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Comment les Russes résolurent le problème
de la dette souveraine : l’exemple de 1917
Valentin Martin

vendredi 13 octobre 2017, par Comité Valmy


Comment les Russes résolurent le problème
de la dette souveraine : l’exemple de 1917

Tout un monde sépare la Russie de 1917 de la France d’aujourd’hui. A la veille de la Grande Guerre, la population russe, juste sortie du servage, est majoritairement agraire (85%), miséreuse, analphabète et superstitieuse 1). En 1905, un député rapporte à la Douma que la présence de blattes et de cafards dans certaines maisons rurales est considérée comme un signe de richesse2) . Il faut garder à l’esprit ce contexte socio-économique pour comprendre les mesures prises par les Soviets. La Russie de 1917 est plus proche de la France du XIVème siècle que de cela France d’aujourd’hui. Néanmoins, il existe quelques similitudes dans les formes que prend dans les deux cas le capitalisme financier. En France comme en Russie, celui-ci est fondé sur le libre commerce d’obligations et d’actions qui impose aux peuples de lourdes dettes. Aussi l’étude de la dette russe et de son traitement en 1917 est-elle porteuse d’enseignements pour les lecteurs qui cherchent des solutions au « problème de la dette »3) .

L’origine de la dette russe

A partir des années 1870, la Russie attire les investisseurs européens, tant pour ses matières premières que pour l’abondance de sa main d’oeuvre. Des banques d’affaires comme Paribas ou Rotschild tirent profit de mines et d’usines. Une statistique établie en 1901 cite 50 sociétés métallurgiques à participation française, 19 charbonnages, 6 verreries, 7 entreprises de gaz et d’éclairage, 8 sociétés de construction, 10 usines textiles. « L’appétit vient en mangeant : les réussites de la fin du siècle ont aiguisé les audaces de entrepreneurs français. 4) » Ces actions, souvent défiscalisés, rapportent de copieux dividendes. Ainsi, entre 1894 et 1912, le total des revenus français passe de 212 millions de francs par an à 556. Corrompue, la presse occidentale fait croire à une solide amitié franco-russe, pour mieux cacher le caractère précaire et purement commercial que prennent les investissements. De nombreux rentiers se joignent à cette aventure impérialiste. En 1917, c’est plus de la moitié des actions russes qui est détenue par les capitaux étrangers.

C’est dans ce contexte qu’il faut replacer les fameux « emprunts russes », autrement nommés « obligation d’Etat » et qui s’élèvent à 9 milliards de francs en 1917. Ils servent avant tout de « tremplin » à la pénétration économique des investisseurs en Russie (Girault, 27). C’est pourquoi ce sont souvent les mêmes banques d’affaires et sociétés de crédit (et non le gouvernement français) qui sont chargées de vendre les emprunts. Ils permettent d’abord de soutenir le fastueux régime autoritaire du Tsar, mais aussi d’organiser l’industrialisation en développant les transports, au profit des commerçants français.

Les lourdes contreparties à ces emprunts sont d’abord commerciales. Les Russes doivent acheter du matériel ferroviaire aux Français à un prix très élevé (Girault, 582). Mais elles sont surtout militaires. La plupart des emprunts servent à financer la guerre. L’emprunt de 1906 (2 milliards) pour la guerre russo-japonaise est décidé contre l’avis du peuple, sans approbation de la Douma. De même, la coopération financière mène à un certain nombre d’alliances militaires. L’accord de la triple intervention entre l’Empire allemand, la France et la Russie précède la guerre russo-japonaise. La conférence d’Algésiras, suivi de l’alliance franco-russe précède la guerre contre l’Allemagne. « La coopération franco-russe prend alors une tournure nettement germanophobe. Elle contribue à la préparation lointaine du conflit... » (Girault, 576)

Pour toutes ces raisons, les soviétiques considèrent la dette comme illégitime. « Le peuple russe ne paiera sous aucun prétexte les emprunts contractés par le gouvernement tsariste pendant l’époque des luttes contre le peuple », déclare Lénine. En 1917, les actions qui, pour les économistes marxistes, correspondent à du vol, sont purement et simplement interdites. De même pour les emprunts d’Etat contractés par le gouvernement tsariste. A cet égard, les trois décrets que promulgua Lénine feront date dans l’histoire de la finance. Nous les reproduisons tels quels pour mieux en saisir la pertinence et l’actualité.

