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Eric Hobsbawm, dernier grand historien marxiste du XX ème siècle et intellectuel communiste au parcours politique tourmenté

jeudi 4 octobre 2012, par Comité Valmy


Eric Hobsbawm, dernier grand historien marxiste du XX ème siècle
et intellectuel communiste au parcours politique tourmenté

Le décès d’Eric Hobsbawm, à l’âge de 95 ans, constitue non seulement la perte d’un des plus grands historiens marxistes du XX ème siècle mais aussi d’un des analystes les plus fins, à défaut d’être toujours le plus juste, du « siècle des extrêmes ».

Hobsbawm laisse à la discipline historique une œuvre riche et complexe, alliant, qualité rare, érudition et art de la synthèse. Une œuvre marquée par un parti-pris courageux, l’affirmation de toute la pertinence de la grille d’analyse marxiste pour l’étude de l’histoire contemporaine.

Un parti-pris forgé dans le « groupe des historiens du Parti communiste », centré autour de l’université de Cambridge. Un cercle d’historiens communistes qui, de l’après-guerre à « l’année terrible »1956, prend le parti de l’ « history from below » : une histoire populaire, faisant des classes dominées les acteurs de l’histoire.

Si son compère E.P.Thompson décide de concentrer son œuvre sur la formation de la classe ouvrière britannique au tournant du XX ème siècle, Eric Hobsbawm se focalisa lui sur les marginaux, replaçant la figure du bandit dans son contexte social, y retraçant la généalogie des mouvements de révolte contre l’injustice de classe.

Un parti-pris marxiste pris dans l’ambition d’allier histoire totale et histoire vivante du quotidien

Un parti-pris marxiste incarné par trois grandes synthèses qui le firent connaître – l’Age de la révolution, l’Age du capital et l’Age des empires – couvrant le grand XIX ème siècle, de 1789 à 1914.

Une tentative de combiner l’ambition à une histoire totale au souci omniprésent de rendre vivante cette histoire, sans se perdre dans l’abstraction, en lien constant avec la vie quotidienne des premiers acteurs de cette histoire : les classes subalternes.

Au-delà de cette rare combinaison et des talents indéniables d’écriture d’Hobsbawm, c’est aussi la défense résolue de la méthode et des concepts d’analyses marxistes et léninistes qui font le mérite de l’œuvre de Hobsbawm.

Son triptyque est ainsi un manifeste intelligent pour une histoire marxiste : illustration du rôle des révolutions dans la transformation des sociétés, les liens dialectiques entre infrastructure et superstructure, la formation du capitalisme moderne et sa main-mise directe et indirecte sur l’appareil d’Etat, son rôle dans l’émergence du colonialisme et de l’impérialisme, les contradictions internes et externes du système laissant un espace à une transformation révolutionnaire socialiste.

L’Âge des extrêmes, comme contre-pied à la thèse du « choc des totalitarismes »

Sans déterminisme ni dogmatisme de pensée, Hobsbawm a livré dans ses ouvrages des pistes d’analyse pour comprendre ce « court XX ème siècle », si hâtivement déformé et caricaturé dans une certaine tradition académique comme désormais dans les manuels scolaires.

Prenant à contre-pied la thèse « choc des totalitarismes », devenu pensée dominante – tout du moins dans le champ académique français – Hobsbawm livre l’analyse plus subtile de ce « choc des extrêmes ».

Son analyse, sujette à débats, contribue notamment à replacer le rôle de l’URSS et du socialisme réel dans une véritable analyse historique dialectique, insistant sur les liens dialectiques entre l’Union soviétique et le reste du monde : le rôle qu’a joué l’URSS dans le rapport de force mondial, favorisant les conquêtes du mouvement ouvrier et anti-colonialiste, inhibant aussi peut-être certaines transformations révolutionnaires potentielles.

Son ouvrage, unanimement salué par les critiques anglo-saxons comme une contribution majeure à l’histoire du XX ème siècle, a pourtant dû affronter l’anti-communisme de l’intelligentsia française acquise aux thèses pourtant contestées ailleurs, sur le « communisme totalitaire » ou même « les révolutions totalitaires ».

La traduction de l’Age des Extrêmesen 1997 a ainsi essuyé le refus de tous les éditeurs parisiens, subissant une campagne virulemment anti-communiste menée par celui qui fut un temps chien de garde du stalinisme, l’historien de la révolution française François Furet.

Un parcours politique chaotique : du parti-pris communiste au choix de la liquidation

Pourtant sur le plan politique, le parcours d’Eric Hobsbawm est beaucoup plus chaotique. Né avec la révolution d’octobre, Eric Hosbawm découvre le communisme dans sa jeunesse en Allemagne, au début des années 1930.

