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Langues régionales par Yvonne Bollmann
Note de lecture
Armand Jung, Jean-Jacques Urvoas
Langues et cultures régionales, En finir avec l’exception française
(Fondation Jean Jaurès, janvier 2012)

vendredi 4 mai 2012, par Comité Valmy


Langues régionales

Note de lecture
Armand Jung, Jean-Jacques Urvoas
Langues et cultures régionales, En finir avec l’exception française
(Fondation Jean Jaurès, janvier 2012)

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Dans Langues et cultures régionales, En finir avec l’exception française, les députés PS Armand Jung et Jean-Jacques Urvoas crient au scandale parce que la France, qui a signé la charte européenne des langues régionales ou minoritaires, ne l’a pas ratifiée. Ils ne disent pas que 7 autres des 47 Etats membres du Conseil de l’Europe sont dans ce cas, dont l’Italie. Ils ne disent pas que 14 d’entre eux ne l’ont pas signée, dont la Belgique, pour qui l’entrée en vigueur de la charte serait l’arrêt de mort. Notre pays apparaît comme unique accusé.

Les deux auteurs attribuent à l’histoire de la France depuis son début la « singularité » de sa position en la matière. Ils méconnaissent le danger ethnique inhérent à la charte des langues. Par son engagement à la ratifier, François Hollande s’est fait l’otage d’un vaste projet d’ethnicisation à l’échelle européenne.

Un procès à l’histoire de la France

Armand Jung et Jean-Jacques Urvoas affirment, non sans raisons, qu’ « au commencement était l’Etat », et parlent d’un « processus de construction de l’entité nationale sans équivalent dans le reste de l’Europe ». A titre de contre-exemple, ils évoquent l’Allemagne et l’Italie, qui seraient « la concrétisation d’un grand dessein populaire », non « le fruit d’une ambition territoriale initiée par quelques roitelets francs du VIème siècle et inlassablement poursuivie des siècles durant par leurs successeurs ».

C’est oublier un peu vite le « grand dessein » du peuple de France nourri du principe de liberté, ce qu’il accomplit à Valmy, et dans les guerres du XXème siècle, pour la libération de son territoire. C’est n’attacher qu’une piètre importance à l’unité territoriale de notre pays, et l’offrir en curée à ceux qui veulent, tels un ancien coordinateur de la coopération franco-allemande au ministère fédéral des Affaires étrangères, « défaire un peu la France » pour la défaire en entier.

En remontant jusqu’à l’ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539, les deux auteurs créent de la « profondeur de champ historique », et esquissent une généalogie du « traitement si particulier, et de fait sans équivalent dans le monde occidental, de la question des langues régionales » en France. Mais au lieu d’y puiser pour assurer la pérennité de notre Etat-nation un et indivisible, ils tremblent à l’idée qu’ils sont les héritiers d’une histoire spécifique, des représentants de l’ « exception française ».

Le choix de l’ethnique

A l’article 2 de la Constitution de 1958, qui reconnaît l’égalité des citoyens sans distinction de race ni d’origine, Armand Jung et Jean-Jacques Urvoas préfèrent la définition européenne et internationale du principe d’égalité, pour « un traitement égal des situations identiques » et « un traitement différencié des situations dissemblables ». Elle est la porte ouverte à tous les abus, à toutes les scissions.

L’« interprétation stricte du principe d’égalité », quoique gage d’émancipation à caractère universel, n’est pour eux qu’un obstacle à l’existence de minorités culturelles ou linguistiques sur notre sol, « puisque tous les Français sont égaux ». Ils semblent ne pas vouloir d’une ambition politique aussi exigeante.

Ce déni, fort paradoxal sous la plume de socialistes, d’un principe fondateur de la République française, sera institutionnalisé en cas de victoire par François Hollande, qui s’est engagé à faire ratifier la charte européenne des langues régionales ou minoritaires. L’enjeu de ce texte n’est pas seulement d’ordre linguistique. Il s’agit de faire adopter par le biais de la charte le principe ethnique sur lequel est fondée la convention cadre pour la protection des minorités nationales du Conseil de l’Europe.

Le juriste alsacien Jean-Marie Woehrling, partisan des deux textes, et dont « l’excellent travail » a servi de base, en 2010, à un projet de proposition de loi du groupe d’études de l’Assemblée nationale sur les langues régionales présidé par Armand Jung, avait décrit dès 1993 le mécanisme du recours à cette ruse : « On ne peut certes protéger des langues sans prendre aussi des mesures en faveur des locuteurs de ces langues, mais celles-ci sont instituées comme la conséquence de la protection des langues et non comme l’expression de droits particuliers des minorités ethniques. » La convention-cadre pour la protection des minorités nationales est entrée en vigueur le 1er février 1998, un mois avant la charte européenne des langues régionales ou minoritaires, comme si cet ordre de priorité plaçait les langues régionales au service d’une politique centrée sur les minorités.

