COMITE VALMY

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Euro fort ou Dollar (et Yen) faible ?
Jacques Sapir

dimanche 3 février 2013, par Comité Valmy


Euro fort ou Dollar (et Yen) faible ?

Par Jacques Sapir

3 février 2013

L’Euro connaît actuellement une phase spectaculaire d’appréciation. Il cotait vendredi 1er février 1,36 USD (Dollar des Etats-Unis), 125,8 Yen, 0,862 Livre Sterling et 1,247 Franc Suisse, ce qui correspond à un pic absolu depuis 12 mois par rapport à ces monnaies. Les autorités françaises s’en inquiètent, qu’il s’agisse d’Arnaud Montebourg ou de Pierre Moscovici, ci-devant Ministre des finances. Cette inquiétude n’est pas feinte, car ce mouvement de l’Euro va provoquer, s’il persiste, une véritable catastrophe pour l’économie française. Encore faut-il en comprendre les raisons pour en saisir les conséquences.

Euro fort ou autres monnaies faibles ?

Le mouvement actuel ne traduit pas tant la « force » de l’Euro que la faiblesse, voulue ou subie, des autres monnaies. En effet, au Japon, le nouveau gouvernement conservateur du Premier Ministre Shinzo Abe a décidé de mener une politique de dépréciation agressive du Yen pour relancer l’économie de son pays. Le changement annoncé à la tête de la Banque Centrale du Japon confirmera cette politique dont les effets ont déjà commencé à se faire sentir. Le 12 novembre, il fallait ainsi 79,5 Yen pour un Dollar. Il en faut aujourd’hui 91, soit une dépréciation de la monnaie japonaise de 12%. Le gouvernement japonais n’a pas fait mystère de son objectif d’aboutir à une dépréciation de 20% au moins de sa monnaie, et pour cela il est prêt à sacrifier le peu d’indépendance qui reste à la Banque Centrale du Japon. Preuve s’il en fallait que l’on ne confond pas au pays du Soleil levant une monnaie forte avec une économie forte. Il y serait déjà arrivé s’il ne s’était heurté à la volonté similaire du gouvernement américain. Par rapport à l’Euro cependant, n’étant pas freiné par une quelconque action de la Banque Centrale Européenne, il s’effondre littéralement.

Graphique 1 : Euro et Yen

Source : Banque Centrale Européenne

Les États-Unis ont connu un 4ème trimestre 2012 très décevant, avec une croissance nulle et une légère remontée du taux de chômage, qui atteint actuellement 7,9%. La Banque Centrale des États-Unis est à nouveau à la manœuvre, et l’on s’attend à de nouveaux achats massifs de dettes publiques et privées. Il n’est alors pas surprenant que le Dollar baisse par rapport à l’Euro. Mais, dans la mesure où le Dollar est aussi en concurrence avec le Yen, en raison des échanges entre les États-Unis et le Japon, ce phénomène de baisse du Dollar tend à s’accentuer depuis les trois dernières semaines.

Graphique 2 : Euro et Dollar

Source : BCE

On observe des phénomènes similaires avec la Livre Sterling et, ce qui est un peu plus surprenant, avec le Franc Suisse. Pour le taux de change entre la Livre et l’Euro, ici encore il est clair que des raisons économiques (la stagnation de l’économie britannique) poussent les dirigeants de la Bank of England à chercher une dépréciation de leur monnaie. Le cas de la Suisse est intéressant en ceci que dans ce pays les autorités monétaires ont tout fait pour éviter une appréciation de leur monnaie, mais n’ont pas cherché à la déprécier.

