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Une perspective depuis le palais Livadia
par Israel Shamir et le prof. Hemming

mardi 4 septembre 2012, par Comité Valmy


Une perspective depuis le palais Livadia

par Israel Shamir et le prof. Hemming

J’avais eu du mal à conduire jusqu’au somptueux palais Livadia à la blancheur éclatante. Jadis résidence royale d’été édifiée par le dernier tsar de Russie, qui s’y rendait souvent, il se dresse en haut d’une pente assez raide, au milieu d’un parc spacieux qui descend jusqu’à la Mer Noire, au loin, et la route n’est pas rassurante du tout. Mais le détour en vaut la peine, car la vue est superbe, on embrasse toute la baie de Yalta, les quelques bateaux au port, et la mer reflétant les montagnes revêtues de pourpre automnale. J’avais donc tout le palais pour moi, lorsque je répondis à un appel depuis Washington, reçu en fait grâce au téléphone portable dans la chambre tapissée de chêne qui avait jadis été assignée à Roosevelt.

C’est dans ce palace que s’était tenue la conférence historique de Yalta en février 1945 ; la table circulaire autour de laquelle avaient pris place Franklin D Rossosevelt, Winston Churchill et Joseph Staline est toujours là ; il s’y partagèrent le butin de la guerre et fixèrent l’ordre résultant de la Deuxième Guerre mondiale qui a tenu près d’un demi siècle. Mon guide "Lonely Planet" mentionne Livadia come le lieu où Staline a "fait reculer Churchill." Mais que s’était-il vraiment passé entre Staline et Churchill ? Nous savons que tout de suite après la guerre, dans son discours de Fulton, Churchill mit en route la Guerre froide ; mais tout le monde ne sait pas que c’était là son second choix, car son premier choix était une guerre bien réelle contre la Russie soviétique afin "d’imposer à la Russie la volonté des USA et de l’empire britannique", projet explicite.

Il y a des découvertes historiques qu’il faut rappeler constamment, parce quelles n’ont pas encore pénétré dans notre perception commune du monde. L’une des révélations de ce genre qui ne doit jamais être oubliée est l’histoire bien cachée de l’ultime tricherie prévue en 1945 : après quatre ans de guerre terrifiante, lorsque les alliés venaient juste de battre Hitler, le premier ministre britannique Winston Churchill préparait une attaque surprie contre son allié de la veille, la Russie, en coalition avec les troupes nazies de la Wehrmacht allemande. L’assaut surprise contre les Russes aurait dû commencer tout près de Dresde le 1 er juillet 1945.

Churchill essaya d’utiliser, outre 47 divisions britanniques et américaines, dix divisions allemandes de choc qu’il n’avait pas désarmées afin de pouvoir les renvoyer sur le front est pour attaquer les Russkoff. Churchill avait hâte de déclencher cet assaut sur l’armée de Mscou, sans déclaration de guerre, comme l’avait fait, en toute perfidie, Hitler en 1941. Sir Alan Brooke, officier à la tête de l’armée britannique dit de Churchill qu’il était "impatient de se jeter dans une nouvelle guerre."
Staline eut connaissance du plan, et cela confirma ses pires attentes quant aux intentions britanniques ; cela lui fit renforcer sa main mise sur l’Europe orientale, et contribua à le rendre encore plus implacable. Après mûre réflexion, le président Truman refusa de donner à Churchill son soutien : la guerre contre le Japon était encore loin d’être finie, la bombe atomique n’était pas encore opérationnelle, et il avait besoin de l’aide soviétique. (Peut-être que Roosevelt l’aurait rejeté plus rapidement, mais il mourut peu de temps après Yalta). "L’opération impensable" avorta, fut archivée et dormit sur une étagère durant de longues années, jusqu’au jour où elle fut livrée au public en 1998.

En mai 1945, les Britanniques se gardèrent de désactiver quelque 700.000 soldats allemands et officiers. Les Allemands rendirent les armes, mais celles-ci furent stockées, et non détruites, sur ordre explicite de Churchill, qui essaya de réarmer les Allemands et de les lâcher après les Russes. Le gouverneur militaire britannique Montgomery expliqua dans ses Notes sur l’occupation de l’Allemagne que les unités allemandes n’étaient pas dispersées parce que "ne nous ne savions pas où les mettre si on les relâchait dans la nature, et nous ne pouvions pas les surveiller s’ils se dispersaient". Pire encore, les Anglais n’auraient pas pu s’en servir comme de travailleurs esclaves et les affamer, s’ils étaient considérés prisonniers de guerre ("Il aurait fallu les nourrir, ce qui voulait dire leur fournir des rations à grande échelle"). Cette explication ne tient guère, mais dans une note manuscrite qu’il a laissé derrière lui il donnait une raison encore pire : Churchill "m’a ordonné de ne pas détruire les armes des deux millions d’Allemands qui s’étaient rendus à Lunebourg Heath le 4 mai. Il faut tout garder, nous pourrions avoir à combattre les Russes avec une assistance allemande".

