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Public contre privé en Syrie
Valentin Martin – Comité Valmy

mercredi 6 février 2013, par Comité Valmy


Public contre privé en Syrie

Lorsqu’éclate une guerre, la question économique est souvent passée sous silence. Le cas de la Syrie n’a pas échappé à cette règle. De nombreux concepts théologiques (« alaouite », « sunnite »), politique (« démocratie »/ « dictature ») et moraux (« bien »/ « mal ») furent mobilisés. « A titre personnel, je considérerais certainement ce que Bachar al Assad a fait comme l’incarnation du Mal », a déclaré la porte-parole du département d’État, Victoria Nuland. Mais la tentative de mise sous tutelle de l’économie syrienne, encore largement étatisée, par les investisseurs privés a fait coulé peu d’encre. La dialectique public-privé pourrait être une des clés de compréhension du déclenchement de l’agression de la Syrie.

Une économie planifiée fortement étatisée

La Syrie jouit d’une « économie planifiée fortement étatisée », écrit L. Stevenson dans un ouvrage récemment paru consacré aux perspectives d’investissement au Moyen-Orient1) . Les entreprises d’État y contrôlent intégralement plusieurs secteurs, comme la production de gaz et de pétrole, les services d’utilité publique, les infrastructures, et certaines chaînes d’approvisionnement clés dans les domaines agricoles et manufacturiers. L’Etat offre de nombreuses subventions (15 % du PIB) sur les prix, notamment pour l’essence et l’alimentaire. Par exemple, dans le domaine de l’alimentaire, la grande majorité des 20 millions d’habitants utilisent les supermarchés d’Etat, où les prix sont moins élevés que dans le privé.

Officiellement, les dirigeants syriens semblent favorables à la concurrence et au développement du secteur privé. Mais dans la réalité, aucune législation sur la concurrence n’a été votée. Le socle industriel du secteur privé reste très réduit. Les entreprises du secteur public y représentent 80% du produit intérieur net. Quant au secteur bancaire, la grande majorité des actifs (94% en 2007) est déposée dans des banques publiques. Ces mêmes banques publiques favorisent le secteur public et l’agriculture aux dépens des entreprises privées. Le crédit intérieur au secteur privé est un des plus faibles de la région (15% du PIB en 2008). Ainsi, comme l’écrit J.-M. Saliba, économiste pour la banque américaine Merrill Lynch, dans un article du Figaro intitulé « Syrie : une économie socialiste très centralisée », « l’État s’occupe encore de presque tout ».

Néanmoins, cette politique étatique permet de financer des services publics relativement efficaces pour la région. L’enseignement est gratuit et ouvert à tous. Le taux d’alphabétisation, près de 80%, place la Syrie au milieu des pays MENA (Moyen-Orient et Afrique du Nord), et l’écart hommes/femmes y est l’un des plus faibles. La Syrie se place en seconde position pour le taux de pauvreté le plus faible de ces pays. En 2004, il n’y avait qu’un peu plus de 11% de la population à vivre en-dessous du seuil de pauvreté de 2 dollars US par jour, et une très faible marge de la population vit du secteur informel, à la différence des autres pays de la région. De tous ces pays, la Syrie est celui qui reçoit le moins d’aides par habitant. C’est ainsi un des rares pays au monde à n’avoir aucune dette envers le FMI.

Malgré de nombreuses tentatives, le secteur privé peine à percer l’économie syrienne. D’après le rapport Doing business 2010 de la Banque mondiale, la Syrie est l’un des pays où il est le plus difficile de faire des affaires (143ème rang sur 183 pays, (Stevenson 2011). Les économistes qui s’intéressent davantage à mesurer les « indicateurs de la facilité de faire des affaires » qu’au taux de pauvreté, sont convaincus que la Syrie réalise à cet égard de « mauvaises performances ». En vocabulaire courant, on dirait que les capitalistes peinent à y racheter l’appareil productif du pays. En jargon de commerce international, on dit que la Syrie a un taux très bas de « formation brut de capital par rapport au PIB ». Les investissements directs étrangers en Syrie ne totalisent quelque 10 % du PIB. Tous les rapports (Sénat, Union Européenne, OMC, Banque Mondiale..) tombent d’accord sur ce point. Il y a trop de contrôles, trop de lois (« bureaucratie », « cadre réglementaire défavorable »), et trop de barrières douanières (« coûts élevés d’entrée et de sortie »).

