COMITE VALMY

Accueil du site > - EURO DICTATURE OCCIDENTALISTE et OTAN : En sortir pour s’en (...) > Beppe Grillo superstar Descartes

Point de vue et scénarios

Beppe Grillo superstar
Descartes

samedi 2 mars 2013, par Comité Valmy


Beppe Grillo superstar

Per me si va ne la città dolente,
per me si va ne l’etterno dolore,
per me si va tra la perduta gente.
Giustizia mosse il mio alto fattore :
fecemi la divina podestate,
la somma sapienza e ’l primo amore.
Dinanzi a me non fuor cose create
se non etterne, e io etterno duro.
Lasciate ogne speranza, voi ch’entrate (1)

(Dante Alighieri, "La divina comedia", chant III,

ce texte est censé être écrit sur la porte de l’enfer)

Il n’y a plus beacoup de monde pour se souvenir combien l’américain Francis Fukuyama et sa « fin de l’histoire » furent les coqueluches médiatiques il y a à peine dix ans. Son récit était le suivant : avec l’effondrement du bloc soviétique, la société humaine était finalement arrivé à destination. L’humanité avait connu plusieurs étapes de développement et le capitalisme « démocratique » et mondialisé était la dernière. Ne pouvant pas aller au delà, nous assistions à la fin de l’histoire.

Notre continent a connu une variante de ce récit : c’était la construction européenne. Après des siècles de conflits, de compétition, d’évolutions entre monarchies, dictatures et démocraties, nous étions arrivés au stade ultime, celui de la construction d’une « société-continent » pacifiée, démocratique et n’aspirant plus à rien d’autre que s’enrichir. Hélas ! – heureusement, diront certains – ce beau rêve s’est brisé sur une crise qu’il a contribué à bâtir, celle des « bulles » financières, des déséquilibres économiques, et surtout celle des institutions politiques, minées par une vision de la politique qui prétendait – et prétend toujours – enlever le véritable pouvoir au politique pour le donner à des soi-disant « techniciens ». Et les élections italiennes sont venues à point nommé pour réveiller l’Europe à cette réalité.

Je tiens à prévenir mes lecteurs. Je ne compte pas dans ce papier aborder une analyse fine de la politique italienne. Pour la simple raison que j’en suis incapable. Je connais un peu le pays et son histoire, je suis la politique italienne comme peut le faire un « honnête homme » intéressé par ces questions, mais je ne prétend nullement être un expert, ni même un connaisseur. Mon analyse de la situation italienne ne vous apportera donc, je le crains, que peu d’éléments nouveaux. Ce n’est pas là d’ailleurs le plus intéressant pour nous. Pour nous, ce qui peut être intéressant, c’est ce qu’on peut tirer comme leçon en termes de politique française.

Les faits d’abord. Les élections italiennes montrent plusieurs éléments remarquables : la défaite du « professore » Monti en est un, fondamental. Le candidat « raisonnable », celui en qui l’establishment eurolâtre mettait tant d’espoir a mordu la poussière. Au delà du rejet des politiques d’austérité dont il s’est fait le porte-drapeau, sa défaite appelle deux remarques. La première, est que dans une situation de crise majeure le langage de la peur (« c’est moi où le chaos ») n’a pas fonctionné. Les italiens ont préféré le saut dans l’inconnu – et dans l’ingouvernabilité – plutôt que de voter pour le candidat « raisonnable » qui leur garantissait, au moins, la continuité de l’existant. Un peu comme si les électeurs étaient convaincus que n’importe quel gouvernement – y compris un gouvernement inexistant – ferait mieux. Ce choix peut paraître difficile de comprendre pour un français : à plusieurs reprises dans notre histoire, dans une situation de catastrophe le peuple français s’est réfugié dans les solutions rassurantes parce que familières, même si elles étaient insatisfaisantes. La « révolution nationale » n’aurait jamais réussi à séduire les français sans la figure paternelle et rassurante de Pétain.