L’histoire complète a été publiée par David Reynolds dans son étude sur la Seconde guerre mondiale (il avait remarqué que Churchill omettait ce chapitre dans ses Mémoires). Les documents originaux ont été publiés par les archives nationales britanniques et ont été plus ou moins repris sur le web, et transcrits sur un excellent blog :
http://howitreallywas.typepad.com/ . Mais l’histoire n’a pas encore atteint la conscience collective au même niveau que les accusations contre les Soviétiques, qui constituent une bonne part du décor de notre vision historique. Nous savons tous que Staline avait passé un accord avec Hitler avant la guerre, et qu’il a gardé l’Europe de l’Est sous contrôle après la guerre. Mais on ne nous donne pas le récit des circonstances de la chose. Même ceux qui ont entendu parler de l’opération "Impensable" soupçonnent en général que c’est juste un exemple de propagande staliniste.

C’est pourtant ce qui explique pourquoi Staline considérait Churchill, dans les années 1930, comme un ennemi encore plus implacable des Soviétiques que Hitler, et pourquoi il était prêt pour le pacte Molotov Ribbentrop. Il comprenait Churchill mieux que beaiucoup de ses contemporains, et il connaissait sa haine pathologique du communisme. Lorsque la Première Guerre mondiale prit fin en novembre 1918, Churchill avait proposé une nouvelle politique : "Liquider les bolchos et caresser les Huns dans le sens du poil" (ces remarques sont citées par son hagiographe sir Martin Gilbert). En avril 1919, Churchill faisait allusion aux "objectifs infra-humains" des communistes de Moscou, et particulièrement aux "millions d’Asiatiques" de Trotski. La montée du fascisme ne changea rien à sa façon de penser. En 1937, lorsque les lois de Nuremberg étaient déjà en place, il proclama à la Chambre des Communes : "je ne prétendrais pas, si je devais choisir entre communisme et nazisme, que je choisirais le communisme". Les communistes étaient des "babouins", mais Adolf Hitler "s’inscrirait dans l’histoire comme celui qui avait restauré l’honneur et la paix de l’esprit dans la grande nation germanique." En 1943, il suppliait Benito Mussolini d’arracher l’Italie aux communistes, et dit que "les grandes routes de Mussolini resteront comme un monument à la gloire de son pouvoir personnel et de son long règne." Cette remarque, il l’avait gravée pour l’éternité en la casant dans le cinquième volume intitulé "L’anneau se referme" de son histoire en plusieurs tomes de la Seconde Guerre mondiale.

Churchill considérait le communisme comme un "complot juif" ; son amour pour le sionisme était en partie fondé sur sa croyance que les sionistes sauraient extirper les idées communistes de la mentalité juive. En 1920, bien avant Henry Ford, il parlait du juif international : "cet élan parmi les juifs n’est pas nouveau. Depuis l’époque de Spartacus Weishaupt (1798), jusqu’à l’époque de Karl Marx, puis sa descendance chez Trotski (en Russie), Bela Kun (en Hongrie), Rosa Luxembourg (en Allemagne) et Emma Goldman (aux USA), cette conspiration mondiale pour en finir avec la civilisation et reconstruire la société sur la base d’un développement bloqué, qui a sa source dans une malignité envieuse, et un rêve impossible d’égalité, n’a pas cessé de croître. Ils sont devenus pratiquement les maîtres indisputés de cet énorme empire (la Russie)". Hitler ne faisait donc que plagier Churchill…

Si Churchill avait pu suivre son idée, qui sait comment cela aurait fini, et combien d’autres personnes auraient été tuées ? L’armée rouge avait quatre fois plus de soldats et deux fois plus de tanks que les Anglais et les Américains réunis. Une armée entraînée sur les champs de bataille, bien équipée, et qui venait de prendre deux mois de repos. Il est probable que les Russes auraient été capables de refaire la geste de 1815 et de libérer la France avec le soutien de son mouvement communiste puissant. Ou bien les Soviétiques auraient été repoussés jusque dans leurs frontières, la Pologne aurait rejoint l’Otan en 1945 au lie d’attendre 1995. Le président US fit échouer le plan de Churchill ; Truman était bien l’assassin de masse d’Hiroshima, mais il n’était pas d’humeur suicidaire.

