COMITE VALMY

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Crise malienne - Issa Ndiaye, ex-ministre de l’Education nationale du président ATT prévient :
‘‘L’intervention militaire fait courir au pays et à toute la sous-région un risque de déstabilisation prolongée’’

jeudi 10 janvier 2013, par Comité Valmy


Ancien ministre de l’Education nationale du président Amadou Toumani Touré, le professeur Issa Ndiaye a été ministre de la Culture et de la Recherche scientifique du premier gouvernement du président Alpha Konaré. Enseignant à l’Université nationale du Mali, à Bamako, il jette un regard sans concession sur la situation de crise que traverse le Mali depuis le 22 mars 2012, sans minimiser les risques d’une intervention militaire des forces de la CEDEAO et de l’Union africaine pour reconquérir le Nord-Mali. Pour lui, le Mali est à un tournant historique de son existence. Nous l’avons rencontré lors de son passage à Paris, il y a quelques jours. “La situation qui prévaut actuellement au Mali était prévisible à plus d’un titre”

Quelle lecture faites-vous de la situation du Mali depuis le putsch des militaires le 22 mars dernier ? Pensez-vous que cette crise était évitable ? Qu’aurait-on dû faire pour la prévenir ?

La situation qui prévaut actuellement au Mali était prévisible à plus d’un titre. D’abord en raison du désintérêt des populations pour une démocratie de façade dont la renommée était largement surfaite. Le taux de participation, le plus bas de la sous-région, atteignait à peine les 25%. Par ailleurs, la classe politique, dans sa grande majorité, était décriée pour son affairisme notoire. La mal gouvernance, la corruption et l’impunité étaient les caractéristiques d’un Etat qui, depuis longtemps, était devenu un instrument de prédation pour une minorité de privilégiés. On entrait désormais en politique comme en affaires, civils et militaires compris. Il a suffi d’une banale mutinerie exprimant le mal-vivre des soldats pour que cet Etat s’effondre. L’indifférence populaire et la complaisance des bailleurs de fonds occidentaux face aux dérives constatées et à la gestion désastreuse du pays à tous points de vue, ont largement contribué au pourrissement et à la crise actuelle.

Vous êtes enseignant de philosophie à l’université nationale du Mali, à Bamako, et homme politique. Comment les populations maliennes vivent-elles la partition du pays aujourd’hui ? Quelles sont les difficultés que le peuple malien rencontre au quotidien, notamment dans les régions occupées par les islamistes ?

C’est un des moments les plus difficiles de l’histoire du Mali vécue comme une humiliation nationale exprimée à travers la complainte d’un vieux militant des luttes pour l’indépendance qui demandait à Dieu pourquoi lui avoir infligé une telle punition. Il aurait sans doute préféré la mort plutôt que la honte ! La partition du pays a brutalement et massivement jeté les populations sur les routes de l’exil et les camps de réfugiés dans la plus grande des incertitudes. A la misère et la survie quotidienne se sont rajoutées l’insécurité permanente et l’absence de perspectives. Dans les régions occupées, la vie s’est considérablement ralentie sous la pression des djihadistes qui ont imposé un nouvel ordre d’existence fait de contraintes, d’interdits et d’exactions en tous genres. Les populations vivent terrées dans des restrictions et privations de tout genre, pour éviter les brimades, coups de fouet, bastonnades publiquement infligées et autres abus au nom d’un islam pourtant séculairement pratiqué et enseigné dans les universités de Djenné et Tombouctou longtemps centres prestigieux de savoir et de culture islamiques.

Les autorités au pouvoir à Bamako, la CEDEAO, l’Union Africaine et la Communauté internationale semblent d’accord pour une intervention militaire permettant de reconquérir le Nord-Mali. Quel est le sentiment des Maliens à ce propos ?

