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La lettre de Léosthène, le 24 octobre 2009, n° 524/2009

Medvedev à Belgrade : retour sur la sécurité européenne - Hélène Nouaille

mercredi 28 octobre 2009, par Comité Valmy


Dimitri Medevedev était le 20 octobre à Belgrade, première visite officielle d’un président russe en République serbe, pour le 65ème anniversaire de la libération de la capitale yougoslave de l’occupant nazi – souvenir vivace, on sait comment, le 6 avril 1941, la ville, qui s’était déclarée ville ouverte, fut ravagée par la Luftwaffe allemande : le bombardement, qui fit plus de 2000 morts et détruisit la bibliothèque et ses trésors en manuscrits anciens, préludait à l’envahissement du pays et à sa capitulation (21 avril 1941). Les nazis s’installaient à Belgrade, détachaient la Croatie, qui leur était favorable, du royaume, tandis que le gouvernement fuyait à Londres. La résistance va s’organiser autour de deux hommes, un royaliste, Draza Mihailovic, choyé par les Alliés jusqu’en 1943 (conférence de Téhéran), et le rassembleur des partisans communistes, Josip Broz, dit Tito.

Organisateur d’une guérilla efficace, Tito va poser d’énormes difficultés aux Allemands, mais aussi à leurs alliés, Italiens (Kosovo Albanie), Oustachis croates, Hongrois, Bulgares. Le tribu payé par la ville de Belgrade sera lourd : elle avait perdu 50 000 habitants (dont plus d’un millier sous les bombardements alliés le 6 avril 1944) lorsqu’enfin, le 20 octobre 1944, elle est libérée par l’Armée rouge et les partisans de Tito, aidés, depuis 1943, par les Alliés. Et, précisait Dimitri Medvedev “ cette sorte de résistance au fascisme n’était pas présente partout. Plusieurs pays européens n’ont pas récusé le troisième Reich (...) préférant la collaboration, aidant systématiquement la machine de guerre d’Hitler en l’approvisionnant (...). Je ne dis pas cela pour ressusciter les vieux démons du passé, mais parce que ces événements doivent être rappelés – particulièrement à ceux qui essaient aujourd’hui de réécrire l’histoire à leur avantage (...) ” (1).

Hommage au courage des combattants, et au poids de leur résistance sur le cours de la guerre : ce sont entre 13 et 20 de divisions allemandes qui ont été retenues en Yougoslavie, divisions qui ont manqué sur le front de l’Est – en particulier lors de la bataille de Stalingrad, au sud de la Russie (aujourd’hui Volgograd, sur la Volga) où les combats, qui durèrent six mois (août 1942 à février 1943) marquèrent, avec la victoire soviétique, le début du retournement de la guerre : “ La Serbie honore tous ceux qui ont donné leur vie en combattant pour sa libération. Je l’ai vu par moi-même aujourd’hui, en déposant des fleurs au cimetière des libérateurs, où les soldats soviétiques sont enterrés. Je voudrais remercier de tout mon coeur le peuple serbe, au nom de notre nation, pour son attitude responsable et honorable envers l’Histoire pendant la deuxième guerre mondiale ”. Comment les Russes oublieraient-ils que l’URSS a sacrifié 20 millions d’hommes avant la victoire sur le troisième Reich ? (2).

Ne ressuscitons pas de vieux démons, dit le président russe, mais tirons des leçons de cette tragédie. Que nous dit l’Histoire pour demain ? “ D’unir nos forces en face des grandes menaces, menaces envers le continent européen ou le reste du monde. Voilà ce qui sous tend l’idée suggérée par notre nation de signer un nouveau traité et de créer un système de sécurité européenne moderne, nouveau et efficace – un système qui ne soit dirigé contre personne, qui consolide nos liens et nous unisse au-delà de nos alignements politiques ou de nos idéologies ”. Dimitri Medvedev reprend l’idée qu’il avait développée le 5 juin 2008 à Berlin, où il était reçu en visite d’Etat (3) et il n’en change pas une virgule : “ Préparer et signer un Traité de Sécurité européenne pourrait être un point de départ pour créer une zone commune de sécurité euro-atlantique et apporterait des garanties égales et fiables à tous les Etats – Je veux encore le répéter : cela s’appliquerait quelles que soient par ailleurs les alliances militaires ou autres auxquelles chacun appartient ”.