En 1945, Churchill redoutait que les Russes continuent leur marche vers l’ouest, jusqu’en France et jusqu’à la Manche. Voilà l’explication du son opération "Impensable". Pourtant, Joseph Staline était scrupuleusement droit dans ses négociations avec l’Occident ; non seulement il n’envoya pas ses tanks vers l’Ouest, mais il ne franchit jamais les lignes établies dans le palais Livadia par la conférence de Yalta en février 1945.

Il n’offrit pas de soutien aux communistes grecs qui étaient tout près de la victoire et qui auraient gagné si les Britanniques n’étaient pas intervenus. Les Grecs supplièrent Staline de leur envoyer de l’aide, mais il leur répondit qu’il avait donné sa parole à Churchill : "les Russes auront 90% de pouvoir en Rroumanie, les Britanniques 90% en Grèce, et ce sera 50/50 en Yougoslavie." Il ’aida pas les communistes français ni italiens, et retira ses troupes d’Iran. Il était un allié de toute confiance, même avec des gens qui n’étaient absolument pas fiables. Ce n’était pas un adepte de la démocratie parlementaire, mais ses partenaires les dirigeants anglo -américains non plus ; ils acceptaient la démocratie seulement quand les résultats leur convenaient ; ils empêchaient la victoire communiste par les armes, il bloquait la victoire anti-communiste par les mêmes moyens.

Ainsi donc la félonie de Churchill ne lui fut pas indispensable pour atteindre ses objectifs initiaux. Il est probable que les soldats anglais et américains n’auraient pas compris l’idée de combattre les Russes pour la victoire desquels ils avaient prié à peine quelques semaines plus tôt, ces mêmes Russes qui les avaient sauvés alors que la contre-offensive allemande dans les Ardennes était sur le point de refouler leurs armées jusqu’à Dunkerke. Heureusement, cela ne déboucha pas sur un procès : le peuple anglais vota contre le vieux fauteur de guerres. L’idée d’utiliser le potentiel militaire allemand et nazi contre les rouges ne disparut pas, cependant. Dans un morceau de bravoure au titre provocant "Comment les nazis ont gagné la guerre", Noam Chomsky a écrit sur "le Département d’Etat et le renseignement britannique qui prirent avec eux certains parmi les pires criminels nazis et les utilisèrent, tout d’abord en Europe. C’est ainsi que Klaus Barbie, le boucher de Lyon, fut récupéré par le renseignement US et remis au travail."

"Le général Reinhard Gehlen était le chef du renseignement militaire allemand sur le front de l’est. C’est là où se passaient les véritables crimes de guerre. Maintenant nous parlons d’Auschwitz et d’autres camps de la mort. Gehlen et son réseau d’espions et de terroristes furent rapidement récupérés par les services américains, et reprirent les mêmes rôles pour l’essentiel.

C’était un accroc dans les accords de Yalta, parmi bien d’autres commis par l’Occident.

"Recruter des criminels de guerre nazis et les sauver était très mal, mais imiter leurs activités, c’est pire." L’objectif des US et de l’Angleterre, écrit Chomsky, c’était de" détruire la résistance anti-fasciste et de restaurer l’ordre traditionnel, essentiellement fasciste, celui du pouvoir."

"En Corée, restaurer l’ordre traditionnel signifia faire périr environ 100 000 personnes à la fin des années 1940, avant que la guerre de Corée commençât. En Grèce, cela signifia briser la résistance anti-nazi et restaurer le pouvoir de collaborateurs du nazisme. Lors que troupes anglaises et américaines arrivèrent en Italie du sud, ils réinstallèrent les industrialistes, l’ordre fasciste. Mais le gros problème survint lorsque les troupes arrivèrent au nord, que la résistance italienne avait déjà libérée. La vie avait repris, l’industrie tournait à nouveau. Nous avons dû démanteler tout cela et restaurer l’ancien pouvoir."