L’imminence de la guerre a poussé bon nombre de ceux qui étaient restés sur les chemins de l’exil par crainte pour leur vie. Dans leur grande majorité, ils ne veulent pas d’une guerre qui leur est imposée sans qu’on leur demande leur avis. Les considérations géopolitiques et géostratégiques semblent importer plus que le sort des populations qui ont vécu des siècles durant dans ces vastes espaces sans se préoccuper des richesses colossales sous leurs pieds aujourd’hui convoitées. Leur malheur viendrait-il d’un sous-sol riche en pétrole, uranium, or et autres minéraux précieux ? L’exploitation de ces richesses importe-t-elle plus que leur vie, leur tranquillité, leur quiétude ? Derrière la référence à la Charia et les discours mielleux sur la démocratie et la liberté se cachent bien de convoitises et de profits ! La CEDEAO et l’Union Africaine apparaissent à leurs yeux comme les instruments dociles des occidentaux imbriqués dans des considérations et des enjeux qui les dépassent. Quand des Eléphants se battent, c’est l’herbe qui en souffre en premier lieu, selon leur estimation.

Quels sont les enjeux de cette intervention militaire ? Quels en sont les risques pour le pays, la sous-région ouest-africaine et le Sahel ?

L’intervention militaire fait courir au pays et à toute la sous-région un risque de déstabilisation prolongée. Partout où elle s’est produite en Asie, au Moyen Orient, en Afrique du Nord, de l’Est et du Centre, elle a conduit à la guerre civile et à de nombreux déchirements dont les principales victimes furent partout et principalement les femmes et les enfants. La confrontation internationale entre l’Occident et la galaxie djihadiste a provoqué bien de drames. Partout, elle a conduit à un chaos inextricable certainement favorable à toutes sortes de profits inavouables. Le dépeçage de l’Afrique en micros Etats est largement profitable aux visées des multinationales du pétrole, de l’uranium et du complexe militaro-industriel des pays du Nord. D’où leur forcing pour une intervention militaire internationale puissamment relayée par leur média qui montent en épingle les moindres exactions d’une minorité d’illuminés fabriqués et manipulés en l’occurrence par leurs services spéciaux et complètement étrangers aux peuples auxquels ils veulent imposer leur vision étriquée du monde.

Les islamistes et notamment le MUJAO disent ne reconnaître que le Haut Conseil islamique comme interlocuteur. Dans ce cas, quel autre moyen reste-t-il pour renouer avec les fils du dialogue et favoriser le retour à l’ordre institutionnel ?

L’ordre institutionnel légué par ATT et ses partisans qui sont encore au pouvoir et largement soutenu par la CEDEAO, l’Union Africaine et leurs parrains occidentaux est fortement rejeté par les populations maliennes. Il est largement illégitime et ne répond nullement aux vœux des populations qui réclament une véritable refondation de la démocratie malienne, plus respectueuse de la volonté populaire. Cela implique la tenue d’une convention nationale souveraine impliquant toutes les forces vives du pays pour décider souverainement de son avenir. C’est au peuple de décider en toute liberté de la négociation ou de la guerre, du type de régime politique qui lui convient sans aucune ingérence, dans le respect de ses valeurs de culture et de civilisation. La guerre alors menée contre ceux qui auraient refusé le dialogue proposé serait une guerre du peuple contre ses ennemis intérieurs et extérieurs dans un véritable élan de solidarité nationale et avec le soutien des peuples amis. Il appartient aussi au peuple malien de définir le nouvel espace de coopération avec ses voisins et plus largement avec les autres pays plus respectueux des intérêts des peuples et non plus exclusivement de ceux des multinationales et autres puissances d’argent. Il ne faut pas oublier que le MUJAO, Ansardine et autres djihadistes sont soutenus financièrement et matériellement par le Qatar et l’Arabie Saoudite qui sont les alliés privilégiés de la France et des Etats-Unis qui pourtant déclarent combattre l’intégrisme armé. Qu’ils commencent d’abord par assécher leurs sources d’approvisionnement en armes, munitions, carburant et autres en exerçant des pressions sur leurs alliés des pétromonarchies arabes qui sont loin d’être des démocraties. Quant au MLNA, on sait depuis fort longtemps qu’il est armé, soutenu et manipulé par la France et ses complices africains voisins du Mali, le Burkina et la Mauritanie. Il fait largement le jeu des puissances occidentales en cachant ses visées sous une prétendue revendication identitaire d’un peuple touareg qu’il ne représente pas.