Pour comprendre ce qui peut nous paraître comme une preuve d’inconscience, il faut tenir compte des différences entre l’histoire italienne et celle de notre pays. L’Italie est un pays jeune formé de vieilles provinces. Du moyen-âge jusqu’à la fin du XIXème siècle, l’Italie est une mosaïque de petites principautés, de villes-états, sans compter sur les « Etats du Pape » soumis à l’autorité ecclésiastique. Ce n’est que dans la deuxième moitié du XIXème siècle qu’une unité fragile se construit autour d’un Etat qui restera très faible devant les féodalités et les notabilités locales. En France, c’est un peu l’histoire inverse : dès François Ier, le royaume de France poursuit une politique active d’uniformisation à l’intérieur et de conquête à l’extérieur. De Louis XI à Louis XIV, en passant par Louis XIII et Richelieu, les rois s’appliquent à réduire le pouvoir des féodalités locales, à mettre les nobles en coupe réglée, à restreindre les pouvoirs locaux et à mettre en place un Etat central fort, reposant sur des fonctionnaires choisis au mérite et marginalisant les « grands du royaume ». La Révolution puis l’Empire parachèveront cette œuvre.

Ces histoires parallèles expliquent pourquoi la réaction à la crise n’est pas la même. Les français voient dans l’Etat une puissance tutélaire. Ils peuvent râler contre la complexité des procédures, contre les obligations qu’il impose, mais en fin de compte ils en ont une vision positive, et lui reconnaissent en particulier la capacité à les protéger, à assurer la paix publique et les services indispensables. Il est d’ailleurs flagrant de voir qu’alors que la corruption, le carriérisme et l’incompétence du politique sont souvent dénoncés, il est rare que ces accusations touchent les travailleurs du service public et les hauts fonctionnaires. Le statut symbolique du préfet est de ce point de vue assez révélateur de la vision que les français ont de l’Etat. Les italiens, au contraire, voient dans l’Etat un monstre corrompu, inefficace et inutile, incapable de garantir quoi que ce soit. Pour les français, l’effondrement de l’Etat est un motif de terreur, et lorsqu’une protestation sociale semble mettre les institutions en péril, les gens s’en détournent. L’exemple de mai 1968 est de ce point de vue très illustratif. En Italie l’effondrement de l’Etat ne fait peur à personne parce que tout le monde est à moitié convaincu que cet effondrement a déjà eu lieu.

La deuxième leçon de la défaite de Monti est le danger auquel s’expose un « technicien » lorsqu’il sort de son rôle et prétend se substituer au politique. On ne le dira jamais assez : un Etat n’est pas une entreprise, et sont gouvernement n’est jamais une affaire « technique ». Un technicien peut recommander les « bonnes » décisions, mais pour que ces décisions soient acceptées par les peuples – qui en dernière instance seront appelés à en payer les frais – il faut un médiateur politique qui les porte et les incarne. De Gaulle n’aurait pas été De Gaulle sans Guillaumat, sans Dautry, sans Pecqueur, sans Jolliot, sans Goldschmidt. Mais ni Guillaumat, ni Dautry, ni Pecqueur, ni Jolliot, ni Glodschmidt n’auraient pu vendre le programme nucléaire et la bombe aux français.

Un troisième élément notable est l’effondrement de « l’idée européenne ». C’est d’autant plus notable que les italiens sont depuis un demi-siècle parmi les nations les plus europhiles – ce qui est tout à fait logique si l’on tient compte de leur histoire institutionnelle. Contrairement à nous, une majorité d’italiens a longtemps considéré souhaitable de voir leur Etat se dissoudre dans une « Europe des régions » bien plus proche de leur histoire politique. Ce consensus a de toute évidence volé en éclats, que ce soit chez Grillo, chez Berlusconi ou dans la Ligue du Nord. L’Europe n’est plus aujourd’hui perçue en Italie comme une construction commune, mais comme un instrument que l’Allemagne utilise pour imposer sa volonté. C’est un changement important, qui ne fait que reprendre une évolution déjà observée en Grèce. Il faut dire que les masques sont tombés : à la génération de dirigeants allemands qui avait beaucoup à se faire pardonner et gardait donc une certaine discrétion a succédé une génération « sûre d’elle et dominatrice » qui reprend les bonnes vieilles habitudes de l’Allemagne impériale. 50 ans après le traité de l’Elysée, l’Allemagne n’est plus ce « sous-état » candidat à la réadmission dans l’espèce humaine. C’est une puissance qui entend imposer ses vues. Et elle a parfaitement raison : ce sont les autres qui ont tort de continuer à agir comme si la vision irénique des rapports franco-allemands chère à Mitterrand avait encore un sens. Ce n’est pas, mes chers compatriotes, le moment d’abandonner la dissuasion nucléaire. Nous pourrions encore en avoir besoin…