Lors d’un meeting consacré à l’Outre-Mer, François Hollande a annoncé qu’il demanderait au Parlement de supprimer la mention de race dans la Constitution française s’il était élu. Il va donc faire sortir la « race » par la porte. Mais en ratifiant la charte des langues, il la fera revenir par la fenêtre sous la forme politiquement correcte de l’ « ethnie », et lui qui prétend rassembler les Français va donc les diviser.

François Hollande otage

Les alliés verts de François Hollande sont à l’unisson de son initiative en faveur de la charte des langues. Dès octobre 2008, Eva Joly avait plaidé pour une politique ethniciste en signant avec Daniel Cohn-Bendit, José Bové, Jean-Paul Besset, Cécile Duflot, Antoine Waechter, Yannick Jadot, François Alfonsi et Pascal Durand le manifeste « Changer d’ère ».

L’Union européenne y est définie comme « un espace de paix et de coopération entre les 27 Etats et les 83 peuples qui la composent ». Le décalage entre ces deux chiffres vaut à lui seul un programme d’ethnicisation.

François Hollande sera l’otage de Régions & Peuples Solidaires, dont Eva Joly fut l’invitée en août 2011. C’est une fédération de partis régionalistes et autonomistes français qui réunit le Partit Occitan (Occitanie), l’Union Démocratique Bretonne (Bretagne), le Partitu di a Nazione Corsa (Corse), Convergence Démocratique de Catalogne et Esquerra Republicana de Catalunya (Catalogne), le Parti Nationaliste Basque et Eusko Alkartasuna (Pays Basque), le Mouvement Région Savoie (Savoie) et Unser Land (Alsace). Ainsi que le montre l’exemple de la Catalogne, l’autonomie peut être vécue comme une « étape » vers un statut d’ « Etat ».

Dans sa charte de 2009, Régions & Peuples Solidaires propose entre autres d’officialiser les « langues de nos peuples et de nos communautés », de « promouvoir en France et en Europe le fédéralisme à base régionale ou communautaire », de « permettre aux peuples divisés par les frontières interétatiques, héritage des guerres, de se réunir à la faveur du processus d’unification de l’Europe ».

Les deux auteurs énumèrent des « avancées significatives dans l’Education nationale » en faveur des langues et cultures régionales après « la rupture de 1981 ». L’une d’elles, où l’on peut voir plutôt une régression historique, fut qu’en Alsace, à partir de 1985, l’allemand a été « considéré comme une langue de France ». La création, depuis, d’eurodistricts transfrontaliers, qui accolent la région au Pays de Bade au sein d’un « espace du Rhin supérieur », constitue l’expression territoriale de ce phénomène linguistique. La ratification de la charte des langues par François Hollande accélèrerait le processus, là, et aux autres frontières de la France.

Un dessein allemand

Armand Jung et Jean-Jacques Urvoas ignorent peut-être que deux Français ont participé à une conférence internationale sur « les expériences et les défis » dans « la protection des minorités en Europe », qui s’est tenue les 23 et 24 février 2012 au Landtag de Rhénanie du Nord-Westphalie. Les Bretons et les Alsaciens y ont été présentés comme des « minorités ethniques/Volksgruppen » sans statut officiel, mal traitées par la France, que l’Allemagne aurait donc pour mission de protéger.

Notre Etat-nation est un vrai cauchemar pour les tenants de l’ordre ethnique. La France, qui est une construction politique, n’est en effet pas édifiée sur cette base, et ne repose pas sur autre chose que le consentement des citoyens. Le juriste allemand Rainer Hofmann a affirmé que « conformément à sa tradition jacobine, la Constitution de la France nie l’existence de minorités nationales sur le territoire français », et qu’elle se place « clairement en contradiction avec les réalités concrètes ».

En tant que président du Comité consultatif de la convention-cadre pour la protection des minorités nationales, il a déclaré en 2003, au Conseil de l’Europe, que « l’applicabilité de la Convention-cadre ne signifie pas forcément que l’expression « minorité nationale » figure dans la législation interne », car « il y a des cas en effet où l’Etat et les communautés concernées préfèrent employer un autre terme, tout en reconnaissant que la Convention s’applique en tout état de cause. » On veut la chose, fût-ce sans le mot. C’est une aussi piètre ruse que celle faisant passer la charte des langues pour un texte de protection du patrimoine linguistique.