Le Mali était, depuis la chute de Moussa Traoré en 1991, considéré comme un modèle de démocratie en Afrique. Quelles sont, à votre avis, les principales raisons de la crise actuelle ? Quelles responsabilités les différents régimes successifs peuvent-ils avoir dans cette situation de crise ?

La réputation de la démocratie malienne était largement surfaite et à dessein. Aujourd’hui, la vérité a éclaté au grand jour. Les déclarations des observateurs internationaux aux différentes élections qui les avaient pourtant validées, sonnent comme un coup de poignard dans le dos du peuple malien qui revient de loin. La prétendue démocratie malienne leur a coûté plus cher que la dictature de Moussa Traoré. L’injustice, la corruption, l’impunité, l’enrichissement illicite ont été institutionnalisés avec la démocratie. L’Etat en est sorti complètement discrédité. Le parti unique constitutionnel de l’époque de la dictature a cédé la place à une multitude de ‘partis uniques’ construits autour d’ambitions individuelles sans fonctionnement démocratique interne. En somme, des coalitions d’intérêts plus ou moins sordides ! La politique est devenue la voie royale pour s’enrichir le plus rapidement possible et en toute impunité. L’incivisme et le patriotisme ont disparu des valeurs sociales. Cette période démocratique fût un véritable festival de brigands. Il faut définitivement en ressortir en investissant sur les forces saines du pays pour changer la situation et construire un avenir différent. Il convient de redéfinir à l’occasion l’espace et les conditions mêmes de l’exercice démocratique en renouvelant les instruments législatifs et institutionnels. Il faut moraliser la vie publique en instituant un code éthique contraignant et en tournant la page des politiciens actuels. L’enjeu est de favoriser l’émergence d’une nouvelle race d’hommes politiques plus représentatifs et plus soucieux des communautés dont ils seront les porte- paroles. Il leur revient d’imaginer le cadre d’exercice du contrôle populaire à instaurer pour empêcher d’éventuelles dérives en tirant toutes les leçons du passé.

Comment pensez-vous que le Mali peut retrouver son intégrité territoriale ? 52 ans après l’accession à l’indépendance, le Mali peut-il encore avoir un avenir ?

Les régimes passent et les peuples demeurent. Telle est la leçon de l’histoire ! Comment comprendre la partition des pays dans le contexte actuel de constitution de grands ensembles prônés par ailleurs comme condition de survie dans un monde mondialisé ? Comment comprendre les schémas de fédéralisme présentés comme panacée par la diplomatie française, entre autres, alors qu’elle le refuse aux Corses, aux Basques, aux Bretons, aux Canaques et autres départements d’Outre Mer ? La partition du Mali n’est-elle pas l’illustration de la ‘théorie du Chaos’ élaborée en son temps par les USA pour mieux faciliter l’exploitation des ressources minières par les multinationales du Nord en suscitant au besoin par ci et par là, des rebellions armées comme en Angola, au Congo, au Sahara et ailleurs ? Il ne faut pas se faire d’illusions. Les défis sont immenses. L’histoire enseigne que les peuples finissent toujours par les relever. Le Mali est confronté aujourd’hui à son destin. Il appartient à la génération actuelle, celle de la jeunesse d’aujourd’hui à relever les défis du moment. Il lui faut remplir cette mission historique ou la trahir. Telle est l’exigence de l’heure. Il n’y a pas d’autre alternative.

Réalisé par Jansee à Paris

Source :
www.lintelligentdabidjan.org

Mise en ligne CV le 19 octobre 2012


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