Les temps sont mûrs, insiste-t-il, pour un changement. “ Je me réfère à la crise des Balkans et aux événements d’août 2008 dans le Caucase, consécutifs à l’agression géorgienne. Tous ces événements ont démontré que le système de sécurité était inefficace et demandait une modernisation urgente ”. Et puisque “ le changement d’attitude américain sur plusieurs questions, qui sont en débat, est dans l’ensemble favorable à une diplomatie multilatérale ” et que “ les approches privilégiées précédemment ont été entièrement compromises ”, alors “ le temps est venu de changer le climat international ”. Que demande la Russie ? Que la résolution des conflits s’appuie sur le droit international, la consultation du Conseil de sécurité et les résolutions de l’ONU en écartant les tentations de recours à la force ou d’opportunisme politique. Ainsi en va-t-il pour la question du Kosovo, dont la déclaration d’indépendance est en contradiction avec la résolution 1244 des Nations Unies qui proclamait l’intégrité territoriale de la Serbie.

Ont sait que cette indépendance n’a été reconnue que par 62 pays aujourd’hui et notre confrère EUObserver nous apprend que “ l’Espagne, la Roumanie et Chypre rejoindront la Serbie et la Russie ”, du 1er au 11 décembre prochain, devant la Cour internationale de justice de la Haye, pour plaider la non-conformité de cette décision unilatérale au droit international (4). Sur le terrain, si l’on en croit le rapport du Secrétaire général de l’ONU (5), Ban Ki-moon, où plusieurs missions se partagent, avec la mission ONU (MINUK), les questions de sécurité (6), “ les efforts déployés par (le) représentant spécial (de la MINUK) pour amener Belgrade et Pristina à poursuivre une coopération concrète entre les parties, en étroite coopération avec l’Union européenne, n’ont guère donné de résultats ”. Pas plus que n’en ont donné ailleurs les efforts euro-américains pour amener Serbes et Croates à trouver un accord de gouvernement stable en Bosnie (7).

Dans ce contexte difficile, et non résolu, sur l’ensemble des Balkans, que devient la Serbie ? Elle travaille à la fois avec la Russie et avec l’Union européenne – ce que Dimitri Medvedev approuve, dit-il : “ Nous n’avons pas et ne pouvons avoir d’hypersensibilité à propos des nouveaux membres rejoignant l’UE, et ceci inclut les Etats d’Europe de l’Est. Il est clairement important pour la Russie que les nouveaux membres développent des relations positives avec la Fédération russe, afin que l’appartenance à l’UE ne se fasse pas au détriment de nos relations traditionnelles amicales avec les pays concernés, mais qu’elles conduisent plutôt à une meilleure compréhension réciproque. Naturellement, ceci s’applique aussi à la Serbie ”. Et il offre à la Serbie de devenir “ un acteur régional majeur sur le marché de l’énergie, participant à la distribution et au transport du gaz naturel russe”. Ou plutôt, il le concrétise.

Venu avec une délégation d’une centaine de personnes, diplomates et hommes d’affaires, Dimitri Medvedev apportait aussi dans sa corbeille un prêt d’un milliard d’euros – presque équivalent à celui d’un FMI dont les Serbes n’ont pas un bon souvenir (8) et des propositions de coopération dans tous les domaines (recherche, culture et éducation, infrastructures, investissements...). Il a pu finaliser d’autre part une pléiade de contrats concernant le secteur des hydrocarbures. On sait que le gazoduc South Stream, pour lequel le président italien était à Moscou il y a peu, qui intéresse les Français (EDF), les Bulgares, et qui est approuvé par les Turcs (mer Noire), passera par la Serbie. Gazprom a acheté NIS, société serbe de distribution et de transport maritime, des réservoirs de gaz sont prévus à Banatski Dvor, dans le nord de la Serbie, on a parlé aussi de raffinage... Mais aussi de coopération contre le crime organisé, de facilités de circulation, et de mise à disposition de l’aéroport de NIS (sud de la Serbie) pour des missions militaires russes.

Développer nos relations avec la Serbie, insiste le président russe, “ n’apportera pas seulement des bénéfices à la Russie et à la Serbie, mais aussi aux Balkans et à l’Europe ”, parce que la “ sécurité est indivisible ” - sécurité d’approvisionnement en gaz comprise, comprend-on, et sécurité européenne tout court (9). Et les problèmes du Caucase ? “ Je veux insister sur le fait que nous sommes catégoriquement opposés à tout parallèle incorrect entre les événements des Balkans et ceux du Caucase. En ce qui concerne l’Ossétie du Sud – et ceci est notre position explicite et sans ambiguïté – nous réprimions une agression militaire directe (ce qui est confirmé par un rapport de l’UE (10)). Tout ce qui a été fait par la Fédération de Russie l’a été en concordance avec la Charte des Nations Unies. Naturellement, la Russie fournira toute l’assistance possible aux deux nouvelles républiques du Caucase, travaillant à une plus grande stabilité dans la région du Caucase ”.