Enfin, le dernier élément remarquable dans cette affaire, c’est le résultat du « M5S » (« mouvement cinq étoiles ») du bateleur Beppe Grillo. Au delà des frasques et du style du personnage, qu’on peut aimer ou pas, il faut admettre qu’il a une qualités redoutable : la cohérence. Lorsqu’on exige des professionnels de la politique « qu’ils s’en aillent tous », on est beaucoup plus crédible lorsqu’on n’est pas soi-même un politicien de carrière. Lorsqu’on appelle à la participation directe des citoyens et au rejet de la professionnalisation du politique, on est plus crédible lorsqu’on désigne des candidats aux fonctions électives qui sont des « simples citoyens », et non des jeunes « porte-flingue » aux dents longues ou des jeunes militants professionnels. Lorsqu’on attaque la dictature de l’Europe allemande, on n’est pas crédible si l’on propose de « sauver » une monnaie unique qui n’est qu’un mark déguisé. Lorsqu’on déclare que les autres partis sont « blanc bonnet et bonnet blanc », il faut être conséquent et refuser toute alliance et tout désistement pour eux ensuite…

Certains lecteurs verront dans ce dernier paragraphe une critique d’un autre mouvement politique, bien de chez nous. Et ils auront vu juste. Mais on aurait tort de pousser trop loin le parallèle. Comme je l’ai expliqué plus haut, les français prennent les institutions au sérieux. C’est pourquoi les français ont une conscience profonde des limites du « vote protestataire ». Le scrutin uninominal à deux tours est d’ailleurs consubstantiel à cette distinction : au premier tour on peut se permettre de dire « merde » à tout parce qu’on a le second pour pouvoir mettre le moins pire aux manettes. Et ce n’est pas par hasard si ce système électoral est toujours plébiscité par les français.

Contrairement aux italiens, les français n’ont jamais fait sciemment le choix de l’ingouvernabilité. Au contraire : chaque fois qu’ils ont vu poindre à l’horizon une telle situation, ils ont préféré une rupture de l’ordre constitutionnel pour s’assurer que quelqu’un tienne la barre. On peut penser à des exemples dramatiques, comme celui de Pétain en 1940 ou De Gaulle en 1958, mais on trouve des exemples bien plus près de chez nous : souvenez vous de 2002 et de Le Pen au deuxième tour. Les électeurs de gauche ont réagi massivement pour donner une légitimité incontestable à Jacques Chirac en votant pour lui. C’est pourquoi un « grillisme » est impossible en France. Chez nous, un parti qui n’apparaît pas capable de gouverner se condamne lui-même à la marginalité électorale. Cela ne veut pas dire qu’il ne puisse pas faire un feu de paille, accéder au second tour d’une élection présidentielle voire conquérir des positions de pouvoir localement. Mais en dernière instance, il sera laminé s’il n’arrive pas à convaincre les électeurs qu’il serait en mesure, si par hasard l’opportunité lui était donnée, de se conduire « raisonnablement » à l’heure de gouverner.

L’échec relatif du Front de Gauche et sa difficulté à redéfinir ses rapports avec le PS montre les limites de la tentative de faire du « grillisme à la française ». Il est vrai que Mélenchon n’était pas très crédible lorsqu’il enfourchait le discours antisystème. Politicien professionnel depuis qu’il a vingt-cinq ans, plusieurs fois sénateur, ancien ministre, défenseur acharné du traité de Maastricht et de la monnaie unique, député européen et candidat à tout ce qui bouge, il était mal placé pour vociférer « qu’ils s’en aillent tous », sauf à s’en aller lui même. Mais cela est anecdotique. Si le Front de Gauche a été laminé par le « vote utile » et l’impossibilité de refuser à François Hollande ses voix au deuxième tour, c’est parce que, contrairement à Beppe Grillo, il ne peut garder une position de neutralité sans être foudroyé par l’opinion, qui ne lui pardonnera jamais d’avoir refusé de choisir. Parce qu’en France, les électeurs sont très conscients du fait que le bulletin ne sert pas seulement à protester, il sert surtout à choisir les gouvernants. Et imaginez-vous la scène : Sarkozy réélu parce que Mélenchon lui a refusé ses voix… c’est tellement inimaginable que cela ne pouvait pas être. Et cela n’a pas été.