La Fondation Heritage, lobby conservateur américain, fondé par le milliardaire J. Coors, un des principaux soutiens de la doctrine Reagan, s’est fixée pour mission de mesurer pour chaque pays l’indice de « liberté économique ». On lira sans surprise que sous la plume de ces économistes libertariens la Syrie se trouve dans la catégorie des économies « réprimées ». L. Stevenson dans son ouvrage paru aux éditions de l’Université de Caroline du Nord poursuit : « la Syrie n’a pas du tout de bons résultats à l’indice de liberté d’investissements, de dérégulation financière,... et de protection de droits de propriété. » Par ailleurs, son code du travail est favorable aux employés. En termes reaganiens, on dit qu’elle est « moyennement libre pour la liberté du travail ». Le jugement est donc sans appel. Les investisseurs peineront à faire fructifier leur capital grâce à l’industrie syrienne. Ils se seront pas plus chanceux du côté du « capitalisme immatériel ». En effet, sur l’indice de l’ « économie du savoir », la Syrie obtient également de faibles résultats (World Bank Institute 2008). Autrement dit, son enseignement, sa recherche et ses médias ne sont pas suffisamment privatisés.

Des « obstacles à la libéralisation de l’économie »

L’Union Européenne s’est empressée dès 2007 d’établir une stratégie pour l’économie syrienne. Le « document de stratégie pays » (DSP) en fixe les priorités pour la période de 2007 à 2013. Il faut, selon ce texte, appuyer le « processus de décentralisation » et appuyer la « transition économique. » Pour l’Union Européenne, il est naturel que tout Etat abandonne son secteur public et ses biens nationalisés pour les distribuer à des investisseurs privés internationaux. Toutefois, l’auteur de la « DSP » éprouve le besoin de clarifier le sens du terme de « transition économique » : « promouvoir rapidement un autre modèle de développement économique fondé ... sur le développement du secteur privé. » Tout le cortège de mesures providentielles y est décliné : « réduire le niveau des subventions », améliorer le climat des affaires, améliorer l’accès au crédit, diminuer les taux d’intérêt, casser les « monopoles commerciaux du secteur public » qui affectent « négativement les activités commerciales du secteur privé », privatiser les transports, privatiser le système éducatif, ce qui le rendra « plus réactif aux besoins de l’économie », réformer le système de protection sociale, jugé trop « onéreux ».

En homme de conscience, l’auteur du rapport DSP avertit que ces mesures auront un impact dramatique sur la vie du peuple syrien. La pauvreté y est même décrite comme une conséquence logique de l’ouverture au privé. Ainsi, en évoquant le système de sécurité sociale, l’auteur estime qu’il ne sera pas à même de « gérer les risques de pauvreté découlant de la transition économique du pays ». Un peu plus loin, il prend le temps d’expliquer que dans le climat néo-libéral qui bientôt régnera bientôt en Syrie les individus les plus « vulnérables » risquent de s’éteindre. Ainsi le prédit la théorie du darwinisme social qui veut que les espèces les moins adaptées soient vaincues par la sélection naturelle : « Il y a un risque que, dans l’avenir immédiat et à moyen terme, les plus vulnérables resteront en arrière. » Inutile de préciser que « sur le long terme », par contre, la transition économique promettra un avenir radieux. Pour apaiser les peuples conquis, on évite d’employer le mot trop limpide de « classes », mais on parlera avec compassion des « couches les plus vulnérables de la population » qui risquent de souffrir de « coûts sociaux conséquents ».

