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L’affaire Bo Xilai et le libéralisme au sein du Parti communiste chinois
Par Peter Franssen

jeudi 26 avril 2012, par Comité Valmy


L’affaire Bo Xilai et le libéralisme au sein du Parti communiste chinois

En Chine, les esprits ne sont pas encore apaisés. Plus d’un mois après la suspension du dirigeant Bo Xilai de toutes ses fonctions, le public chinois continue à suivre avec stupeur l’évolution de l’affaire, dont les éléments clés sont : abus de pouvoir, corruption, homicide et espionnage. Le dossier Bo Xilai montre qu’il y a quelque chose de fondamentalement faussé dans l’idéologie, la discipline et le contrôle au sein du parti communiste chinois.

L’affaire a démarré le 6 février, lorsque Wang Lijun a demandé l’asile au consulat américain de la ville de Chengdu. Wang Lijun était le chef de la police de la municipalité de Chongqing, qui compte aujourd’hui plus de 32 millions d’habitants. Le chef du Parti communiste, dans cette ville, était Bo Xilai, étoile montante du firmament politique chinois, membre du Bureau politique à la tête du Parti communiste chinois (PCC) et personnage le plus en vue de la section la plus à gauche du PCC.

Pour décider les Américains à lui accorder l’asile, Wang Lijun leur fournit des informations confidentielles à propos de Chongqing et de la cuisine interne du Parti communiste. Mais les Américains lui refusaient l’asile, sans doute parce qu’ils étaient persuadés que, de la sorte, ils allaient infliger plus de dommages au PCC et à la Chine. Quand Wang quitta le bâtiment, les services de sécurité de la capitale l’appréhendèrent et le transférèrent à Beijing. Bo Xilai prit ses distances vis-à-vis de Wang et déclara qu’il avait commis une erreur, à son sujet.

À Beijing, Wang raconta aux autorités qu’il était allé chez les Américains parce qu’il craignait pour sa vie. Le 18 janvier, il s’était rendu auprès de Bo Xilai avec des preuves que la femme de ce dernier, Gu Kailai, était impliquée dans la mort du Britannique Neil Heywood. En première instance, Bo Xilai aurait dit à Wang qu’il pouvait poursuivre l’enquête criminelle lancée contre sa femme. Mais, plus tard, il allait revenir sur sa décision. Le 2 février, Bo Xilai limogeait le chef de la police et le mutait au poste de maire adjoint responsable de l’enseignement, de la culture et de la science.

Gu Kailai, Bo Xilai et leur fils Bo Guagua

L’épouse, Gu Kailai, est une avocate qui, ces dernières années, ne s’est plus occupée de son bureau d’avocats, mais de toutes sortes de tractations commerciales. L’un de ses partenaires en affaires n’était autre que le Britannique Neil Heywood. Il fut retrouvé mort dans sa chambre d’hôtel à Chongqing, le 15 novembre dernier. Mon enquête, déclara Wang Lijun aux autorités de Beijing, indiquait que Heywood avait été empoisonné au cyanure et que Gu Kailai était impliquée de très près dans ce meurtre.

Le mobile du crime aurait été un différend entre Gu et Heywood à propos de tractations économiques financières. La Commission centrale d’inspection du PCC entama dès lors une enquête sur la corruption, en s’intéressant de près à Gu Kailai, Bo Xilai et leur entourage direct. Au cours du mois de mars, Bo Xilai fut d’abord suspendu de ses fonctions de secrétaire du parti à Chongqing et de membre du Bureau politique. Plus tard, il fut également exclu du Comité central du PCC. Sa femme fut incarcérée sur l’accusation du meurtre de Neil Heywood. Les instances du parti accusent Bo Xilai d’abus de pouvoir et d’infractions graves à la discipline du parti. Leur enquête et celle de la justice ne sont pas encore terminées.

