COMITE VALMY

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Stalingrad : une gigantesque lutte de classe
Domenico Losurdo

samedi 9 février 2013, par Comité Valmy


Stalingrad : une gigantesque lutte de classe

Domenico Losurdo

Samedi 9 février 2013

Nous pouvons alors bien comprendre la signification du Troisième Reich. En 1935 l’Internationale communiste montre qu’elle l’a déjà saisi : le fascisme (du Troisième Reich et de l’Empire du Soleil Levant) a pour objectif l’ « esclavagisation des peuples faibles », la « guerre impérialiste de rapine » contre l’Union soviétique, l’ « esclavagisation » de la Chine (Dimitrov 1976, p. 96 et 144). De nos jours on a observé avec justesse que « la guerre de Hitler pour le Lebensraum a été la plus grande guerre coloniale de l’histoire » (Olusoga, Erichsen 2011, p. 327) ; c’est une guerre qui a pour objectif la réduction de peuples entiers à une masse d’esclaves ou semi-esclaves au service de la présumée race des seigneurs. S’adressant le 27 janvier 1932 aux industriels de Düsseldorf (et de l’Allemagne) et gagnant définitivement leur appui pour son ascension au pouvoir, Hitler clarifie ainsi (1965, p. 75-77) sa vision de l’histoire et de la politique. Pendant tout le 19ème siècle « les peuples blancs » ont conquis une position de domination incontestée, au terme d’un processus qui a débuté avec la conquête de l’Amérique et qui s’est développé à l’enseigne du « sentiment seigneurial absolu, inné, de la race blanche ». En mettant en question le système colonial et en provoquant ou aggravant la « confusion de la pensée blanche européenne », le bolchevisme fait courir un danger mortel à la civilisation. Si l’on veut affronter cette menace, il faut réaffirmer la « conviction de la supériorité et donc du droit [supérieur] de la race blanche », il faut défendre « la position de domination de la race blanche envers le reste du monde ». On voit ici clairement énoncé un programme de contre-révolution colonialiste et esclavagiste. Si l’on veut réaffirmer la domination planétaire de la race blanche, il faut tirer parti de la leçon issue de l’histoire de l’expansionnisme colonial de l’Occident : il ne faut pas hésiter à avoir recours à la « plus brutale absence de scrupules », « l’exercice d’un droit seigneurial (Herrenrecht) extrêmement brutal » s’impose. Qu’est donc ce « droit seigneurial extrêmement brutal » sinon un esclavage substantiel ? En juillet 1942, Hitler promulgue cette directive pour la colonisation de l’Union soviétique et de l’Europe orientale :

Les slaves doivent travailler pour nous. Si nous n’avons plus besoin d’eux, qu’ils meurent donc […]. L’instruction est dangereuse. Il suffit qu’ils sachent compter jusqu’à 100. La seule instruction autorisée est celle qui nous procure des manœuvres utiles […] Nous sommes les patrons (in Piper 2005, p. 529).

Dans ses discours réservés et non destinés au public Himmler (1974, p. 156 et 159) parle explicitement d’esclavage : il y a un besoin absolu d’ « esclaves de race étrangère » (fremdvölkische Sklaven) devant lesquels la « race des seigneurs » (Herrenrasse) ne doit jamais perdre son « aura seigneuriale » (Herrentum) et avec lesquels elle ne doit en aucune manière se mélanger ou se confondre. « Si nous ne remplissons pas nos camps de travail d’esclaves –dans cette pièce je peux définir les choses de façon claire et nette- d’ouvriers-esclaves qui construisent nos villes, nos villages, nos fermes, sans regarder aux pertes », le programme de colonisation et germanisation des territoires conquis en Europe orientale ne pourra pas être réalisé. Le Troisième Reich devient ainsi le protagoniste d’une traite des esclaves opérée dans des temps beaucoup plus restreints et donc avec des modalités plus brutales que la traite des esclaves proprement dite (Mazower 2009, p. 309 et 299).

