COMITE VALMY

Accueil du site > - GEOPOLITIQUE > Nikita Khrouchtchev : troisième verdict de l’histoire Par Dmitri Kossyrev, (...)

Source : RIA Novosti 20 avril 2009

Nikita Khrouchtchev : troisième verdict de l’histoire Par Dmitri Kossyrev, RIA Novosti

lundi 20 avril 2009, par Comité Valmy


Le 115e anniversaire de la naissance de Nikita Khrouchtchev (le 17 avril 1894) coïncide avec un moment de l’histoire de la Russie où la politique qu’il a menée peut être évaluée d’un oeil neuf - celui d’un homme du début du 21e siècle.

L’oubli est le verdict le plus cruel que puisse rendre l’histoire. Les autres verdicts se succèdent, en fonction du siècle et de ce qui importe le plus pour les gens de ce siècle.

L’histoire a déjà porté deux jugements sur Nikita Khrouchtchev. La première fois, en 1964, lorsqu’il fut destitué de ses postes de chef du Parti communiste de l’URSS et du gouvernement : il fut jugé impitoyablement comme un leader failli.

Rares sont les dirigeants d’une grande puissance à avoir laissé derrière eux, à notre époque, leur pays dans l’état d’un pareil champ de ruines économiques et politiques : George W. Bush, peut-être... Une crise économique surgie de rien, la ruine de l’agriculture, l’importation des produits alimentaires. Des échecs successifs en politique étrangère. Citons simplement le conflit avec la Chine, la crise des Caraïbes avec les Etats-Unis (qui faillit entraîner une guerre nucléaire), pour ne mentionner que les échecs les plus connus. Tout cela provoqua, en fin de compte, non pas la haine populaire, mais du mépris, de la lassitude, des anecdotes et des plaisanteries.

Cependant, ce premier verdict aurait pu être moins dur. Nikita Khrouchtchev avait dirigé le pays depuis 1954, et en tant que leader sans partage depuis 1957. Ce fut l’époque des vols spatiaux et de la construction de maisons en panneaux préfabriqués qui remplacèrent les terribles baraques communautaires. Le mode de vie changea radicalement, les fondements d’une société de consommation furent jetés. N’oublions pas non plus que ce fut Khrouchtchev qui libéra les détenus politiques des camps staliniens.

Le deuxième verdict de l’histoire fut injustement clément : il fut prononcé dans le contexte de la lutte politique engagée en URSS (puis en Russie) dans les années 80-90 du siècle dernier. La partie réformiste pro-occidentale et libérale de l’éventail politique russe se servit alors du nom de Khrouchtchev comme d’un étendard. Elle fit ainsi du leader failli un précurseur de la libéralisation, de la démocratisation, et même de la destruction du régime soviétique.

Qu’est-ce qui fut le moteur de son activité ? Khrouchtchev était un homme profondément meurtri. Sa biographie révèle qu’il fut impliqué dans la plus dure défaite essuyée dans la Grande Guerre Patriotique : celle de la bataille de Kharkov de 1942. Quelque 270.000 soldats et officiers soviétiques furent tués ou faits prisonniers. Les Allemands commençaient à se ruer sur Stalingrad, le pays risquait de perdre la guerre. Nikita Khrouchtchev était alors adjoint du commandant du Front sud-ouest. D’où ses mauvais rapports avec les militaires. Il ne porta presque plus jamais, par la suite, son uniforme de général. Sa deuxième blessure fut causée par sa culpabilité directe dans les répressions staliniennes, surtout en Ukraine à partir de 1938. En fait, estimait-on dans les franges supérieures du pouvoir, deux bourreaux sanglants luttaient pour le trône de Staline : Nikita Khrouchtchev et Lavrenti Beria. Mais, à en juger par l’atmosphère qui régnait dans ces milieux, il était clair que la terreur et les répressions contre la nomenklatura allaient prendre fin et que le vainqueur, quel qu’il fût, libérerait les détenus des camps.