"Ensuite nous les Américains avons travaillé à détruire le processus démocratique. La gauche allait visiblement gagner les élections ; elle avait beaucoup de prestige dans la résistance, et l’ordre traditionnel conservateur était discrédité. Les US ne pouvaient tolérer cette situation. Dès sa première réunion, le National Security Council décida de refuser de fournir des vivres et d’utiliser d’autres moyens de pression pour saboter les élections"

Mais si les communistes avaient gagné quand même ? Dans son premier rapport, NSC1, le Conseil fit des plans dans l’hypothèse où cela se produirait : les US déclareraient l’état d’urgence dans tout le pays, mettraient la Sixième Flotte en alerte sur la Méditerranée, et soutiendraient des activités paramilitaires pour renverser le gouvernement italien. C’est un patron qui a été réactivé dans bien d’autres cas. Si vous observez la France, l’Allemagne, le Japon, vous verrez que l’histoire s’est répétée à peu près de la même façon.

Selon Chomsky, les US et les Britanniques étaient avant tout hostiles au communisme. Les nazis étaient au second rang des régimes qu’ils détestaient. Même si aujourd’hui le racisme et considéré comme une impasse, il n’y pas de raison d’assumer que l’Allemagne nazie était beaucoup plus raciste que l’Angleterre ou les USA. Aux US, le mariage entre noirs et blancs était illégal ou considéré criminel jusqu’à une date récente ; le lynchage des noirs était chose courante ; Les Anglais pratiquèrent le nettoyage ethnique dans le monde entier, de l’Irlande à l’Inde. L’URSS était le seul grand État non raciste, dirigé, aux côtés des Russes, par des Géorgienbs, des Juifs, des Arméniens et des Polonais. Les mariages mixtes étaient encouragés, et une sorte de multiculturalisme était la doctrine opérationnelle. Mais ce qui était impardonnable, c’était par-dessus tout le communisme.

Même si Churchill n’envoya pas la Wehrmacht attaquer les Russes en 1945, la transition vers la Guerre froide fut sanglante. En Ukraine, les US soutenaient et armaient les nationalistes pro-nazis pendant les années qui suivirent. Et même l’atomisation d’Hiroshima peut être vue comme le premier acte de la Guerre froide, d’après le New Scientist : "la décision US de lâcher des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki en 1945 fut conçue comme le coup d’envoi de la Guerre froide plutôt que comme le point d’orgue de la Seconde Guerre, selon deux historiens spécialistes du nucléaire qui disent qu’ils ont de nouvelles preuves qui étayent la théorie controversée.

Tuer 200 000 personnes il y a 60 ans devait servir à faire impression sur l’Union soviétique plus qu’à achever le Japon, disent-ils. Et le président US qui prit la décision, Harry Truman, en fut le coupable, ajoutent-ils.
Si c’est le cas, la guerre de l’OTAN en 1999 contre la Yougoslave peut être analysée comme l’une des dernières guerres contre les restes de communisme ; ce que nous observons en ce moment en Syrie est une opération de nettoyage, parce que le régime syrien est socialiste dans une certaine mesure.

Cependant, je voudrais dire que parmi les historiens russes modernes cette théorie, selon laquelle les politiques occidentales étaient sous-tendues par un violent anti-communisme idéologique, a été mise en doute et même niée, pour une bonne raison : à 60 miles de Livadia se trouve la forteresse de Sébastopol, où les forces britanniques et françaises tentèrent de soumettre les Russes tsaristes non communistes dans les années 1850 ; et la baie de Yalta reçut la visite des navires de guerre US en 2008 durant la confrontation entre la Géorgie pro-occidentale et la fort peu communiste Russie de Poutine.

Devrait-on expliquer cela par la lutte géopolitique pour occuper le centre (Heartland), comme le fait Mackinder, ou par le raisonnement théologique selon lequel la chrétienté orthodoxe fait face à l’attaque des hérétiques ? ou par le concept chomskien du noyau contre la périphérie ? La réponse dépasse l’horizon de cet article.

Les Russes restent les Russes, qu’ils soient communistes, orthodoxes chrétiens ou un simple Etat du Rimland qui ne se soumet pas au centre ; Joseph Staline était celui qui en avait la charge à cette époque ; c’était un homme dur, mais qui avait une rude tâche à accomplir, avec un peuple rude. Le blanc palace de Livadia est particulièrement indiqué pour contempler ces événements historiques décisifs.

[Documentation et idée du professeur Hemming, militant progressiste depuis les années 1960 ; chercheur, poète, journaliste, historien, il a payé de sa personne dans les batailles pour les droits civiques dans le Sud des USA, encore adolescent. Rédaction anglaise revue par Ken Freeland.] L’auteur se trouve en Crimée et on peut lui écrire à l’adresse adam@israelshamir.net

Traduction :

Maria Poumier

article original :
http://www.counterpunch.org/2012/11/30/a-view-from-livadia-palace/


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