Ce mouvement russe aurait-il été possible il y a seulement deux ans ? Probablement pas. Il aurait alors été perçu comme agressif quand il est aujourd’hui naturel, parce que le système mis en place par les Occidentaux s’essouffle sans qu’une véritable stabilité régionale apparaisse, que les Américains (qui sont installés dans leur base géante de Bondsteel, au Kosovo) se désintéressent du quotidien, que plusieurs des pays européens s’impatientent (dont l’Allemagne, qui finalise (11) le renvoi chez eux de 14000 Kosovars), que l’idée d’une grande Albanie travaille toujours la région – rien n’est résolu, l’impasse est à peine stabilisée, voire en dégradation. Que font les Russes ? Ils aident concrètement la Serbie sans contester ni gêner son approche de l’UE et préconisent un retour strict à l’autorité des Nations Unies et au respect du droit international dont on sait bien, quelles que soient les arguties des uns et des autres, qu’il n’est pas observé avec le non respect de la résolution 1244 (12). “ Nous avons déjà un partenariat stratégique avec l’Union européenne qui pourrait bien devenir l’un des piliers d’une nouvelle Europe ” souligne le président russe.

Ni l’OTAN ni l’UE n’ont légitimité à dire le droit, ne ressuscitons pas les vieux démons, il faudra bien songer à une sécurité européenne qui intègre le partenaire russe. “ Les approches privilégiées précédemment ont été entièrement compromises ”.

Hélène Nouaille Collaboration Alain Rohou

Une traduction (non officielle) en français du discours de Dimitri Medvedev en français est donnée sur le site de Léosthène : http://www.leosthene.com/spip.php ?article1028

En accès libre :

n° 371/2008 UE : l’ex Yougoslavie comme un protectorat ? http://www.leosthene.com/spip.php ?article777

n° 305/2007 Kosovo : une bombe à retardement http://www.leosthene.com/spip.php ?article629

Cartes :

L’évolution territoriale de la Yougoslavie entre 1815 et 1899 (Philippe Rekacewicz) : http://www.monde-diplomatique.fr/cartes/yougoslaviemdv49

La boîte de Pandore des frontières balkaniques (Philippe Rekacewicz, février 2008) : http://www.monde-diplomatique.fr/cartes/balkans

Le tracé de South Stream et celui de son concurrent Nabucco : http://www.2000watts.org/images/stories/gaz/Carte_Pipeline_South_stream.jpg

Vidéos :

Belgrade : libération de la ville par les Russes (10’46”) (INA) Document russe http://www.ina.fr/histoire-et-conflits/autres-conflits/video/AFE98000019/belgrade-liberation-de-la-ville-par-les-russes.fr.html

L’accueil des troupes allemandes en Croatie (1941) (3’17”, INA) puis l’entrée dans Belgrade. Document de la propagande nazie http://www.ina.fr/histoire-et-conflits/seconde-guerre-mondiale/video/AFE85000496/la-guerre-en-yougoslavie.fr.html

42-43 La Bataille de Stalingrad et la défaite allemande (INA, 4’30”) Document de la coopérative générale du cinéma français, (1948) http://www.ina.fr/histoire-et-conflits/seconde-guerre-mondiale/video/I00009751/42-43-la-bataille-de-stalingrad-et-la-defaite-allemande.fr.html

Notes :

(1) Dimitri Medvedev, le 20 octobre 2009, Discours devant l’Assemblée nationale serbe, site du Kremlin (en anglais) : http://eng.kremlin.ru/text/speeches/2009/10/20/1301_222271.shtml

(2) Léosthène n° 120/2005 La victoire du 8 mai 1945 : puisque les chiffres parlent d’eux-mêmes... http://www.leosthene.com/spip.php ?article386

(3) Léosthène n° 416/2008 Sécurité européenne : la Russie à l’ouverture http://www.leosthene.com/spip.php ?article854

(4) EUObserver, le 16 octobre 2009, EU group of three to attack Kosovo statehood at UN court http://euobserver.com/24/28842

(5) ONU, Conseil de Sécurité, Rapport du Secrétaire général sur la mission d’administration intérimaire des Nations Unies au Kosovo, le 30 septembre 2009 (français) : http://operationspaix.net/IMG/pdf/NUSG_rapport_MINUK_2009-09-30_.pdf