En d’autres mots, dès 2006, l’Union Européenne était parfaitement consciente que la politique prédatrice qu’elle préconisait conduirait à la pauvreté et très certainement à la révolte. Est-ce un hasard si aux côtés des Etats-Unis dès les premières manifestations syriennes de 2011, elle fut si prompte à réagir ? Au début 2011, les contacts diplomatiques et militaires étaient déjà noués avec l’opposition au gouvernement. Et l’on profita de ces manifestations trop prévisibles dans l’espoir de préparer la « transition démocratique » (un coup d’Etat) qui accélèrerait le processus de la « transition économique », jugée trop lente à cause de la politique menée par le parti baasiste au pouvoir.

La situation géopolitique a laissé peu de liberté de manoeuvre à ce gouvernement. En 1990, son principal partenaire commercial, l’URSS, bascule dans le camp capitaliste et lui tourne le dos. Son alliance avec l’Iran et sa relation avec le Liban la condamnent à l’isolement politique. Quant à sa relation avec l’Irak baasiste, elle lui a coûté très cher. La Syrie s’est ainsi mise à dos la « communauté internationale », et a par ailleurs souffert de l’afflux de plusieurs centaines de milliers d’Irakiens déplacés par la guerre. Depuis 1986, les Etats-Unis ont pris des sanctions contre elle, les a intensifiées en 2004 (embargo pour les produits manufacturiers), puis en 2006 (sanctions bancaires). Tout cela a coûté beaucoup d’argent à l’État syrien qui a dû trouver en urgence de nouvelles sources de revenus.

Pour sortir de la crise, Damas a compté sur l’obtention d’un partenariat avec l’UE. En 2004, est signée la Charte euro-méditerranéenne pour l’entreprise, où la Syrie s’engage à fournir aux entrepreneurs un meilleur accès au marché. Lors de son congrès en 2005, le parti Baas affirme souhaiter l’émancipation du secteur privé et adopte « l’économie sociale de marché ». L’Union Européenne dicte au gouvernement les mesures à suivre avec le plan quinquennal de développement 2006-2010. A partir de cette date, Damas a accru les politiques libérales : création d’une agence nationale de l’investissement pour accorder de nombreux avantages aux investisseurs étrangers, développement de zones franches, privatisation de raffineries et de cimenteries, entrée en vigueur d’un accord bilatéral de libre échange avec la Turquie en 2005, ouverture d’une bourse.

Pour la presse spécialisée américaine, ces mesures n’ont été qu’un « écran de fumée » (The Daily Bell). Toujours en grande partie nationalisée, toujours subventionnée, l’économie syrienne n’a pas beaucoup changé depuis la première élection de Bachar en 2000. L’économie reste aujourd’hui « hautement régulée par le gouvernement » (CIA). L’Etat demeure trop important et manque encore de transparence comme de « clarté stratégique » (Sénat). Dans certains cas (Cham Holding, Souruh Company, Syriatel), les liens entre l’Etat et certaines entreprises suscitent beaucoup de craintes. De leur côté, les banques américaines, lit-on dans le Figaro, attendent toujours des « mesures de libéralisation de l’économie ». Aux yeux des économistes libertariens, l’économie syrienne fait figure de mauvaise élève, en comparaison avec ses voisins pro-américains.« Il y a encore beaucoup à faire pour intégrer une économie de marché et développer le potentiel du DSP [délégation de service public] et de l’investissement », conclut L. Stevenson.