Corruption

L’affaire est particulièrement pénible pour le PCC et elle fait beaucoup de tort à la réputation du parti, tant en Chine qu’à l’étranger. Elle dévoile des faiblesses dans l’organisation et la force idéologique du parti et ce, à un moment où les contradictions dans le monde et en Chine même ne cessent de croître et où la Chine devrait disposer d’un parti communiste discipliné et inébranlable afin de pouvoir affronter ces contradictions. Les dirigeants du parti et du gouvernement Hu Jintao, Wen Jiabao et Xi Jinping ont lancé un appel à renforcer la lutte contre la corruption et pour la morale communiste. Toutefois, c’est le genre d’appel que nous avons déjà entendu à de multiples reprises ces trente dernières années et, comme le prouve l’affaire Bo Xilai, ces appels n’ont pas eu de résultat vraiment probant.

Dans les années 1990, Chen Xitong, chef du parti pour la capitale Beijing, a dû abandonner ses fonctions pour corruption.

En 2005, Chen Liangyu, dirigeant du parti à Shanghai, la deuxième ville du pays, s’est retrouvé en prison, lui aussi pour corruption.

Chaque année, pour ces motifs de corruption, on organise des enquêtes contre au moins 20.000 fonctionnaires.

En 2011, la Banque nationale de Chine publiait un rapport dans lequel il est dit qu’entre le milieu des années 1990 et 2008, des fonctionnaires du parti et du gouvernement ont détourné vers l’étranger quelque 800 milliards de yuan (environ 90 milliards d’euros). Des hommes politiques haut placés se servent de leur conjointe, de leurs frères et sœurs, neveux et nièces pour écouler vers l’étranger l’argent de la corruption. L’an dernier, on apprenait que l’ingénieur en chef du ministère des Chemins de fer avait transféré de la sorte quelque 2,3 milliards d’euros vers les États-Unis et la Suisse.

Apparemment, le couple Bo Xilai et Gu Kailai souffre de la même maladie. Bo a entamé son ascension politique en 1992. À l’époque, il était devenu maire de Dalian, dans la province septentrionale de Liaoning. Il allait rester en poste pendant dix ans pour ensuite devenir gouverneur de cette même province de Liaoning. Durant cette période, le couple allait nouer des liens d’amitié avec trois étrangers : le Britannique Neil Heywood, l’architecte français Patrick Henri Devillers et l’homme d’affaires sino-américain Larry Cheng. Avec ou par le biais de ces trois hommes, Gu Kailai allait conclure toutes sortes de transactions commerciales. Entre 2000 et 2003, Patrick Henri Devillers et Horus Kai avaient habité à la même adresse dans la cité balnéaire britannique de Bournemouth, à l’époque où ils se trouvaient en Grande-Bretagne pour affaires. Horus Kai était le nom souvent utilisé par Gu Kailai lors de transactions commerciales à l’étranger.

Le couple s’était également lié d’amitié avec deux hommes d’affaires de Dalian : Xu Ming et Wang Jianlin. Xu est un milliardaire qui dirige le conglomérat Shide Group. De son côté, Wang Jianlin est président de la société immobilière Dalian Wanda Group. Xu Ming a été arrêté le 15 mars pour « crimes économiques ».

Espion

En 2005, lorsque Bo Xilai fut promu ministre du Commerce, le couple alla s’installer à Beijing. Le Britannique Neil Heywood y emménagea aussi. Il occupa une villa dans un quartier chic de la capitale.

L’espion britannique Neil Heywood. Ami durant vingt ans du couple Bo Xilai et Gu Kailai.