C’est ce projet, qui comporte la réduction en conditions d’esclavage ou de semi-esclavage non seulement du prolétariat mais de nations entières, que le nouveau pouvoir soviétique est appelé à affronter. La « Grande guerre patriotique » se profile déjà à l’horizon, et elle va trouver son moment le plus crucial et plus épique à Stalingrad. La lutte de tout un peuple pour échapper au destin d’esclavagisation auquel il a été condamné ne peut pas ne pas être définie comme une lutte de classe ; mais il s’agit d’une lutte de classe qui prend la forme de guerre de résistance nationale et anti-coloniale.

Ceci vaut aussi pour un pays comme la Pologne. Comme en Union soviétique, là aussi le Troisième Reich se propose de liquider en bloc l’intellectualité, les couches sociales susceptibles d’organiser la vie sociale et politique, de garder vivante la conscience nationale et la continuité historique de la nation ; de cette façon les pays assujettis, les nouvelles colonies, pourront disposer d’une force-travail servile en grande quantité, sans que personne n’entrave ce processus. Les communistes sont en Urss l’élément constitutif de l’intellectualité à anéantir, alors qu’en Pologne c’est le clergé catholique qui joue un rôle important ; ce qui est commun aux deux pays est la présence de juifs, qui sont des intellectuels incurablement subversifs pour Hitler et pour lesquels la seule solution ne peut être que « finale ». Telles sont les conditions pour édifier en Europe centre-orientale les Indes allemandes, destinées à être une réserve inépuisable de terre, de matières premières et d’esclaves au service de la race des seigneurs : la lutte contre cet empire, fondé sur une division internationale du travail qui prévoit le retour de l’esclavage sous une forme à peine camouflée, la lutte contre cette contre-révolution colonialiste et esclavagiste, est une lutte de classe par excellence.

[ …]

Il est vrai que, tandis que se déroulent les événements dont il s’agit, ne sont pas rares, même à l’extrême-gauche, ceux qui trouvent quelque difficulté à les lire à la lumière de la théorie marxienne de la lutte de classe. La disparition imprévue et inouïe de la « guerre civile mondiale » n’est pas sans susciter de désorientation. La politique de front uni, lancée en 1935 par l’Internationale communiste, essaie d’isoler les puissances impérialistes qui sont à l’offensive, celles qui, arrivées tard au rendez-vous colonial, aspirent à combler leur retard en ayant recours à un supplément de brutalité et en soumettant même les peuples d’antique civilisation à l’assujettissement et jusqu’à l’esclavagisation. Mais cette politique de front uni, qui a l’air de ne pas mettre en question le capitalisme en tant que tel ni même l’impérialisme en tant que tel, apparaît comme « la répudiation de la lutte de classe » aux yeux de Trotski (1988, p. 903 = Trotski 1968, p. 185). Ses disciples en Chine argumentent de la même manière, en reprochant à Mao et aux communistes chinois d’avoir « abandonné leurs positions de classe ». La dénonciation est contenue dans une lettre envoyée au grand et respecté écrivain Lu Xun (2007, p. 193 et 196), lequel au contraire répond indigné qu’il veut continuer à être aux côtés de ceux qui « combattent et versent leur sang pour l’existence des Chinois d’aujourd’hui ». C’est une vision qui, quelques temps après, trouve sa consécration dans la formule de Mao de l’identité, dans la Chine de ces années-là, de la lutte nationale avec la lutte de classe.

[DL] Nous rendons hommage à l’épique bataille et à l’épique lutte de classe de Stalingrad avec cet extrait de :

Domenico Losurdo, La lutte de classe. Une histoire politique et philosophique, Editions Laterza (Rome-Bari) (en librairie en Italie le 7 mars prochain).

Reçu de l’auteur et traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio, 8 février 2013.


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