qu’on est en train de voir en Grèce.

On ne peut que supputer pourquoi le Front de Gauche, qui est si "radical" dans certains domaines, épouse la position fédéraliste sur l’Europe. Ma théorie est que cela répond à la sociologie du Front de Gauche, fermement ancrée dans les classes moyennes, qui sont les grandes gagnantes de l’Euro et de la construction européenne. Il y a peut-être aussi un refus individuel, au niveau des dirigeants ex-socialistes du FdG d’admettre qu’ils se sont fait berner ou de rompre avec la doxa mitterrandienne...

Mais on n’a pas parlé que de politique monétaire.On a aussi dit beaucoup de bêtises sur les questions de politique économique. En particulier sur la relance par la création de nouvelles dépenses. La difficulté de financer la relance est balayée d’un revers de la main, grâce à une longue liste de milliards qu’on peut récupérer : dans les "niches" fiscales, dans la fraude fiscale, etc. Le seul problème est que cette "récupération" n’est que partielle : imaginons que la fraude fiscale fut réduite à zéro. Il est vrai que l’Etat récupérerait quelque 50 milliards qu’on pourrait dépenser. Mais ces cinquante milliards, aujourd’hui, sont dépensés... par les fraudeurs. En d’autres termes, mettre fin à la fraude fiscale permet de transférer une dépense, mais pas de créer une dépense nouvelle. Son effet de "relance" est donc très limité.

La deuxième difficulté, est celle d’articuler un véritable projet de relance. Une relance qui en plus doit être "non-productiviste", pour contenter la fibre écolo-bobo du public. La réponse, comme souvent dans les textes du Front de Gauche, est de fabriquer une formule creuse mais qui peut servir de réceptacle à tous les fantasmes. Dans le cas présent, c’est la "planification écologique". Par la magie de la planification écologique, non seulement on sort de la crise, mais on arrive au plein emploi. Seulement, la question évidente sur une telle dépense est son utilité. Car la relance par la dépense n’a de sens que si la dépense est consacrée à des investissements dont le produit paye le coût du programme. On peut toujours créer le plein emploi en payant la moitié de la population à creuser des trous et l’autre moitié à les combler. Les exemples donnés par les intervenants étaient de ce point de vue particulièrement inquiétants : il est certain que remplacer l’agriculture industrielle par une "agriculture paysanne" crééra un grand nombre d’emplois. Mais, sauf à admettre une hausse massive des produits agricoles, il faut se demander qui payera les salaires des employés supplémentaires...

Arrivé à ce stade, j’étais véritablement désespéré. Est-il possible qu’on soit encore là en matière de réflexion économique ? Une organisation qui risque de faire "un score à deux chiffres" peut-elle se contenter d’exposer à ses partisans une pensée aussi schématique ? Mais si je comptais sur les questions de l’auditoire pour me rémonter le moral, j’ai du rapidement déchanter. Pour résumer les interventions : il faut rendre obligatoire le logiciel libre dans les administrations, il faut s’opposer au gaz de schiste. Et je passe bien entendu sur les interventions enflamées - de la tribune et de la salle - sur les méchants "riches" qu’il faut mettre hors d’état de nuire, discours qui ne mangent pas de pain mais n’apportent pas non plus grande chose. Il faut dire que dans le public il n’y avait guère d’ouvriers et quelques rares employés...

Alors, Généreux ministre de l’Economie et des Finances ? Dieu nous en préserve ! Il ne reste qu’à espérer qu’une fois les élections passées, on songera a doter le Front de Gauche d’une véritable commission économique...

Descartes

Samedi 24 mars 2012

(1) Généreux ne semble pas avoir entendu parler des lois de la physique. La loi de la gravitation universelle ou les deux lois de la thermodynamique seraient elles aussi une invention des méchants capitalistes pour limiter notre marge de manoeuvre ? Je crains que si la question avait été posée à cette soirée, la réponse eut été positive.

(2) Malgré cet exemple donné en début de soirée, les trois intervenants se sont abondament référé au PIB dans la suite de leurs interventions, ce qui tendrait à faire penser qu’ils n’estiment pas l’instrument de mesure si mauvais que ça. Mais bon, on n’est pas à une contradiction près.

(3) Franchement, on peut se demander comment des enseignants d’économie peuvent afficher devant un auditoire une si piètre opinion de la discipline qu’ils enseignent. Quand il était mon professeur, Généreux ne tenait certainement pas ce discours.

(4) Dans une autre partie de son intervention, Généreux reprochera à Papandréou de ne pas avoir fait précisement cela : obliger la Bnque centrale grecque à prêter à taux zéro à l’Etat.

(5) Par ailleurs, le financement des dettes par la planche à billets a des conséquences inflationnistes qu’aucun des intervenants n’a cru devoir évoquer. Un oubli, sans doute.

Source :
http://descartes.over-blog.fr/article-l-economie-voudou-du-front-de-gauche-102185528.html

1 Message

  • En effet ne pas sortir de l’Euro bloque à la base ce qui est proposé. Maintenant au sujet des sanctions imposées par l’Europe là Descartes n’ a pas beaucoup de courage politique. Après un référendum qui montrera que le peuple est derrières ses dirigeants que fera l’Europe ? Comme d’habitude elle discutera car l’Europe sans la France n’est pas possible . Quand à la dette je citerais un mot de Keynes qui disait " Vous devez 50£ à votre banquer vous avez un problème avec la banque, vous devez 10millions c’est la banque qui a un problème avec vous" Le problème bien sur c’est de ne pas être remboursé et l’exemple récent c’est l’abandon d’une partie de la dette privée par les banques. Bien dans la pensée unique Descartes, c’est pas Valmy.

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