La relation d’amitié entre le couple Bo et Gu et Heywood a duré vingt ans. Durant tout ce temps, Heywood travailla pour le service de renseignement britannique Secret Intelligence Service, mieux connu sous l’appellation de MI6. D’abord directement pour le MI6 puis, lorsque la firme Hakluyt & Company fut fondée à la fin des années 1990, par le biais de cette firme. Hakluyt est un service d’espionnage privé mis sur pied à l’initiative du MI6 et avec des officiers de MI6. Au Bureau des conseillers de la maison mère de Hakluyt siègent l’ancien patron de l’Otan, Javier Solana, l’ancien chef d’état-major de l’armée britannique, Lord Linge, l’ancien président de Shell, Peter Holmes, et Frank G. Wisner, l’ancien ambassadeur des États-Unis et grand ami de l’ancien dictateur égyptien Hosni Moubarak. Hakluyt n’est pas du petit fretin, mais du très gros gibier. Via le couple Bo et Gu, l’espion Heywood était très profondément infiltré au sein du PCC. Gu est la marraine de l’un des enfants de Heywood. À son tour, Heywood avait fait en sorte que Bo Guagua, le fils de Bo et de Gu, pût s’inscrire au prestigieux Balliol College de l’université d’Oxford.

Il est particulièrement atterrant que les services internes de sécurité du parti et le contre-espionnage de la République populaire aient laissé faire pendant vingt ans. Cela suggère un incompétence totale ou un laxisme très profond.

En octobre 2011, lors de la session annuelle du Comité central, le secrétaire général Hu Jintao tenait un discours dans lequel il mettait en garde contre « les tentatives acharnées de l’Occident en vue d’infiltrer la Chine et notre parti ». Mais quelqu’un du contre-espionnage prête-t-il vraiment l’oreille, lorsqu’on tient de tels propos ?

Offensive néolibérale

Les hautes instances chinoises ne semblent pas vraiment se rendre compte de la façon dont le libéralisme, le laisser-faire et le laisser-aller sont attisés au sein du parti par le néolibéralisme qui, à partir de l’économie privée et de certains milieux académiques et politiques, connaît un succès sans cesse croissant. Le néolibéralisme entend propager une idéologie affirmant que le parti n’est plus en état de poursuivre la réalisation du miracle socioéconomique de ces trente dernières années. L’affaire Bo semble donner raison aux néolibéraux. Là où l’affaire Bo et l’idéologie des néolibéraux se rejoignent, l’autorité du parti s’effondre. Et, malgré cela, les néolibéraux peuvent poursuivre leur action en toute impunité et continuer de faire feu à balles réelles sur le socialisme.

En février était publié un rapport de 470 pages de la Banque mondiale : « La Chine en 2030 – La mise sur pied d’une société moderne, harmonieuse, créative et à hauts revenus ». En voici quelques extraits : • « Le gouvernement doit limiter son rôle dans le marché, dans l’octroi des moyens ainsi que dans la production et la distribution. Il doit se concentrer sur le financement des services publics, la protection de l’environnement et la mise en place d’un environnement propice au développement du secteur privé. »

• « La Chine doit adapter sa stratégie de développement, maintenant qu’elle entre dans une nouvelle phase de croissance économique. L’adaptation concerne en premier lieu une modification du rôle vis-à-vis du marché, du secteur privé et de la société dans son ensemble. Le gouvernement doit se retirer de la production, de la distribution et de l’attribution des matières premières et de la main-d’œuvre. Il doit se concentrer sur la création d’un cadre permettant aux autres de prendre les décisions dans le développement économique. »

• « Au cours des deux prochaines décennies, la Chine sera confrontée à de nombreux défis. Le principal d’entre eux est la transformation du rôle des autorités : de participant actif à la vie économique vers un cadre institutionnel qui soit au service du marché concurrentiel. »

Le lecteur l’aura remarqué : c’est un plaidoyer pour le capitalisme libre tel que nous le connaissons en Occident, sous lequel les autorités sont les valets du secteur privé tout en tenant la population à la cravache. Le rapport est un long plaidoyer néolibéral. Il dit que la Chine n’aura d’avenir que si elle laisse tomber son modèle actuel pour adopter celui du libre marché. Aujourd’hui que la Chine évolue rapidement d’une société de production de masse de marchandises de faible valeur technologique vers une société innovatrice dans laquelle le secteur des services joue un rôle plus important, « l’intervention de l’État dans l’économie peut entraver la croissance. C’est pourquoi la politique doit être orientée du côté d’un rôle plus important du secteur privé. On doit partir du principe que le marché est suffisamment adulte pour répartir les moyens disponibles de façon efficace et que les firmes privées sont suffisamment fortes et innovatrices pour concourir sur le plan international dans des secteurs technologiquement avancés ».