Graphique 3 : Euro et Livre Sterling

Graphique 4 : Euro et Franc Suisse

Source : BCE

On peut donc considérer que le Franc Suisse sert d’étalon de mesure. Or, il ne donne une appréciation de l’Euro que de 3% alors qu’elle est largement supérieure à 10% pour les autres monnaies. En d’autres termes, ce n’est pas tant l’Euro qui est fort que le Dollar, le Yen ou la Livre qui sont faibles. L’écart d’appréciation de l’Euro avec ces monnaies et avec le Franc Suisse en témoigne. La déclaration de Pierre Moscovici le dimanche 3 février selon laquelle l’Euro serait fort parce que sauvé est donc parfaitement inappropriée. On appréciera d’ailleurs comment, dans l’ensemble des autres pays, on n’hésite pas à faire fluctuer la valeur de la monnaie en fonction de l’état de l’économie. Il n’y a que la zone Euro qui s’y refuse !

Conséquences de l’appréciation de l’Euro

Les conséquences de cette appréciation sont diverses suivant le taux d’intégration des économies, mais aussi leurs problèmes structurels. La France est, on le sait, l’un des pays les moins intégrés dans la zone Euro puisque nous ne faisons avec nos partenaires que 50% de notre commerce international. Autrement dit le reste du commerce international de la France est fondé sur le Dollar, la Livre ou le Yen ou même d’autres monnaies. C’est la raison pour laquelle une hausse de l’Euro a des conséquences aussi désastreuses pour notre économie. Ces conséquences avaient été calculées à 1% de croissance en moins chaque fois que l’Euro s’appréciait de 10%. Aujourd’hui, et compte tenu de ce que la zone Euro est en récession, le potentiel de croissance par les exportations est largement situé hors de la zone Euro. On peut donc penser que l’impact potentiel de cette hausse de l’Euro face aux autres monnaies aura des conséquences bien plus graves que ce qui avait été calculé en 2008, et l’on peut supposer que c’est à une contraction de -1,2% que nous serions confrontés dans le cas d’une appréciation de 10% de l’Euro.

En supposant, et c’est une hypothèse très optimiste, que cette appréciation ne dure que le premier semestre, c’est à une contraction supplémentaire de -0,6% de notre croissance que nous serions confrontés en fin d’année. On a déjà expliqué pourquoi la prévision du gouvernement d’une croissance de +0,8% n’a aucune chance de se matérialiser1. Le pronostic optimiste est d’une croissance nulle (0,0%) et le pronostic pessimiste se situe vers -0,5%. À ces chiffres il faudra donc ajouter, si l’appréciation ne dure qu’un semestre, un effet supplémentaire de -0,6%, ce qui donnerait, suivant les hypothèses, une évolution du PIB de la France en 2013 qui serait comprise entre -0,6% et -1,1%. L’écart avec les prévisions sur lesquelles le budget a été prévue en 2013 sera donc de 1,4% à 1,9% ce qui implique un perte de production de 28 à 38 milliards d’Euros et une perte de recettes fiscales de 12,6 milliards à 17,1 milliards.

À ces chiffres, il faudra ajouter le surcroît de chômage engendré par cette baisse supplémentaire de l’activité. On peut chiffrer ses conséquences entre 120 000 et 180 000 chômeurs supplémentaires, en plus de l’accroissement déjà attendu pour 2013. Or, une telle hausse du chômage aura, bien entendu, comme conséquence des dépenses supplémentaires (en allocations chômage). Le déficit induit sera donc la somme des recettes manquantes et de ces coûts supplémentaires soit entre 15 et 19,6 milliards, soit 0,75% à 1% du PIB. La Commission Européenne n’aura probablement pas d’autre choix que de laisser faire. Mais il est évident que l’objectif des 3% de déficit public ne sera pas atteint ni en 2013 ni en 2014, et qu’il faudra au mieux attendre 2020 pour que la France ait, dans ces conditions et avec cette politique, un équilibre budgétaire.