Décret du 21 janvier 1918 sur les emprunts d’Etat

« 1° Tous les emprunts d’Etat conclus par le gouvernement des propriétaires et bourgeois russes... sont annulés à partir du 1er décembre 1917...
2° Sont également annulées toutes les garanties données par les gouvernements cités, relativement aux emprunts des différentes entreprises et institutions.
3° Tous les emprunts étrangers sont annulés sans exception et sans conditions.
...
5° Les citoyens peu fortunés, possédant des titres des emprunts d’Etat annulés pour une somme inférieure à 10.000 roubles reçoivent à la place des titres nominatifs d’un nouvel emprunte la République Russe Socialiste Fédérative Soviétique pour une somme ne dépassant pas 10.000 roubles.
6. Les dépôts des caisses d’épargne nationale et leurs intérêts sont intangibles. Toutes les obligations des emprunts annulés, appartenant aux caisses d’épargne, seront inscrites au Grand livre de la dette de la République Paysanne Ouvrière Russe.
7. Les coopératives, les administrations locales et toutes les institutions démocratiques ou utiles au point de vue général, possédant des obligations des emprunts annulés, reçoivent des compensations déterminés par un règlement élaboré par le Conseil Supérieur de l’Economie Nationale et les représentants de ces institutions...
Remarque : Les organes locaux du Conseil Supérieur de l’économie nationale sont chargés de définir le caractère d’utilité sociale ou démocratique des institutions mentionnées.

...

11° Les conseils des députés ouvriers, soldats et paysans forment, d’accord avec les conseils locaux de l’économie national, des commissions chargés d’établir la liste des citoyens appartenant à la classe des peu fortunés.
Ces commissions ont le droit d’annuler toutes les économies acquises en dehors du travail personnel, même dans le cas où ces économies ne dépassent pas la somme de 5000 roubles. »

Décret sur les actions du 23 janvier 1918

1° Les capitaux des anciennes banques privées (capitaux sociaux, capitaux de réserve et capitaux spéciaux) sont confisqués sans réserve au profit de la Banque du Peuple de la République Russe.
2° Toutes les actions sont annulées et tout paiement de dividendes est absolument suspendu.
3° Toutes les actions des banques doivent être immédiatement présentées par leurs propriétaires actuels dans les succursales locales de la Banque du Peuple.
4° Les détenteurs des actions de banques qui n’ont pas leurs actions sous la main, sont tenus de présenter à la Succursale de la Banque du Peuple des bordereaux des actions de banques leur appartenant, avec l’indication exacte de l’endroit où elles se trouvent.
5° Les détenteurs des actions de banques qui n’auraient pas présenté leurs actions (paragraphe 3), ou qui n’en auraient pas communiqué les bordereaux (paragraphe 4) dans le délai de deux semaines à dater de la publication du présent décret, seraient passibles de la confiscation de la totalité de leurs biens.
6° Toute espèce de transactions sur les actions de banques sont rigoureusement interdites. Toute personne qui participerait à ces transactions est passible de trois ans de prison au maximum.