(6) Voir sur le site Opérations de paix de l’université de Montréal le détail des quatre missions qui se partagent la sécurité et la stabilité au Kosovo (rubrique Kosovo, en français) : EULEX (Mission de l’UE), KFOR (Mission de l’OTAN), MINUK (Mission d’administration intérimaire des Nations Unies) et OMIK (mission de l’OSCE) http://operationspaix.net/spip.php ?page=op_cours

(7) EUObserver, le 22 octobre 2009, EU and US fail to break Bosnia deadlock http://euobserver.com/9/28865/ ?rk=1

(8) Signal de la dislocation de la Yougoslavie en novembre 1990, le FMI, la Banque mondiale et le Congrès américain cessent leur aide à Fédération yougoslave. Un acte du Congrès américain en marque la date : 101st CONGRESS, 2d Session, H.R.5114 Amendments. October 24, 1990. “ASSISTANCE FOR YUGOSLAVIA SEC. 599M. None of the funds appropriated or otherwise made available pursuant to this Act shall be obligated or expended to provide any direct assistance to the Federal Republic of Yugoslavia : Provided, That for purposes of this section, the prohibition on obligation or expenditures shall include direct loans, credits, insurance, and guarantees of the Export-Import Bank of the United States or its agents : Provided further, That the Secretary of the Treasury shall instruct the United States Executive Director of each international financial institution to use the voice and vote of the United States to oppose any assistance of the respective institution to the Federal Republic of Yugoslavia : Provided further, That this section shall not apply if substantially all of the assistance provided to any program, project, or activity is used in a Yugoslav Republic which has held free and fair elections and which is not engaged in the systematic abuse of human rights : Provided further, That this section shall not apply to assistance intended to support democratic parties or movements, emergency or humanitarian assistance, or the furtherance of human rights : Provided further, That this section shall not apply if the Secretary of State certifies to the Congress that the Federal Republic of Yugoslavia is in compliance with the obligations of the Helsinki Accords ”.

(9) L’avenir des Balkans, Fondation Res Publica, Youri Roubinski, membre de l’Institut de l’Europe de l’Académie des sciences de Russie, Colloque du 24 novembre 2008) “ L’intérêt de la Russie pour les Balkans n’a pas disparu, mais il a changé de nature, il est maintenant beaucoup plus géoéconomique que géopolitique. Cherchant à éviter la dépendance des pays transitaires, l’Ukraine et la Belarus par lesquels passent les oléoducs et gazoducs de la Sibérie vers l’Europe occidentale, les Russes ont lancé deux projets gigantesques : les gazoducs au nord par la Baltique vers l’Allemagne (le « courant nordique ») et au sud par les Balkans à travers la Bulgarie et la Grèce vers l’Italie (le « courant méridional »)”. http://www.fondation-res-publica.org/La-Russie-et-les-Balkans_a362.html

(10) Mission d’enquête indépendante internationale sur le conflit en Géorgie d’août 2008 (trois volumes téléchargeables) : http://www.ceiig.ch/Report.html

(11) AFP, le 14 octobre 2009 Berlin va renvoyer 14000 Kosavars http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2009/10/14/01011-20091014FILWWW00475-berlin-va-renvoyer-14000-kosovars.php

(12) RESOLUTION 1244 (1999) Adoptée par le Conseil de sécurité à sa 4011e séance, le 10 juin 1999, disponible en ligne (en français) : http://www.un.org/french/docs/sc/1999/99s1244.htm “ Réaffirmant l’attachement de tous les États Membres à la souveraineté et à l’intégrité territoriale de la République fédérale de Yougoslavie et de tous les autres États de la région, au sens de l’Acte final d’Helsinki et de l’annexe 2 à la présente résolution ”. Dans ce cadre, accepté par Belgrade, elle “ Autorise le Secrétaire général, agissant avec le concours des organisations internationales compétentes, à établir une présence internationale civile au Kosovo afin d’y assurer une administration intérimaire dans le cadre de laquelle la population du Kosovo pourra jouir d’une autonomie substantielle au sein de la République fédérale de Yougoslavie, et qui assurera une administration transitoire de même que la mise en place et la supervision des institutions d’auto-administration démocratiques provisoires nécessaires pour que tous les habitants du Kosovo puissent vivre en paix et dans des conditions normales ”.

1 Message

  • La position du président russe ne peut être contestée dans la mesure où elle se fonde sur la seule interprétation du droit international : il n’est que temps de placer enfin le droit au coeur des contestations nationales et les pays qui ont reconnu l’indépendance du Kosovo devraient prendre de qu’ils ont ainsi créé un précédent qui porte le nom de droit à la sécession : le veulent-ils vraiment ?

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