Ici, nous devons toutefois marquer un temps d’arrêt. Notamment, sur la description « marché adulte ». L’homme qui a influencé le plus ce rapport est Robert Zoellick, le président de la Banque mondiale. Avant d’être nommé président en 2007, il a été vice-ministre des Affaires étrangères sous Bush père. Mais il a également été directeur général de Goldman Sachs – la banque américaine qui compte encore d’autres anciens serviteurs à des postes politiques aux États-Unis et au sein de l’Union européenne. Zoellick est également un ancien vice-président de Fannie Mae, l’assureur des hypothèques aux États-Unis. Goldman Sachs et Fannie Mae sont deux acteurs importants du « marché adulte » et, en tant que tels, deux détonateurs importants de la crise financière de 2008 qui a abouti à la misère financière et économique qui, aujourd’hui, pousse des gens au suicide en Grèce et qui, selon un rapport récent du journal Le Monde, provoque en Italie une augmentation rapide du travail des enfants. Si Zoellick, rejeton des principaux milieux de profiteurs financiers des États-Unis, donne des conseils économiques et financiers aux décideurs politiques chinois, une certaine prudence est de mise.

Zoellick sort également de l’écurie du PNAC. C’est l’abréviation de Project for a New American Century (Projet pour un nouveau siècle américain), une société fondée en 1991, qui a œuvré en faveur de l’hégémonie des États-Unis dans le monde et qui a donné forme à la politique belliciste de Bush père et fils. Voilà donc l’homme qui se trouve derrière le rapport de la Banque mondiale sur la Chine. Un bourgeois ultralibéral et agressif prêt à asséner le coup du lapin au socialisme chinois et le plus tôt serait même le mieux, à ses yeux, du moins. Et pourtant… Et pourtant, ce rapport de la Banque mondiale a été corédigé également par le Development Research Center (DRC) of the State Council, le Centre de développement et de recherche du Conseil d’État, une commission d’experts du gouvernemen chinois. Pardon ?, allez-vous demander.