Sauver l’exception française

Face à ces manœuvres, le discours, cité par les deux auteurs, que Nicolas Sarkozy a prononcé à Caen le 9 mars 2007, est de la plus urgente actualité : « Si je suis élu, je ne serai pas favorable à la Charte européenne des langues régionales, non parce que je conteste les langues régionales, qu’au contraire je veux soutenir et développer, mais parce que je ne veux pas que demain un juge européen ayant une expérience historique du problème des minorités différente de la nôtre puisse décider qu’une langue régionale doit être considérée comme langue de la République au même titre que le français. »

La France doit refuser d’apparaître « au banc des accusés » pour non-conformité à l’ordre ethnique, cesser de se comporter telle une « citadelle assiégée » sur la scène européenne et internationale. Dans le monde d’aujourd’hui, déchiré par les conflits ethno-linguistiques, sa position a-ethnique est tout simplement d’avant-garde.

Yvonne Bollmann
Auteur de La bataille des langues en Europe (Bartillat, 2001)

3 Messages de forum

  • précision indispensable :

    Attention, il faut préciser que la France n’est pas systématiquement hostile à la reconnaissance publique des langues régionales minoritaires, notamment au Canada (Québec, Acadie, minorité francophone de la Saskatchéwan), en Belgique (Wallonie, Bruxelles, facilités linguistiques en faveur des francophones établis en Flandre), en Suisse (Romandie)ou en Italie (Val d’Aoste). On pourrait croire que Mme Bollmann est hostile à la reconnaissance publique des minorités régionales francophones à l’étranger, et à la co-officialité de la langue française dans ces pays, ce qui n’est évidemment pas du tout le cas ! Patriote, Mme Bollmann soutient bien évidemment le droit inaliénable des Québécois à une société distincte du reste du Canada anglophone, basée sur le particularisme provincial de l’exception culturelle francophone. Il faut le préciser pour rassurer nos amis internautes Québécois, Acadiens, Wallons, Romands, Valdotains etc. Non à la reconnaissance publique des langues régionales en France, mais oui à cette même reconnaissance publique à l’étranger, surtout lorsqu’il s’agit des minorités francophones. Telle est la position officielle de la France et de Mme Bollmann.

    • En France, les langues régionales sont reconnues et enseignées.
      Ce que refuse et dénonce notre amie Yvonne Bollmann, c’est le fait qu’elles soient utilisées par certains, contre l’unité de la République, au profit des partisans de l’Europe fédérale des Länder et leur volonté de faire éclater les Etats-nations. Diviser en Europe pour régner, semble aussi être la devise de l’impérialisme allemand qui orchestre tout cela et qui affiche ouvertement sa volonté hégémonique.

      Fleurus

      • En effet, en Alsace l’enseignement bilingue paritaire atteint déjà 10% des effectifs scolaires, alors que tout est fait pour en limiter la demande et pour en dissuader les parents.

        On est certes encore très loin de la situation au Québec, en Wallonie ou en Romandie, des minorités régionales francophones à l’étranger qui disposent heureusement d’une large autonomie et où seule la langue régionale française est officielle et publique.

        Mais tous ceux qui sont pour l’unité et pour l’indivisibilité de la République Française ne peuvent que s’offusquer de cette évolution inquiétante. La République Française elle ne reconnait exclusivement que la langue française comme unique langue officielle et d’enseignement, et ce partout sur son territoire.

        Or, si 90% des écoles sont effectivement toujours encore strictement francophones en Bretagne, en Corse ou en Alsace, ces 10% de classes bilingues où la langue régionale est co-enseignée à parité représentent la négation de l’uniformité linguistique de la France, mais également une menace quant au rayonnement, à l’expansion et à l’hégémonie de la langue française.

        Pour concilier ces deux points de vue contradictoires : uniformité linguistique en France et refus de tout droit linguistique spécifique en Bretagne, en Corse, au Pays Basque ou en Alsace, défense concomitante des droits linguistiques spécifiques des minorités régionales francophones à l’étranger, M. Chevènement fait un très intéressant et subtil distingo entre ce qu’il appelle les droits inaliénables "des Nations en devenir" (Québec, Acadie, rattachisme Wallon, Romandie) et les "identités factices" (Bretons, Basques, Corses ou Alsaciens) qui ne jouissent d’aucune reconnaissance juridique en France.

        Ainsi, le socle jacobin de la République Française règle très pratiquement le problème, tout simplement en exigeant de l’étranger la reconnaissance publique de l’existance de minorités régionales francophones sur leur sol, et en réfutant l’existance de minorités linguistiques sur le sol Français. La vision des républicains et des souverainistes Français est ainsi magnifiquement illustrée.


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