Le programme du CNS

Pour accélérer ce processus, les Etats-Unis, l’Union Européenne et les Pays du Golfe ont accordé leur pleine confiance au groupe d’opposition des Amis de la Syrie. A Berlin, le 4 septembre 2012 s’est tenue une réunion des Amis de la Syrie, co-présidée par les Emirats Arabes Unis (EAU) et l’Allemagne pour envisager la « restauration de l’économie syrienne ». M. Kadi, l’économiste du Conseil National Syrien (CNS), y a présenté son projet économique. Le nouveau gouvernement aura la volonté politique de « soutenir une économie de marché libre » (free market economy). Le CNS entend promouvoir des politiques de « compétitivité ». Les banques (publiques) seront réformées afin de créer « un environnement favorable aux investissements ». Quant aux secteurs nationalisés, ils seront « restructurés ». Ces projets de privatisations ont pu se préciser lors de la réunion d’Abu Dhabi ( Partnership to Invest in Future Syria” conference). Le ministre de l’économie des E.A.U. y a déclaré que : « parmi tous les pays du Printemps Arabe, la Syrie a le plus grand potentiel en termes d’investissements. » La puissante organisation politique et militaire des Amis de la Syrie tient à ses nombreux soutiens par les milieux d’affaires. Parmi ceux-ci, se trouve le Syrian Business Forum, un groupe de 300 hommes d’affaires qui mène diverses actions pour soutenir la lutte de l’opposition. Ainsi, en décembre 2011 a-t-il financé le « Train pour la Liberté en Syrie », qui a conduit les membres de la « Coalition Nationale Syrienne » de Paris à Strasbourg, où ils étaient attendus au Parlement européen.

Cette privatisation de l’économie syrienne est programmée selon un calendrier bien établi. Ainsi, pour une courte période, le CNS prévoit de continuer à soutenir les services publics dans « l’immédiat après-guerre ». Pendant « les six mois » après la chute du régime, il faudra « sécuriser » l’accès à l’électricité, à l’eau, aux services de santé et aux infrastructures, et donner leurs salaires aux employés du secteur public. Cette politique sera rendue possible non plus par les financements propres à l’Etat syrien, mais par des aides extérieures (EAU), qu’ils appelleront « Plan Marshall », sans cacher la référence à la mise sous tutelle de l’économie des Etats d’Europe par les Etats-Unis en 1945.

Face à cette opposition néo-libérale, le gouvernement syrien semble revenu sur une ligne plus baasiste, qui est celle du socialisme arabe, le parti Baas restant à ce jour la force dirigeante du pays. Sur le plan international, cela se traduit par une réorientation des alliances politiques. A l’Union Européenne, Damas semble préférer « l’Est ». « Le gouvernement syrien mise sur l’orientation stratégique vers l’Est, ce qui veut dire veut coopérer avec (…) la Russie, la Chine, l’Inde et le Venezuela, l’Est étant un concept plus politique que géographique" déclare M. Jamil, vice-premier ministre du pays et membre du Parti Communiste Syrien. Sur le plan intérieur, la nomination d’un autre ministre communiste et formé en URSS au ministère des finances, autre secteur clé de l’économie, semble indiquer que l’épisode libéral ne fut qu’une parenthèse. C’est pourquoi le PC syrien affiche son soutien au gouvernement de Bachar-al-Assad. Dans une interview, son porte-parole estime que l’épisode des réformes néo-libérales de 2005 et la mise en place d’un modèle « clairement capitaliste » ont constitué des « erreurs » de la part du gouvernement, qu’il est maintenant temps de corriger. Selon lui, ces réformes furent davantage soutenues par une catégorie marginale qui a aujourd’hui rejoint les rangs de l’opposition que par les actuels dirigeants. Comme le note le journal The Daily Bell le président al-Assad semble, quant à lui, plus que jamais attaché à la défense du public : “ Aujourd’hui plus que jamais, il nous a été démontré qu’à tous points de vue le secteur public est nécessaire à la Syrie. »

Valentin Martin – Comité Valmy

1) Lois Stevenson, Développement du secteur privé et des entreprises : Favoriser la croissance au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, 2010, UNC Press book, pp. 277-283
2) voir rapport du groupe Coface

Mis en ligne:1 février 2013


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