Le repentir de Khrouchtchev - la déstalinisation, le 20e congrès du Parti communiste et la libération des détenus ne furent nullement un acte de démocratisation. Khrouchtchev fut un autocrate comme Staline. Le phénomène résidait ailleurs : dès les premiers signes de l’affaiblissement du régime, la société soviétique se mit à changer plus vite, en dépit du leader et de ceux qui détenaient le pouvoir. Elle se détourna d’eux et commença à vivre indépendamment de la ligne du parti.

Qu’est-ce que le jugement de l’histoire peut bien apporter de nouveau ? Aujourd’hui, Khrouchtchev est considéré comme l’incarnation d’un réformisme large et incompétent. Le début des années 90 ressemble à un remake de l’époque khrouchtchévienne, lorsque des aventuriers niais et incultes venus de nulle part détruisaient tout ce qu’ils touchaient. Ce problème, fondamental, n’a pas disparu de nos jours : qui prend les décisions, au niveau des compagnies privées ou des départements des ministères, qu’est-ce que ces gens-là savent et que peuvent-ils faire ?

Khrouchtchev est un exemple de chef d’Etat inculte. Il présentait un contraste saisissant avec Staline. Ce dernier, malgré tous ses autres traits particuliers, lisait et écrivait beaucoup. Il avait un point de vue conservateur, mais bien précis sur la littérature et les arts. Khrouchtchev, qui n’avait qu’une instruction primaire, ne lisait pas mais se liait avec les gens. Il était obsédé par de nouvelles idées folles, si bien que tout le monde se mit à semer du maïs, principal symbole des réformes dévastatrices de l’unique secteur, dans lequel, pensait-on, Khrouchtchev avait quelque compétence.

Théoriquement, Khrouchtchev aurait pu attirer à la direction du pays les meilleurs esprits, en se tenant un peu à l’écart tout en conservant le pouvoir. Mais il avait un complexe d’infériorité devant les meilleurs et ne tolérait aucune objection. Il s’efforçait de casser et de transformer rapidement et brusquement. Ce fut du reste ce trait de son caractère qui permit la libération des détenus. Si l’on avait respecté à la lettre la loi, ce processus aurait pris dix ans.

Les échecs bien connus qu’essuya Khrouchtchev en politique étrangère trouvèrent leur origine dans sa vanité et son incompétence (à l’époque de Staline, on demandait à Khrouchtchev son avis sur les affaires internationales pour se gausser de lui).

Mais tout ne dépendait pas d’un seul homme. Une nouvelle "élite" se forma sous Khrouchtchev, qui conduisit ensuite à l’anéantissement du système soviétique, au lieu de réformer celui-ci (ce qui aurait été possible car, dans une situation analogue, la Chine a su se réformer). C’était une "élite" russo-ukrainienne, constituée de représentants de villages ou de bourgades, tout à fait inculte selon les critères de l’époque, mais obséquieuse, et cela dans le cadre d’un système qui avait conservé son orientation autocratique. Mais si, sous le dictateur Staline, il était dangereux et honteux d’être un manager inefficace, ce n’était pas le cas sous Khrouchtchev. On peut discuter de la question de savoir si ce fut un bien ou un mal que, sous Khrouchtchev et Brejnev, il n’y eût presque pas de communistes convaincus au pouvoir, mais rien que des cyniques. Ce fut peut-être un bien.

Un détail intéressant : Leonid Brejnev, qui dirigea le pays après Nikita Khrouchtchev (jusqu’en 1982), conserva ce système, mais il le renforça en faisant appel à des spécialistes intelligents au niveau de ses adjoints et des secrétaires (du Parti communiste, ndlr.) des régions et des districts, qui finirent par enclencher la perestroïka (restructuration) gorbatchévienne. Ils rêvaient d’écarter du pouvoir les dirigeants médiocres de l’époque de Khrouchtchev et de Brejnev. Et ils auraient pu arriver à de bons résultats.

Bref, Nikita Khrouchtchev fut certainement un précurseur des événements de 1991, mais seulement dans le sens où il les rendit inévitables. L’histoire portera-t-elle un quatrième jugement sur lui ? C’est possible, si la société se heurte à de nouvelles réalités. Nous tirerons alors de nouvelles leçons des dix années que Nikita Khrouchtchev passa au pouvoir.

Les opinions exprimées dans cet article sont laissées à la stricte responsabilité de l’auteur.


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette
<>