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Si la pauvreté porte un nom : Guasinton
par Hernando Calvo Ospina

vendredi 9 novembre 2012, par Comité Valmy


vendredi 9 novembre 2012,

Lorsqu’il traversait la rue, il fallait qu’il lutte contre la faible brise qui descendait de la montagne lors des après-midi brûlantes, pour qu’elle ne le renverse à terre et ne l’entraîne. Le matin, il cherchait les déchets dans les ordures qui s’amoncelaient dans un coin, deux pâtés de maison plus loin. Jamais personne ne le vit disputer un os à un autre chien ou à un rat. Il allait et venait de sa démarche caractéristique : à moitié de travers, traînant les pattes, tête basse, oreilles tombantes, sans hâte. Ce qu’il récupérait dans les poubelles et les restes qu’on lui donnait dans sa maison n’étaient pas suffisants pour le faire grossir, car ses côtes saillaient sous son pelage grisâtre. Il était muet, par discrétion ou par manque de force, mais ce qui est sûr c’est que je ne me souviens pas de l’avoir entendu aboyer. Personne ne connaissait son âge et encore moins qui étaient ses parents.

Il avait fait son apparition un beau jour, sillonnant cahin-caha la rue en terre battue de mon humble et vieux quartier de Cali, au sud-ouest de la Colombie. Nous étions en train de jouer au foot, mais cela lui importa peu. En voyant la terrible indifférence de cet étranger face à la vie, nous arrêtâmes le ballon pour le laisser passer. Allez savoir pourquoi, il entra sans demander la permission dans une baraque en planchettes située devant ma maison, constituée d’une seule pièce servant de salle à manger, de chambre à coucher et de cuisine. Il se faufila directement sous l’un des trois lits pour y piquer un somme. Devant cette audace, les maîtres n’osèrent pas protester : ils préférèrent l’adopter. Quelques heures plus tard, lorsqu’il sortit sur le pas de la porte, les autres chiens vinrent le renifler, et il fut accepté. Pour nous, un chien de plus n’était pas un problème.

Puis vint ensuite la grande discussion : comment allait-on l’appeler ? Le bulletin d’information à la radio nous apporta la réponse. Le petit groupe d’enfants que nous étions décida de le baptiser Guasinton. Personne ne gaspilla de salive pour essayer de corriger la prononciation, parce que nous entendions tous Guasinton, et non Washington.

Malgré son aspect déplorable, et un début de gale sur les oreilles et sur la queue, Guasinton faisait notre admiration. Plusieurs jours durant, il fut notre centre d’intérêt : quand nous rentrions de l’école l’après-midi, nous nous réunissions pour rire de son allure et de son manque de vitalité. Une bourrasque pouvait emporter le chétif animal comme une feuille morte ; plusieurs fois il se retrouva immobilisé dans les mares de boue formées par la pluie dans la rue, et là, nous lui servions de dépanneuse. Mais Guasinton possédait aussi une admirable particularité.

Sur la quarantaine de maisons et de bicoques qui formaient les deux pâtés de maisons du voisinage, dans une trentaine d’entre elles au moins, on partageait le peu de nourriture qu’il y avait avec les chiens, les chiennes, les chats et les chattes. Aussi, quand une de ces femelles de roquets entrait en chaleur et devait se trouver un partenaire, la rue entrait en effervescence. C’était un spectacle que de voir dix ou quinze chiens encerclant et montant la chienne de tous côtés. Face à un tel harcèlement, elle se jetait à terre et commençait à donner des coups de dents, mais même comme ça, ils ne la laissaient pas tranquille. Alors les chiens se battaient entre eux, croyant que le plus fort serait accepté pour une brève romance. Il n’y avait plus d’alliés, juste une dispute de tous contre tous.

Guasinton préférait observer la scène à prudente distance. Et juste au moment où la guerre intercanine était à son comble, il s’approchait de la chienne, la reniflait, la léchait, et elle, comme hypnotisée, se levait et accourait derrière cet élu dégingandé. Lorsqu’ils s’en rendaient compte, les lutteurs se précipitaient derrière la chienne en aboyant, allant jusqu’à bousculer et même mordre l’imperturbable Guasinton.

Trop tard. Si le maître de la chienne ne s’y opposait pas, Guasinton la faisait entrer dans le cabanon, malgré les difficultés de la guerre établie. Les propriétaires se chargeaient d’empêcher le passage des autres prétendants enragés et excités. Guasinton emmenait directement son amoureuse vers le vieux plat métallique où on lui servait les restes de repas, et lui offrait le peu qu’il y avait laissé, qu’elle achevait en deux coups de langue. Une fois la tranquillité garantie, elle se prêtait au jeu amoureux de Guasinton, à l’ombre d’un manguier. Et c’est là qu’elle constatait ce que de nombreuses chiennes du voisinage commentaient : sans être un géniteur, c’était le meilleur des amants.

Quand on me pose des questions sur mon enfance et mon quartier, je parle de gaieté, de voisins solidaires, de pauvreté, et de Guasinton.

Traduction : Hélène Vaucelle.


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