Qu’en dix années de fonctionnement en Chine, la Banque mondiale ait réalisé de bonnes choses, personne ne le niera. La Banque est à la base de la plantation d’un plateau de Loess désertique aussi vaste que la France. Elle a fourni d’excellents services dans l’éradication de la tuberculose, dans le financement de petites écoles rurales, dans des projets environnementaux. Mais c’est une tout autre affaire lorsqu’une commission d’experts du gouvernement rallie un plaidoyer capitaliste qui ne serait pas déplacé dans un manuel de Friedrich von Hayek. C’est une tout autre affaire aussi lorsque des cadres supérieurs de l’administration gouvernementale signent à deux mains pour l’idéologie néolibérale de la Banque mondiale. En automne dernier, Jin Liqun, cadre du DRC et ancien vice-ministre des Finances, se couvrait à jamais de ridicule en déclarant, lors d’une interview pour la chaîne Al-Jazeera, que la crise financière et économique en Europe occidentale était due à la paresse de la population laborieuse. L’année précédente, il avait expliqué dans une vidéo publicitaire de la Banque mondiale que « les réalisations chinoises n’auraient jamais été possibles sans la Banque mondiale », escamotant ainsi le fait que l’architecte du succès socioéconomique chinois n’était pas la Banque mondiale, mais bien le Parti communiste. Le secrétaire général du DRC, Lu Mai, dit lui aussi : « La Banque mondiale va aider la Chine à devenir une économie de marché qui transformera complètement la Chine. » Lu Mai semble ne pas très bien se rendre compte que la Chine a une économie socialiste de marché et que c’est autre chose qu’une « économie de marché à part entière » (sous-entendez : libre). Dans une économie de libre marché, l’économie et l’État son soumis aux intérêts de plus grosses entreprises privées et l’ensemble de la population doit vivre et travailler pour ce qui est nécessaire afin que les grandes entreprises privées puissent remporter la bataille de la concurrence. Dans l’économie socialiste de marché, l’État et les grandes entreprises d’État dirigent les diverses formes de propriété de l’économie (propriété étatique, collective, individuelle, privée, étrangère) et les autorités stimulent le développement de l’économie privée dans le cadre des objectifs économiques et sociaux établis par les autorités dans des plans à court terme et à long terme. Dans l’économie du libre marché, les crises sont inévitables car chaque capitaliste comprime les salaires de ses travailleurs, ce qui fait que la population finit par disposer d’un revenu insuffisant pour pouvoir acheter les produits qu’elle a fabriqués. D’où le fait que, sous le capitalisme, le taux de croissance a été ramené ces dernières années à environ zéro, alors qu’en Chine, il se situe toujours aujourd’hui entre 8 et 10 pour cent. Il est toutefois pénible de voir à quel point, dans de nombreux milieux intellectuels chinois, une analyse du système fait défaut, tant en ce qui concerne leur propre système que celui du capitalisme en Occident. Cela aboutit à des discours néolibéraux à la Jin Liqun sur la paresse des travailleurs occidentaux.

Les conceptions néolibérales constituent un courant minoritaire. Elles ont toujours existé et ce, depuis le début des années 1980, dans les milieux supérieurs de l’appareil du parti et du gouvernement. Lors de chaque événement crucial, elles reviennent à la surface et essaient de gagner du terrain. Un événement de cette importance est le 18e Congrès du parti, organisé en automne. Aujourd’hui, dans les provinces et les régions autonomes, des congrès locaux du parti se tiennent au cours desquels sont désignés les délégués qu’on enverra au congrès national. Les néolibéraux entendent bien peser sur ce processus. Sur le plan économique, ils ont deux cibles : le rôle de l’État dans l’économie et l’existence même des grandes entreprises d’État.

Avocats du capitalisme

Dans la période de parution du rapport de la Banque mondiale, « La Chine en 2030 », a eu lieu à Davos (Suisse) la grand-messe annuelle du Forum économique mondial, une rencontre élitiste de quelque deux mille personnages éminents des multinationales, des banques et des partis politiques. Cette année, on avait également invité un groupe de Chinois. Lors du déjeuner du 27 janvier, ils avaient organisé une rencontre avec la presse. Le Wall Street Journal (évidemment, qui d’autre ?) rapportait : « Ils ont déclaré d’un ton sévère que les réformes en direction d’un libre marché ont été bloquées et que la part de l’État dans l’économie ne cesse de croître. (…) Une porte-parole bien connue des milieux favorables aux réformes, Hu Shili, a qualifié le fait que ces réformes restaient à la traîne de plus grand danger pour l’économie chinoise. Le professeur Zhang Weiying, de l’Université de Beijing, lui a emboîté le pas en disant : ‘Nous avons besoin d’hommes politiques favorables aux réformes et d’entrepreneurs privés.’ (...) John Zhao, le patron du fonds chinois d’investissements privés, Hony Capital, a expliqué qu’il restait très confiant et espérait que les dirigeants chinois allaient reprendre à nouveau le fil des réformes. La question est de savoir s’ils en auront le courage, a-t-il ajouté. »