Exilé en Grande-Bretagne en 1933, il adhère au Parti communiste en 1936. Protagoniste du « groupe des historiens du Parti communiste », il est un des rares à ne pas rendre sa carte en 1956 et à rester fidèle à un parti qu’il ne quitta qu’à sa liquidation en 1991.

Dès les années 1960, toutefois, il se fait un des partisans, avec certains de ses anciens camarades ayant quitté le parti comme E.P.Thompson, de la « New Left », une nouvelle gauche inscrite de plus en plus en rupture avec la tradition politique communiste.

Cette position conduit Eric Hobsbawm à devenir un des principaux propagandistes outre-manche de l’ « euro-communisme », ce courant promu par Santiago Carrillo et Enrico Berlinguer, les secrétaires des Partis communistes d’Espagne (PCE) et d’Italie (PCI), mettant en avant un européisme constructif, des politiques d’union de la gauche ou au-delà et enfin une perspective institutionnelle réformiste.

Son entretien à la fin des années 1970 avec le haut dirigeant du PCI Giorgio Napoletano, représentant alors de l’aile-droite du parti, est une illustration de cette prise de position s’inscrivant dans l’aile-droite du mouvement communiste international.

Inutile de rappeler que Napoletano fut ensuite un des artisans de la liquidation du PCI, il est depuis un des dirigeants du Parti démocrate (PD) à l’américaine, et surtout un président de la république italienne qui a avalisé tous les mauvais coups de Berlusconi puis de Monti.

Le parcours de Hobsbawm le conduit à la fin des années 1970 à remettre en cause certains des postulats de base de l’action politique marxiste-léniniste : la raison d’être du parti communiste, la nécessité de la révolution socialiste, le rôle central de la classe ouvrière et de la lutte de classe dans la transformation des sociétés.

Dans la revue « Marxism Today », il contribue à diffuser ses thèses dans les années 1970-80. Dans son célèbre article « In the forward march of Labour halted ? », publié en 1978, il défend l’idée de la nécessité pour la ’gauche’ de peser sur le Labour, et surtout se fait le partisan de la rénovation du Labour sur des thèses de « nouvelle gauche ».

Bon gré mal gré, Hobsbawm a appuyé l’émergence du courant « rénovateur » au sein du Labour, incarné dans un premier temps par Neil Kinnock – proche par ailleurs du PCI de Napoletano – puis par Tony Blair

.

Par la suite, reconnaissant son erreur, Hobsbawm a néanmoins pris ses distances avec le « New labour » de Tony Blair, dénonçant sa politique de casse sociale et ses guerres impérialistes.

Toutefois, sa rupture avec les principes fondateurs du mouvement communiste du XX ème siècle était consommée. En 1991, il quitte le Parti communiste de Grande-Bretagne qu’il a contribué à liquider.

Le souvenir d’un historien brillant passionné par le passé autant que par le présent

Son analyse de la chute de l’URSS est celle de l’ « échec du socialisme réel » et marque selon lui la fin d’une histoire, entendre la fin des Partis communistes et de la construction d’une alternative socialiste.

Depuis, les positions publiques reflètent autant ce pessimisme d’un homme né avec la révolution d’octobre que celle d’un communiste qui a petit à petit abandonné ses positions révolutionnaires.

Son interview dans The Guardian, en 2009, en est l’illustration. Pour lui, si «  le capitalisme est en faillite », le « socialisme a échoué ». Hobsbawm se fait le défenseur d’une « économie mixte », défendant une politique réformiste dans lesquelles les références sont désormais le Labour et Amartya Sen, plutôt qu’un parti révolutionnaire ou Lénine.

Les communistes britanniques gardent certes le souvenir d’un brillant historien marxiste du XX ème siècle mais aussi d’un « camarade » aux positions politiques parfois douteuses, ayant contribué à l’éclatement du Parti communiste de Grande-Bretagne en 1991.

Son œuvre reste, malgré tous ses revirements politiques, un fascinant point de départ pour tout historien marxiste – à commencer peut-être par un de ses dernières ouvrages d’histoire, le stimulant Aux armes historiens ! portant sur les diverses écritures de la révolution française – et plus largement pour tout militant communiste conséquent.

Past and present, c’est le nom de la première revue marxiste fondée par Hobsbawm en 1952.

C’est aussi un nom assez juste pour qualifier son parti-pris d’historien engagé : lire toujours le présent à la lumière du passé, et le passé avec les préoccupations du présent, partant du principe qu’un historien coupé des réalités et des passions de son temps ne peut réellement prétendre être historien.

Source :
Article AC pour http://solidarite-internationale-pcf.over-blog.net


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