Il est donc illusoire d’imaginer le « grillisme » s’imposer comme phénomène européen. Les traditions politiques des différents états sont trop inégales pour que cela soit possible. Il y a par contre une réalité qui est commune à tout le continent, et qui se manifeste sous des formes plus ou moins différentes selon la tradition institutionnelle de chaque pays. Pendant trente ans, les bonzes de Bruxelles ont cru – et fait croire - que des institutions européennes « bien faites » pouvaient permettre d’imposer aux peuples des politiques dont ils ne voulaient pas. Comme si la question du pouvoir était d’abord une question juridique, et qu’il suffisait d’enfermer les peuples à l’intérieur de traités et de règlements pour que ceux-ci soient obligés à obéir. C’était le temps où l’on parlait de « transferts de souveraineté », comme si la souveraineté qui appartient « essentiellement » à la Nation pouvait être transférée irréversiblement par un acte juridique plus ou moins bien conçu. Aujourd’hui, tout le monde commence à découvrir que les politiques européennes ne peuvent être appliqués qu’avec l’accord ou du moins la complicité des institutions nationales, puisque ce sont elles qui en dernière instance ont « le monopole de la force légitime ». Cela suppose que ces institutions conservent suffisamment de légitimité et d’autorité auprès de leurs peuples pour jouer le rôle de relais.

La question du « semestre européen » et du pouvoir donné à la commission de demander des modifications dans le projet de budget des états avant qu’ils soient présentés aux parlements nationaux est une illustration de cette difficulté. Toute cette procédure oublie un petit détail : un gouvernement peut toujours être obligé de modifier son projet de budget… mais il n’a pas nécessairement le pouvoir de le faire voter. Que se passera-t-il si le parlement, dernier dépositaire dans la plupart des pays européens de la souveraineté budgétaire, refuse de voter le budget ainsi modifié ? Que se passera-t-il d’une manière plus générale si les peuples refusent d’investir un gouvernement dès lors que celui-ci accepte les ordres de Bruxelles ? Voilà les questions que pose le résultat des élections italiennes.

Le jeu d’équilibriste entre l’intérêt général de chaque collectivité nationale et les sacrifices toujours plus grands nécessaires pour sauver la « construction européenne » et l’Euro devient impossible. Coincées entre les exigences de sociétés qui voient leur environnement social et économique se dégrader et les celles d’institutions bruxelloises inféodées aux intérêts allemands qui exigent leur livre de chair, les institutions politiques nationales sont victimes d’un rejet de plus en plus grand. Et les peuples finissent par préférer l’ingouvernabilité plutôt que donner les manettes à des gouvernants qui ne sont finalement que des exécutants des politiques conçues et décidées ailleurs pour servir des intérêts qui ne sont pas les leurs.

Discuter pour savoir si Grillo est « de gauche » ou « de droite » n’a donc aucun intérêt. Ses électeurs ont voté pour lui non pas pour qu’il gouverne, mais pour empêcher les autres de gouverner. Son résultat ne témoigne pas du soutien à ses thèses politiques, il témoigne plutôt du rejet des thèses qui font la « vulgate » de l’ensemble de l’establishment politico-administratif. Chez nous, ce rôle a été confisqué par le FN, du moins depuis que l’ensemble des partis dits « républicains » s’est plié à l’exercice de génuflexion devant le drapeau aux étoiles et le billet aux ponts. Il est donc probable que le succès des « grillini » annonce chez Marine Le Pen des lendemains pleins de promesses…

Descartes

Samedi 2 mars 2013


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette
<>