Le 25 mars, dans la ville de Guangzhou (sud-est), se tenait le forum annuel de Lingnan. Il s’agit d’une réunion d’économistes organisée par l’université Sun Yat-Sen et le journal Caixin, porte-parole des entrepreneurs privés. Wu Jinglian y avait pris la parole. Wu est un vieillard qui, dans les années 1990, fut le conseiller économique du Premier ministre Zhu Rongji. Il est aujourd’hui conseiller du DRC du Conseil d’État, le même centre qui avait cosigné le rapport de la Banque mondiale. Ces dernières années, Wu Jinglian est devenu un avocat enthousiaste du capitalisme. À Guangzhou, il y est allé d’un plaidoyer pour la mise en retrait de l’État dans l’économie. À ce forum était également présent Xu Xiaonian. Un mois plus tôt, celui-ci avait également pris la parole à Davos. Xu est professeur à la China Europe International Business School de Shanghai. Sa chaire lui est payée par la banque espagnole de Santander. Auparavant, Xu Xiaonian avait travaillé comme économiste en chef de la banque d’affaires américaines Merrill Lynch. À Guangzhou, il déclara : « La chose la plus importante que l’État puisse faire, c’est s’occuper moins de l’économie. »

Trois jours plus tard, le journal Caixin publiait un éditorial non signé disant que, au cas où les grandes entreprises de l’État devaient être proposées à la vente au secteur privé et aux investisseurs étrangers, elles valaient 30.000 milliards de yuan. « Actuellement, cette richesse est aux mains de 200 chefs d’entreprises d’État. (…) Les entreprises d’État ne sont pas leur propriété privée. Les entreprises d’État appartiennent au peuple. La réforme des entreprises d’État doit faire l’objet d’une discussion ouverte et ne peut être rejetée pour des considérations idéologiques. »

Réforme politique

Naturellement, lors du 18e Congrès du parti, la privatisation des entreprises d’État n’aura pas l’ombre d’une chance. Pour des considérations idéologiques. Et parce que, sans les entreprises d’État, le socialisme chinois est menacé de mort. Au sein des cercles dirigeants du parti et du gouvernement, il y a bel et bien une analyse de système fouillée, tant du capitalisme contemporain que du socialisme à caractéristiques chinoises. Cette analyse se traduit selon cette ligne, telle qu’elle est publiée dans Qiushi, le journal théorique du parti : « Les néolibéraux ont placé la main invisible d’Adam Smith à une place si élevée qu’ils croient que cette main peut résoudre tous les problèmes économiques. Ils pensent que l’État n’a aucun rôle économique à jouer. Sauf qu’il doit créer le meilleur environnement possible afin que cette main invisible puisse œuvrer. La crise financière en Occident prouve néanmoins qu’ils ont tort. Il est très important que nous n’abondions pas dans le sens de cette conviction lorsque nous parlons des fonctions du marché. » C’est pourquoi, peut-on lire dans un autre article, « nous avons voté en 2008 la loi sur les entreprises d’État, loi dans laquelle il est stipulé que ces entreprises jouent le rôle le plus prépondérant dans notre économie nationale ».

Le problème, c’est que ces analyses et positions ne se répandent vers le bas qu’au goutte-à-goutte et que, juste en dessous du niveau politique le plus élevé, des positions antimarxistes gagnent déjà en impact sans se heurter à une forte opposition. La direction du parti parle avec de plus en plus d’insistance de réformes politiques, à propos de ce qui suit : Il doit y avoir une plus grande implication des sous-niveaux dans l’élaboration de la politique, de sorte que les éléments de l’analyse marxiste complexe se développent vers le haut et le bas et que le contenu de ce que le parti appelle « modèle scientifique de développement » pénètre jusqu’au fond. Si cela ne se fait pas, on obtiendra, dans l’environnement où se trouve aujourd’hui la Chine, un processus spontané d’embourgeoisement sur le plan des idées et des conceptions politiques et le courant néolibéral gagnera en permanence en force. Et cela, l’Occident va l’encourager en engageant de nombreux effectifs et moyens.

Peter Franssen, 23 avril 2012.


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