COMITE VALMY

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Alexandre Jardin - Des gens très bien
Notes sur le TSCG
La lettre volée

mardi 9 octobre 2012, par Comité Valmy


Que faisait votre grand-père le 16 juillet 1942 ?

Celui d’Alexandre Jardin devait attendre fébrilement les rapports de la police de Paris lui signifiant que l’arrestation de familles juives et leur regroupement au vélodrome d’hiver s’étaient bien passées.

Jean Jardin était en effet directeur du cabinet de Pierre Laval, chef du gouvernement désigné par Pétain.

Pas glorieux comme position.

Jean Jardin a pourtant, après-guerre, poursuivi une carrière certes en recul, mais qui l’a amené à côtoyer certains des plus hauts responsables du pays - jusqu’à financer les débuts de carrière de François Mitterrand (qui préfaça le dernier tome de la vie de Jean Jardin racontée par Pascal Jardin, son fils, et père d’Alexandre - cf. un numéro de l’Unité ou Mitterrand évoque cette préface).

Cela donne à Alexandre Jardin un regard très désabusé, ou averti, sur le monde politique.

On ne sort pas complètement indemne d’une volonté tenace de regarder les choses en face.

Cette volonté de savoir est le contre-coup, chez Alexandre Jardin, d’un long refoulement. L’auteur de romans éthérés et joyeux, forcément joyeux, a vécu dans une famille où l’oubli du passé était une règle vitale.

Il a du coup grandi un peu à côté de ses pompes, et a décidé progressivement d’ouvrir les yeux.

Le livre raconte ce cheminement, comment l’idée, puis l’envie, lui sont venues de creuser un peu le passé collaborationniste de son grand-père.

*

C’est donc aussi une histoire française : on voit bien comment, de Binet à Jonathan Littell en passant par Yannick Haennel, les petits enfants des acteurs de la deuxième guerre mondiale s’intéressent non pas aux faits, c’est un travail qui a été entamé dans les années 60/70/80, mais à la façon dont la connaissance de ces faits doit être reçue - approfondie ou oubliée.

Alexandre Jardin penche pour l’approfondissement.

Il le fait, à sa façon, convaincante. Il est parfois naïf, ou touchant, quand il a l’air de vouloir, même après leurs morts, faire des scènes à ses ascendants : le grand-père, collaborateur au plus haut rang et le père, coupable d’avoir enjolivé le passé familial. Touchant aussi quand il prend conscience de la vacuité de ses romans précédents, tout entiers consacrés à éviter les questions sensibles : "Tous mes volumes furent lus par des gens probablement aussi malades du réel que moi ; et ils furent nombreux".

Mais en contrepartie, il a de nombreux accents de sincérité indéniables. Par exemple en remerciant, en début et en fin de son ouvrage, l’historienne Annie Lacroix-Riz, qui lui a communiqué des archives sur le rôle de Jean Jardin, trouvées dans le cadre de son travail d’historienne de la France pendant les années 30/40.

L’historienne est pourtant des plus sulfureuses, tant sa volonté de rappeler les nombreux liens entre les élites françaises de l’époque et les milieux nazis peut choquer - un article du Monde de 1996 relate comment un article sur la collaboration de certaines entreprises françaises a été refusé par une revue publique ("Des entreprises françaises au service de l’Allemagne nazie", 11 octobre 1996).

On frémit aussi au récit d’une rencontre entre Alexandre Jardin et une ancienne nazie, réfugiée en Suisse, qui lui déclare tranquillement : "pourquoi n’aurions nous pas le droit de dire aujourd’hui, avec reconnaisance, que cette histoire fut grande et belle ? Même si nous avons fait fausse route, indéniablement, nous n’étions pas les plus mauvais de notre génération."

C’est probablement l’une des clés de sa recherche. Cette survivante est comme l’a été le grand-père de Jardin, toujours convaincue d’avoir fait, dans l’horreur, en y participant, pour le mieux.

Il n’est pas sûr que ce seul livre suffise à Alexandre Jardin à comprendre pourquoi des personnes dotées d’un idéal moral élevé ont pu se compromettre avec des régimes inhumains. Peut-être que d’autres suivront, qui devront aller plus loin que l’assertion trop rapide jetée par l’auteur : "La chosification d’autrui permet tout. Cela commence par le SDF que l’on enjambe un soir d’hiver sur un trottoir et cela se termine à Auschwitz".

Il reste que ce livre est une très belle façon d’encourager le lecteur à ouvrir les yeux : comprendre que c’est à la fois douloureux mais aussi utile et libérateur.

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Ce billet est rédigé le jour où l’Assemblée nationale a voté le TSCG. Nicolas Dupont-Aignan a comparé le vote contre de 70 députés au refus de 80 parlementaires, en 1940, d’accorder les pleins pouvoirs à Pétain. C’est maladroit. Mais il y a un point commun direct, non entre l’Union européenne et Pétain, mais entre les parlementaires qui ont voté oui en 1940 et en 2012. Je les crois animés, pour un bon nombre d’entre eux, d’une farouche volonté de ne pas voir, ni savoir. Pétain hier abaissait la France, l’Union européenne et l’euro, aujourd’hui, ruinent l’Europe. Il faut faire de très grands efforts, en 2012, pour ne pas comprendre que le vote d’aujourd’hui prolonge un régime inacceptable, certes à un degré moindre.

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Sur le vote de ce jour, lire un très bon billet d’un politiste grenoblois, dont j’extrais ceci : "Toute une partie du Parti socialiste semble en effet approuver ce texte uniquement pour des raisons de haute politique européenne, tout en pariant que le jeu européen aura changé avant d’avoir à faire les choix drastiques que ce Traité implique (par exemple, la diminution radicale du nombre de communes, de plus 36000 à 5000 tout au plus, la suppression plus généralement d’une bonne part des administrations locales et de leur personnel doublonnant)." Ne pas voir donc. Cela réclame de grands efforts. Les braves parlementaires qui ont voté oui peuvent toujours se dire que les textes ne seront pas appliqués, qu’ils ne sont pas si nocifs, c’est un peu la position du soldat qui a participé au peloton d’exécution et dont on a préservé la conscience en glissant, dans l’un des fusils, une cartouche à blanc.

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Pour finir, la comparaison entre Pétain et le régime actuel est un peu forcée. Mais l’on peut, sans trop exagérer, trouver des points partiels de recoupement. Ainsi d’une circulaire de Vichy destinée à orienter la communication à propos du procès fait à Léon Blum, à Riom. Cette phrase de conclusion : "La France est condamnée à construire un régime nouveau ou à périr" (cité par Gérard Miller, dans "Les pousse-au-jouir du Maréchal Pétain"). Même motif que celui qui voit dans l’Union Européenne le seul chemin pour une France, sans cela condamnée. Même résignation devant des faits présentés comme naturels, inéluctables.

Proximité plus idéologique cette fois-ci. Toujours Gérard Miller : "Le pétainiste, pourtant, serait plus régionaliste que nationaliste, comme il est plus provincial que parisien. Il est anti-jacobin. C’est ainsi qu’il n’aime pas le département." Miller cite ensuite un auteur pétainiste de l’époque : "Tout le monde sait ce qu’est un Basque, un Berrichon, un Bourguignon ; quant à se proclamer Maine-et-loirien ou Haut-Garonnais, l’idée n’en viendrait à personne".

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Vaste sujet. Dans ce débat européen, je ne veux mépriser personne. Mais je plains ceux qui ne veulent pas voir.

Mardi 9 octobre 2012

La lettre volée


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