Décret de nationalisation des banques du 14 décembre 1917

« En vue de l’organisation rationnelle de l’économie nationale, de la destruction définitive de la spéculation des banques, pour libérer totalement les ouvriers et les paysans et toute la population de l’exploitation des banquiers capitalistes, et pour la constitution de la Banque unique nationale de la République Russe, véritablement au service des intérêts du peuple et des classes prolétaires, le Comité central exécutif décide que :

1° Les opérations de banque sont déclarées monopole d’Etat.
2° Toutefois les banques par actions et maisons de banque sont rattachées à la Banque du Peuple.
3° Les actifs et passifs des entreprises liquidées sont repris par la Banque du Peuple.
4° Le mode de fusion des banques privées avec la Banque du Peuple sera déterminé par décret spécial.
5° La direction provisoire des affaires des banques privées est remise au Conseil de la Banque du Peuple.
6° Les intérêts des petits déposants seront complètement assurés. 5)

Représailles, embargo, et massacres

Dès 1917, les gouvernements occidentaux engagent d’impitoyables représailles. Trois ans après la répudiation des emprunts, les cours boursiers des emprunts russes demeurent étonnamment élevés. En effet, les investisseurs espèrent la victoire de l’armée blanche alliée aux armées occidentales. Churchill déclare que « le bolchévisme doit être étranglé dans son berceau ». Anglais et Français arment le général tsariste Denikine, les Allemands la division cosaque de Krasnov. Clémenceau lance une intervention française de grande envergure en Ukraine (mars-avril 1919). La guerre est sans pitié. Les occidentaux occupent Mourmansk, Kola et Arkhangelsk. Les pogroms antisémites des généraux blancs font plusieurs centaines de milliers de victimes. Quant à la famine de 1919, qui fait cinq millions de morts, elle est en grande partie due au blocus et à l’embargo imposé par les Britanniques.

Au passage, l’armée franco-britannique empoche les 94 tonnes d’or versées à l’armée allemande pour établir la paix de Brest-Litovsk. Les pillages exercés par le général blanc Koltchak permettent d’amasser un trésor de guerre considérable, qui est ensuite remis aux Français.

En France, tout au long du vingtième siècle, les fils et petits-fils de capitalistes « spoliés » s’organisèrent en lobbies, parmi lesquelles on peut citer la « Ligue nationale des Français sinistrés de Russie » des années 30, ou plus récemment l’« Association française des porteurs d’emprunts russes », présidée par Pierre de Pontbriand, par ailleurs membre de l’ultra-libéral « Club du 5 rue Frédéric Bastiat ». Leurs attaques ont pris diverses formes au fur et à mesure qu’évoluait la Guerre Froide. Elles portèrent certainement les coups les plus efficaces dans les années 80, quand Gorbatchev pour des raisons que l’ouverture des archives permettront de mieux déterminer, décida d’abandonner toute politique communiste. Ainsi en témoignent les propos de l’ambassadeur français en Russie : « Une mutation profonde s’est produite au sein du pouvoir soviétique dans les années quatre-vingt et, à ce moment-là, il est clair que l’on a trouvé en face de soi, notamment avec Mikhael Gorbatchev, un homme qui était prêt à regarder les choses en face.6) »

Voyons les choses en face. Il fut juridiquement et techniquement relativement facile de se libérer des dites dettes souveraines. En revanche, l’exemple russe ne doit nous laisser aucune illusion. Pour conserver leurs actions, obligations et dividendes, les capitalistes furent (et demeurent) suffisamment organisés pour opposer aux peuples de redoutables forces politiques, mais aussi militaires.

Valentin Martin
2 octobre 2012


1) Marc Ferro, La Révolution de 1917, Aubier, Paris, 1967, p. 36.
2) F.-X. Coquin, La Révolution russe, PUF, coll. « Que sais-je ? », 1974, p. 14.
3) Sur l’origine de la dette française. Cf. notre article « Sortir de l’impasse monétaire »
http://www.comite-valmy.org/spip.php ?article1056
4) R. Girault, Emprunts russes et investissements français en Russie, 1887-1914, Publication de la Sorbonne, Armand Colin, Paris, 1973.
5) Ces décrets sont cités dans EPSTEIN, E., Les banques de commerce russes, Marcel Giard, 1925, Paris.
6) Ces décrets sont cités dans EPSTEIN, E., Les banques de commerce russes, Marcel Giard, 1925, Paris.


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