Mais ceci ne fait qu’évoquer les conséquences immédiates et mécaniques de la hausse de l’Euro. En réalité, cette dernière va venir aggraver la perte de compétitivité des entreprises françaises, provoquant une baisse supplémentaire de l’investissement et de nouvelles fermetures de sites industriels. Les capacités de redémarrage de l’économie sont particulièrement sensibles à la chute des investissements. Même si, hypothèse peu probable, il y avait une reprise de l’activité mondiale en 2014, la France ne serait pas en état d’en profiter. En fait, cette hausse de l’Euro va annuler les effets des mesures prises par le gouvernement, et en particulier celles du pacte « compétitivité-emploi ». Cette hausse va enfoncer la tête des entreprises françaises sous l’eau. Le gouvernement n’aura pas d’autres possibilités que de chercher à comprimer encore un peu plus les salaires, et par voie de conséquence la demande des ménages, avec les implications que l’on devine en matière de chômage, ou de sortir de ce cadre politique destructeur en quittant la zone Euro et en dévaluant largement le Franc.

Les réactions possibles de la BCE

Les dirigeants français, et probablement aussi les Italiens qui sont eux aussi concernés par cette hausse de l’Euro, vont tenter d’obtenir de la BCE qu’elle mette fin à cette appréciation. Mais, les marges de la BCE sont particulièrement étroites.

Elle pourrait acheter de la dette américaine et japonaise (privée ou publique) pour faire remonter le Dollar et le Yen par rapport à l’Euro. Elle s’y est toujours refusée avec la dernière énergie au prétexte, largement fallacieux, que cela compromettrait le rôle de l’Euro comme monnaie de réserve. Un autre argument, cette fois-ci plus recevable, est que certaines de ces dettes ne sont pas de bonne qualité. Mais il faut dire que la BCE a accepté de la part des banques des dettes d’une qualité fort douteuse. On en revient toujours à l’argument mythique d’une opposition entre le Dollar et l’Euro, argument dont on a montré le caractère purement idéologique2.

La BCE pourrait aussi se livrer à une monétisation importante des dettes en Europe, sur le modèle des politiques dites de « Quantitative Easing » inaugurées par la FED depuis 2009. Elle est bloquée sur ce point par le veto de l’Allemagne, terrorisée (à ce qu’elle prétend…) par le risque d’inflation. Et il est vrai que la zone Euro combine une inflation de l’ordre de 2% à un chômage historiquement haut et à une récession générale… Preuve s’il en fallait que l’inflation n’est pas liée à un excès de demande et de monnaie, mais ceci est une autre et longue histoire. En bref, tout le monde sait que l’Allemagne manœuvre depuis quelques mois pour reprendre le plein contrôle de la BCE. Si elle le fait, c’est pour s’assurer que la BCE suivra la politique monétaire qui convient à l’Allemagne (la défense de la valeur patrimoniale de l’Euro) mais qui contrevient aux intérêts des pays les plus touchés par la récession.

On peut donc prévoir que les différentes déclarations des ministres français, parce qu’elles ne sont pas appuyées sur des menaces crédibles tant vis-à-vis de la BCE que de l’Allemagne n’auront aucun effet. Notre pays va s’enfoncer toujours un peu plus dans la récession et dans ce que cela signifie, soit un cortège de plans sociaux et de misère pour une partie toujours plus grande de la population.

Citation Jacques Sapir, “Euro fort ou Dollar (et Yen) faible ?”, billet publié sur le carnet Russeurope le 03/02/2013, URL :
http://russeurope.hypotheses.org/816


1.J. Sapir, “La politique de la “méthode Coué””, billet publié sur le carnet Russeurope le 24/12/2012. [↩] 2.Jacques Sapir, Mythes et préjugés entourant la création et l’existence de la monnaie unique, Note de synthèse, Centre d’études des modes d’industrialisation (CEMI), EHESS, 14 septembre 2012. [↩]


Jacques Sapir
Ses travaux de chercheur se sont orientés dans trois dimensions, l’étude de l’économie russe et de la transition, l’analyse des crises financières et des recherches théoriques sur les institutions économiques et les interactions entre les comportements individuels. Il a poursuivi ses recherches à partir de 2000 sur les interactions entre les régimes de change, la structuration des systèmes financiers et les instabilités macroéconomiques. Depuis 2007 il s’est impliqué dans l’analyse de la crise financière actuelle, et en particulier dans la crise de la zone Euro. More Posts

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